1955 - Les yeux ouverts

Publication : octobre 1978
Mise en ligne : 14 octobre 2006

La course à l’emploi et au profit a conduit à la course aux armements, malgré les avertissements de Jacques Duboin. Entouré d’un nombre croissant d’amis convaincus et courageux, réunis autour de lui au sein du « Mouvement Français pour l’Abondance », il se dépense sans compter en conférences dans toute la France et à l’étranger. Des mouvements semblables se créent en Belgique, au Canada : certains de ses livres sont traduits et ses conférences attirent de plus en plus de monde. Hélas, tous ces efforts n’ont pas évité la guerre et un éditorial du journal fait le point :

DEPUIS 1921, la production agricole et industrielle des Etats-Unis augmentait régulièrement, en même temps que diminuait le nombre des travailleurs...

En Allemagne, la situation économique était aussi dramatique qu’aux Etats-Unis : le grand économiste Guglielmo Ferrero publia dans notre « Illustration » du 21 novembre 1931 ce que le bourgmestre de Hambourg venait de lui confier :

« Pendant toute la guerre de 1914-1918, j’ai été chargé de répartir les vivres disponibles parmi la population de cette ville. Tâche très pénible parce que je disposais de quantités insuffisantes même pour une consommation réduite. Mais ma fonction est encore plus pénible aujourd’hui. Dans cette ville, les magasins regorgent de charbon, de blé, de café, de sucre, de draps, qu’on ne trouve pas à vendre. Il y a des milliers de chambres vides qui attendent en vain un locataire. Et il y a des milliers d’hommes et de femmes sans toit, affamés, qui vont dans quelques semaines geler de froid.

Or je ne peux rien faire pour eux ! »

Mais il se trouva quelqu’un qui prétendit faire quelque chose pour eux. Il s’appelait Hitler. Jamais le führer n’eût pu escalader le pouvoir sans ces cohortes de chômeurs mourant de faim et de froid. Il leur promit de l’embauche et tint parole : les armements et la Wehrmacht. Quand l’Allemagne se lança à corps perdu dans cette politique, les autres nations emboîtèrent le pas, et cette « relance » de l’économie permit de résorber en partie le chômage.

C’est que le réarmement présente de multiples avantages. Comme les grands travaux publics, il distribue salaires et profits, mais sans mettre en vente ni les chars, ni les avions, ni les bombes et les torpilles. Le marché du matériel de guerre ne connaît pas la mévente et n’a jamais besoin d’être « assaini ». Les parlements votent facilement des crédits pour la défense nationale, car, l’intérêt supérieur étant en jeu, les contribuables comprennent que des sacrifices sont nécessaires. Alors que les grands travaux publics, ne favorisent en général qu’une région, les armements fournissent, au contraire, des « occasions de travail » à presque tous les corps de métier. En France, 1 000 milliards consacrés à la défense nationale fournissent environ 220 milliards à l’industrie du bâtiment et au génie civil, 170 milliards à l’industrie mécanique, de 120 à 140 milliards à l’industrie électrique et aux communications, 80 milliards à l’industrie textile et à celle des cuirs ; le reste se partage entre les constructions navales, l’aéronautique, l’automobile, l’emboutissage, la tolerie, etc...

En passant, dès 1933, de grosses commandes de matériel de guerre à l’industrie américaine, Roosevelt permit à son new deal de remporter quelques succès. Qui, mieux que le ministre du Travail, pourrait le confirmer ? Or, Mrs. Perkins, qui remplit ces hautes fonctions pendant tout le temps que Roosevelt fut au pouvoir, écrivit un livre intitulé The Roosevelt I Knew, traduit en français sous le titre Roosevelt, tel que le l’ai connu. En voici quelques passages :

Page 197, parlant de l’année où commence l’expérience Roosevelt, le ministre du Travail écrit :

...« Les industries de guerre ont employé jusqu’aux aveugles, sourds et demi-estropiés. Les hommes de cinquante ans n’étaient plus trop vieux pour être embauchés, puisque des hommes qui avaient dépassé soixante-dix et même quatre-vingt ans trouvaient du travail. Roosevelt était particulièrement heureux de le constater. Il restait des gens difficiles à caser. On dut enseigner à certains qu’il faut se montrer digne d’un minimum de confiance et assez propre pour se faire admettre dans un atelier. Si extraordinaire que cela puisse paraître dans un pays comme le nôtre, on dût organiser pour les femmes des cours où elles apprenaient les soins des cheveux et des vêtements, le raccommodage, la propreté ménagère, la lecture de l’heure, etc.

Page 386, la seconde guerre mondiale est déclenchée :

...Les industries de la défense nationale marchaient à plein en 1940-1941. Pour la première fois depuis des années, la demande et l’offre de travail furent en équilibre. La crainte du chômage ne harcelait plus les ouvriers ».