3 milliards d’années... en 30 minutes

par  A. PRIME
Publication : avril 1989
Mise en ligne : 15 mai 2009

Pour "poétique" que soit l’expression "la guerre des étoiles" (la plus proche étoile est à 4 années lumière !) pour désigner l’IDS (Initiative de Défense Stratégique), il faut voir la réalité brutale : une guerre des étoiles sonnerait le glas de l’Humanité et probablement de toute vie sur notre planète. Une planète née il y a 7 milliards d’années, une vie en marche depuis 2,5 à 3 milliards d’années, qui abouti à la génèse de l’homme, l’homme précisément qui a la possibilité, ou d’écrire son nom avec un grand H, ou de renvoyer au néant ce qui l’a créé.
Qui eut cru cela possible il y a seulement un demi-siècle ?
C’est un lieu commun de dire que chacun des deux grands possède un stock de bombes nucléaires capable de faire sauter plusieurs fois la planète : ils possèdent en effet chacun environ 8.000 ogives, soit au total la puissance de 700.000 "Hiroshima". Les accords Reagan-Gorbatchev sur la réduction des armes atomiques - dont nous nous sommes réjouis - ne représentent qu’une diminution de 3% de l’arsenal et ne concernent ni les fusées intercontinentales, ni celles transportées par sous-marin. Or on sait qu’un seul sous-marin américain par exemple transporte assez d’ogives pour détruire les principales villes d’URSS. Autrement dit, les deux grands gardent intacte la puissance d’une mutuelle destruction.
On peut se demander pourquoi l’URSS et les Etats-Unis ont accumulé une telle quantité de bombes. La stratégie de la dissuasion, également connue sous le nom "d’équilibre de la terreur" ne repose pas obligatoirement sur une parité des forces destructrices : témoin la "faible" force de dissuasion française.
Si on comprend aisément que les Etats-Unis capitalistes aient un intérêt mercantile à fabriquer toujours plus de bombes, de fusées, de silos, etc... on peut s’interroger sur les mobiles qui ont poussé l’URSS à rechercher constamment une égalité avec les Etats-Unis, à première vuesuperfétatoire. Toutes ses dépenses militaires, nucléaires ou traditionnelles, n’ont pu que nuire en effet à son développement économique civil, comme on le reconnait du reste depuis l’ère Gorbatchev.
Sans être dans le secret des stratèges soviétiques, il est logique de penser qu’ils avaient leurs raisons pour avoir tant de bombes ; logique également, par contre, de penser que Gorbatchev a jugé qu’avec 8.000 ogives, on avait atteint un plafond au-delà duquel toute nouvelle ogive n’ajoutait rien à la sécurité du pays. D’où ses spectaculaires propositions pour mettre fin à la course aux armements nucléaires Mais revenons aux stratèges soviétiques. Ils s’appuient sur des chercheurs, 10.000 croit-on savoir. Savants et stratèges se sont naturellement intéressés à ce qui pourrait être un jour une "guerre de l’espace". Les Cosmos sont lancés en si grand nombre que les médias ne les signalent même plus. Et ce qui représente l’essentiel d’une guerre cosmique, ce sont les armes Laser (à rayon X, à électrons libres, chimiques) et les armes à faisceaux de particules, notamment de protons. Or, en URSS, dans tous ces domaines, les recherches sont activement poursuivies avec de gigantesques moyens : accélérateurs de particules, réacteurs à fusion nucléaire. C’est sans doute la raison pour laquelle Gorbatchev, dans son livre "la Perestroika", avertit, comme le rappelait R. Marlin dans la Grande Relève de Février, que 10 % des investissements consentis par les Etats-Unis lui suffiraient pour contrecarrer l’avantage momentané de son adversaire. Si chercheurs et stratèges soviétiques ont entrepris de telles recherches, c’est qu’il était logique qu’ils présument que leurs homologues américains avaient ou auraient les mêmes préoccupations. Et de fait, c’est ce qui apparait au grand jour, lorsque Reagan, le 23 mars 1983, fait son discours mémorable sur la guerre des Etoiles, suivi un an plus tard par l’adoption d’un programme sur cinq ans avec un budget de 26 milliards de dollars.
L’homme qui aurait persuadé Reagan d’accélérer les recherches et de le faire savoir ne serait autre qu’Edward Teller, émigré hongrois, père de la bombe à hydrogène.

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Comment expliquer ce "nouveau bond en avant" en matière de guerre nucléaire, alors que la situation de dissuasion semblait protéger - sauf folie ou accident imprévisible - l’humanité d’une guerre nucléaire entre les deux grands ?
Il faut savoir qu’en plus de l’augmentation constante du stock de bombes, la précision des tirs a fait des progrès considérables : de plusieurs kilomètres à quelque cent mètres de la cible. C’est cette double constatation : toujours plus de bombes, tirs de plus en plus précis, qui a inspiré il y a déjà plusieurs années aux EtatsUnis la doctrine de la "destruction mutuelle assurée" (en anglais, Mutual Assured Destruction, qui contractée en MAD veut dire "fou"), en cas d’attaque de l’un ou l’autre des adversaires.
Tout responsable américain sain d’esprit, voulant précisément conjurer cette folie, devrait considérer qu’il s’agit là d’un état de dissuasion à la fois maximum et idéal ; sauf à penser que les Russes seraient assez fous pour attaquer et, par là même, s’offrir en holocauste dans le seul but de détruire le sanctuaire du capitalisme...
Il faut croire que certains "responsables" américains, civils ou militaires, ont réussi à convaincre Reagan que cet équilibre de la terreur, pour grand qu’il soit, laissait tout de même la porte ouverte à une possible "destruction mutuelle assurée". Ils avançaient l’idée d’une "survie mutuelle assurée". Comment ? Grâce à un nouveau programme baptisé "défensif" évidemment, précisément le programme de la guerre des étoiles. Il s’appuie sur les trois nouvelles avancées majeures suivantes : les satellites, la puissance et la miniaturisation des ordinateurs (on aborde la cinquième génération), les armes à haute énergie dont nous avons parlé, lasers et armes à faisceaux de particules.
Nous ne pouvons entrer dans le détail du programme IDS ; ce n’est d’ailleurs par l’objet de cet article. Sachons seulement que les problèmes techniques sont d’importance. Trois exemples
- l’obtention de lasers à rayon X nécessiterait chaque fois une explosion nucléaire dans l’espace. Comme il faudrait 400 à 500 "bases satellites", on imagine mal 500 bombes nucléaires tournant en permanence au-dessus de nos têtes. - pour les armes à faisceaux de particules, il faudrait des accélérateurs d’un poids tel qu’on ne pourrait les mettre sur orbite.
- la principale difficulté réside dans la nécessité de détruire dans l’espace, et en moins d’une heure, toutes les fusées. Or "l’agresseur" éventuel peut envoyer des têtes nucléaires en quantité et, de plus, des leurres, c’est ce qu’on appelle "saturer les défenses adverses". Peu de chance d’empêcher 5 à 10 % des bombes d’atteindre leur objectif et de porter un coup mortel à l’Amérique. Mais ne nous réjouissons pas trop des énormes difficultés que rencontrent et rencontreront les chercheurs américains dans leur programme IDS. Avec du temps et de l’argent, ils peuvent en venir à bout ; il ne faut pas oublier que Bush a confirmé qu’il n’abandonnait pas l’IDS. Que conclure de tout cela ?
J’ai toujours dénoncé dans mes articles le danger que font courir au monde les Etats-Unis : ventes d’armes aux pays pauvres pour prévenir ou combattre les révoltes des exploités, mise en tutelle du tiers-monde par FMI interposé, nivellement et abaissement culturels par des produits débiles, volonté permanente de déstabiliser les pays de l’Est, etc...
Pour être plus précis, même si cette idée n’engage que moi, je pense que les Etats-Unis ont repris, depuis la fin de la guerre, le rôle dévolu, avant et pendant la guerre, à l’Allemagne nazie par les pays capitalistes et l’Eglise (rôle de Pacelli, légat du pape en Allemagne, et devenu Pie XII) : faire d’une pierre deux coups en détruisant le pays du communisme, qui risquait de mettre à mal et le capitalisme et la croyance religieuse. La lutte a commencé dès 1917 avec l’intervention étrangère qui avait alors échoué ; elle continue. Sans oublier la Corée (Truman) ou le Vietnam (Johnson, puis Nixon), Reagan a particulièrement représenté la relève contre les "pays de Satan", malgré les concessions calculées à la fin de son règne.
Le programme de la guerre des étoiles a un triple but :
1. La saturation têtes nucléairesfusées-silos devait inévitablement conduire à une réduction du budget militaire. C’est pourquoi, dès 1983, Reagan, homme du lobby militaroindustriel, lance l’IDS qui offre des perspectives de marchés grandioses. Tout le monde, nous l’avons bien vu, s’est précipité pour y participer. De plus, quel que soit l’aboutissement du projet IDS, il y aura des retombées sur les champs de batailles classiques : petites armes intelligentes autodirigées, canons à laser ou à faisceaux de particules, ordinateurs hypersophistiqués. D’ici deux à trois décennies, l’armement "classique" à terre peut être totalement obsolète et bon pour des opérations de police. Quels profits en puissance !
2. Le programme IDS est dans la ligne chère à Kissinger : empêcher Gorbatchev, ce révolutionnaire finalement dangereux, de développer des industries de bien être en l’obligeant à relancer un nouveau et lourd programme de défense tous azimuts. En clair, déstabiliser le régime en amenant les jeunes générations à réclamer plus de bien-être , c’est-à-dire l’impossible dans de telles conditions, et donc à créer des troubles graves.
3. Et si cela ne suffisait pas, dans dix, quinze ou vingt ans, à condition que le bouclier IDS soit efficace à 99% par exemple et que les Russes n’aient pas "suivi" dans la stratégie de la guerre des étoiles, prendre le risque de réaliser ce vieux rêve qui, nous l’avons vu, date de 1917 : détruire la Russie et mettre les pays socialistes, terrorisés, en condition d’abdiquer. Une provocation est si facile à monter et à crédibiliser aux yeux d’un monde qui serait pétrifié, cent fois plus qu’au lendemain d’Hiroshima, sous le choc de ce premier grand bombardement nucléaire.
Et si l’URSS contrainte et forcée suivait dans la course insensée que lui imposent les Etats-Unis ? (c’est d’ailleurs l’hypothèse la plus plausible), on assisterait alors à une militarisation totale de l’espace. L’équilibre de la terreur serait-il rétabli à un nouveau palier ? La réflexion sur ce problème est si vaste et si complexe qu’il est impossible à ce jour de répondre.
Ce qui est sûr, c’est qu’un risque incommensurable aurait été

pris (ce risque existant du reste même si les seuls américains mettent en place l’IDS). Ecoutons un spécialiste : "C’est à l’ordinateur central qu’incombera la lourde responsabilité de décider qu’une guerre est commencée et de livrer bataille avant même que les responsables, tant politiques que militaires, sachent que cette guerre a lieu ! Un ordinateur, aussi sophistiqué soit-il, pourra-t-il distinguer, par exemple, la "signature" infra rouge trahissant le lancement d’un missile de celle d’une très inoffensive navette spatiale. Toute la question est là... "
On a froid dans le dos. En effet, avec un tel programme, tout se joue en quelques minutes, puisque les fusées intercontinentales parcourent la distance URSS-Etats Unis en une demi-heure. Or les "chiens de garde IDS" sont géostationnaires (à 36.000 kilomètres) et doivent au plus tard détruire les ogives un quart d’heure après leur lancement. Pas question d’alerter le Président des Etats-Unis et de lui demander de réunir son conseil, voire de réfléchir dix minutes ! On mesure l’aberration de la décision de Reagan de lancer un programme de guerre des étoiles.

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Le combat que nous devrons mener, nous et les générations qui nous suivent, pour sauver l’humanité, est décisif. Après la période de restructuration en cours, le capitalisme - l’impérialisme capitaliste plus précisément - connaitra un nouvel état de crise : société duale aggravée et insupportable, tiers-monde explosif (2. Le capitalisme sera-t-il encore prêt, comme l’histoire nous l’a appris jusqu’ici, à risquer le pire pour sauver ses privilèges ? La lutte s’avère colossale :
-lutte contre ces nouvelles menaces de guerre nucléaire (sans oublier cependant les guerres locales) -lutte sociale pour briser le carcan de la société duale
-lutte en faveur du tiers-monde stopper la démographie galopante, la destruction de ses forêts, le pillage de ses ressources
-lutte écologique, car sauver la planète de la guerre ne suffirait pas si ses eaux, ses forêts devaient périr, la glace des pôles fondre ou la couche d’ozone s’amenuiser dangereusement et irréversiblement. Un combat de titans, face à l’ignorance, à l’indifférence et à l’égoisme, et surtout à l’appétit de profit à n’importe quel prix, ce cancer de la société moderne.

Gorbatchev et la Trilatérale

En complément et illustration de deux études parues récemment dans "La Grande Relève", nous extrayons le passage suivant d"’Actualités Soviétiques" du 25 janvier 1989 :
"... Mikhail Gorbatchev a reçu, le 18 janvier, au siège du CC du PCUS une délégation de la Commission Trilatérale, organisation non gouvernementale qui regroupe des personnalités en vue des milieux politiques et du monde des affaires des EtatsUnis, d’Europe occidentale et du Japon. La Commission Trilatérale était représentée par ses co-présidents David Rockfeller (pour les Etats -Unis), Georges Berthoin (pour l’Europe occidentale) et 1. Okawara (pour le Japon), l’ancien Président français Valéry Giscard d’Estaing, l’ancien premier ministre nippon Yasuhiro Nakasone, l’ancien secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger et le rédacteur en chef de la revue "Foreign Affairs" G. Hyland. lis sont venus à Moscou en liaison avec la préparation d’un nouveau rapport spécial consacré aux relations Est-Ouest dans les conditions créées dans le monde par la restructuration en URSS et la politique extérieure basée sur le nouveau mode de pensée.
La principale question qui intéressait les interlocuteurs de Mikhail Gorbatchev était de savoir comment il évaluait les possibilités de la pérestroïka et quand ses idées seraient réalisées pour pouvoir soulever la question de l’intégration organique de l’économie soviétique dans l’économie mondiale. Valéry Giscard d’Estaing et d’autres participants ont souligné qu’ils trouvent anormale la situation où une puissance comme l’URSS ne participa pas aux organisations économiques internationales comme le GATT le FMI, la BIRD et l’ OCDE. Henry Kissinger a établi un lien entre ce problème et la création d’un système international où la rivalité fera place à la coopération et les Etats assureront leurs intérêts non pas au détriment des autres, mais par voie de contrats mutuellement avantageux. En référence avec le discours de Mikhail Gorbatchev à l’ONU, des questions ont également été posées sur la nouvelle vision du monde, qui diffère de celle à laquelle l’Occident s’était habitué à avoir affaire au fil des décennies, sur les processus en cours en Europe et le rôle qu’y jouent les Etats-Unis, sur la doctrine défensive soviétique, etc..
Mikhail Gorbatchev a exposé ses points de vue sur tous ces problèmes..."

Ainsi, sous le prétexte de la préparation d’un "rapport", les représentants de la Trilatérale, comprenant notamment Giscard d’Estaing et Kissinger, se font entendre par la direction soviétique avec, en plus de Gorbatchev, MM.  Yakovlev, Medvedev, Faline, Akhromeev, Dobrynine, Tchernaïev, Arbatov et Primakov. Une telle rencontre prouve que le gouvernement soviétique n’ignore rien de l’influence occulte de la Trilatérale dans l’orientation de la politique de tout l’Occident. Dans un second et court article "Actualités soviétiques" ajoute d’ailleurs :
"Le concept du monde dénucléarisé n’est pas une utopie, estime l’ancien Président français Valéry Giscard d’Estaing qui séjourne à Moscou dans le cadre de la visite effectuée par plusieurs membres de la Trilatérale, organisation non gouvernementale internationale qui élabore des approches de la politique extérieure, économique et sociale des
pays capitalistes industrialisés d’Europe occidentale, d’Amérique du Nord et du Japon.... " Mais, au fait, de quel droit, sauf celui de représenter des oligarchies financières, ces personnalités parlentelles au nom des puissances occidentales, en face des représentants officiels de l’U.R.S.S.?

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Prix Nobel d’économie

Madame Susan George, auteur de "Comment meurt l’autre moitié du monde" (nous écrit : "Le Prix Nobel d’économie n’existe pas ! Alfred Nobel a laissé sa fortune à la Fondation Nobel qui devait primer ceux "qui avaient rendu les plus grands services à l’humanité". Les prix ainsi dotés étaient et demeurent au nombre de cinq : physique, chimie, médecine, physiologie, littérature, paix. Il n’y en a pas d’autres. En 1969, des tenants de l’économie libérale ont décidé de décerner un prix d’économie "à la mémoire d Alfred Nobel". Ce prix est financé par la Banque centrale de Suède, la Sveriges Riskbank. Il ne provient pas, et ne peut provenir de l’héritage d’Alfred Nobel. A-t-on le droit, même légal de le baptiser prix Nobel (...) ? Chacun peut constater quels économistes, presque toujours défenseurs d’un certain ordre, s’en trouvent honorés."

(Extrait du Monde 7 février 1989).