40 ans après

par  A. PRIME
Publication : août 1985
Mise en ligne : 13 mars 2009

1944. J’avais 20 ans ; c’est dire que j’avais vécu la guerre de 16 à 20 ans, années charnières pour une prise de conscience des problèmes importants concernant l’Homme et l’humanité en général.
A 20 ans, j’étais révolté ; contre la guerre notamment, ses destructions en vies et biens, contre l’injustice, le marché noir, l’inégalité des chances dues à la naissance  ; etc... Mais je n’étais pas « révolutionnaire », c’est-à-dire que je ne comprenais pas les causes des sujets de ma révolte.
Tout allait basculer en moins de 2 heures. Un soir, un ami « abondanciste  » me donna à lire la brochure d’Alfred DOERR « Mort ou splendeur de la civilisation ».
Tout devint clair brusquement - le révolté était devenu révolutionnaire.
Très rapidement je lus l’essentiel de la littérature «  abondanciste » de l’époque et avant tout Jacques Duboin. J’eus la chance - et la joie - de faire rapidement sa connaissance, à l’occasion des conférences hebdomadaires, je crois, qui réunissaient régulièrement, avenue Pierre-1er-de-Serbie, quelque 300 personnes. A plusieurs, jeunes, nous nous lançâmes dans des conférences en province et à Paris.
Nous étions à peine étonnés, en pleine période de rareté et de marché noir, de la facilité avec laquelle nous convainquions - peu ou prou - des auditoires non prévenus. Nous croyions dur comme fer à l’avènement relativement proche de l’économie de l’Abondance ; nous pensions que l’Amérique connaîtrait une crise économique sans précédent, qu’elle ne parviendrait pas à reconvertir en économie de marché concurrentielle l’énorme potentiel industriel et agricole qu’elle avait su créer pour la guerre, cette forme infernale de l’économie distributive. Le moins qu’on puisse dire est que les événements - au moins pendant 30 ans - ne nous ont pas donné raison.
J’ai voulu, 40 ans après, relire cette brochure qui m’avait marqué pour la vie. Oui, pour la vie. J’ai eu beaucoup de mal à en retrouver un exemplaire, heureusement M-L. Duboin avait cet unique exemplaire.
Tout y demeure d’une prodigieuse actualité. Surtout depuis que la 2e grande crise du capitalisme a réactualisé ce qui m’avait si impérieusement frappé à la lecture de la brochure d’A. Doerr, et notamment la fameuse courbe d’évolution de l’homme et de la technique sur 30 000 ans, rapportée à l’échelle d’une année. Vous la connaissez sans doute. Ce n’est que le 30 décembre à 0 h 18 que Watt invente la machine à vapeur. A 6 h 49, Fulton invente le 1er bateau à vapeur ; à 16 heures le premier chemin de fer roule de Roanne à St-Etienne. Ce n’est que le 31 décembre à 3 h 30 que Gramme invente la première machine électrique réversible, etc... ; et c’est à 16 h 14 que commence la guerre de 1914 : à cette date, les hommes ne disposent que de 8/10e de cheval vapeur. Enfin c’est à 20 h seulement que l’homme entre dans l’ère de l’Abondance... et que déjà la production augmente en même temps que le chômage. Et A. Doerr concluait ainsi ce chapitre
« A 21 h 30, les Français disposent tous d’une puissance mécanique de 8 CV.
Il leur a fallu presque toute l’année pour arracher à la nature 1/10 de CV ; un jour pour multiplier cette puissance par 8. Il leur suffit de 5 h pour la porter à 80 ».
Le 31 décembre, au douzième coup de minuit. 1 300 000 km de lignes de chemin de fer serpentent de part le monde, 40 millions d’automobiles sont en circulation, 32 000 navires sillonnent les mers.
Il serait intéressant, 40 ans après, de réactualiser cette courbe prodigieuse (1) ; les progrès réalisés depuis, en resserrant encore les horaires, doivent donner le vertige. Et malgré cela - ou à cause de cela - le capitalisme est à nouveau dans une crise grave. La dernière ?
Avouez qu’il y avait, pour un jeune révolté, de quoi être « transformé », à la 32e et dernière page de la brochure d’A. Doerr - qui ne faisait que reprendre les idées de J. Duboin : c’était simple et prodigieux à la fois.
Nous ressentons, nous distributistes impénitents, une certaine amertume quelquefois proche du découragement - de constater, 40 ans après, qu’on détruit à nouveau les richesses (en 1935, 35 000 vaches « présumées » tuberculeuses, étaient abattues, rappelle A. Doerr) ; que les armements aident le capitalisme à survivre (voir l’Amérique de Reagan)  ; que les 2/3 de l’humanité vivent dans l’indigence.
Mais, même s’il y a des raisons d’être découragés parfois, il n’y en a pas de désespérer, l’Humanité marche vers la réalisation graduelle, à la condition qu’elle évite sa perte brutale, l’holocauste atomique.
40 ans après, nous pensons encore comme les abondancistes de l’époque, A. Doerr concluait « Ce paradis est à portée de notre main. Il suffit que nos économistes orthodoxes qui s’obstinent à nous répéter que les lois du passé sont immuables et qui, perdus dans leurs théories restent des myopes en attendant d’être des aveugles, il suffit, dis-je, qu’ils consentent enfin à porter des lunettes. Ces lunettes de l’abondance leur ouvriront les yeux.
Mais quoi qu’ils pensent, quoi qu’ils disent, quoi qu’ils fassent, l’Abondance sera plus forte qu’eux. Son torrent ne peut être endigué  ».
C’était il y a 40 ans !

(1) NDLR : C’est fait : voir l’article publié par M.-L. Duboin dans le n° 18 (janvier-février 1985) de la revue « le 3e millénaire ».