À l’Ouest rien de nouveau

par  P. VINCENT
Publication : mars 2000
Mise en ligne : 28 mars 2010

Le mot d’ordre lancé aux négociations de l’OMC était : « Il faut libérer le commerce international de toute entrave », sous prétexte que la prospérité serait ainsi assurée, y compris dans les pays les moins développés. Si l’échec de Seattle a un peu retardé ces négociations, c’est que tout le monde n’a pas été dupe.

Paul Vincent rappelle en effet que l’expérience a déjà montré ce que signifie une telle “libéralisation” :

  Sommaire  

Libéralisme et mondialisation, tels qu’on les voit mis en œuvre, semblent conduire à un monde standardisé dans lequel il n’apparaît pas indispensable que nous figurions à plus de six milliards d’exemplaires.

Un tel projet de société n’est pas nouveau, il peut pourtant susciter des adeptes extrêmement enthousiastes, et pas seulement en Amérique.

En 1933, Gabriel Hanotaux s’extasiait de voir déjà ce projet se réaliser sous ses yeux grâce à l’action civilisatrice de la France « appelée, par un ordre providentiel, à un devoir particulier dans l’évangélisation du globe. Et le résultat, qui apparut peu à peu, de cet effort pour surélever l’humain jusqu’au divin, fut que la route fut préparée pour l’unificafion intellectuelle et morale du monde : aujourd’hui tous les habitants de la planète s’habillent de même, lisent les mêmes nouvelles, s’amusent aux mêmes films, reçoivent et acceptent les mêmes modules de pensée [1] ».

Dans ce bilan un peu prématuré d’une évangélisation réussie, vous introduisez les jeans, les Nike, MacDo, Hollywood, CNN et Microsoft et vous en avez la version américaine actuelle. Ce qui est novateur chez les Américains, ce sont des idées comme celles de l’AMI ou de l’OMC, bien plus efficaces que le colonialisme, et qui, du temps de Gabriel Hanotaux, auraient pu nous emmener plus loin et plus vite. Dans ce texte qui est son testament politique, celui-ci s’impatiente en effet de ce que ce projet n’avance plus, alors qu’il « reste la moitié du monde à coloniser… Des terres immenses sont vides de travail et d’hommes : on leur apportera du travail qui multipliera les travailleurs, et ainsi de suite, spirale montante et sans fin. Travail, travail, c’est la loi de l’homme [1]… »

Un magnifique programme pour la France, que d’autres appétits allaient bientôt contrecarrer ! Sur le libéralisme commercial comme alibi de desseins hégémoniques ou d’intérêts inavou-ables, je suis par ailleurs en train de lire un intéressant travail de thèse, où il est expliqué comment les Anglais se sont comportés avec les Pays du Sud-Est asiatique. Ils en colonisèrent plusieurs, mais agirent plus subtilement avec d’autres. En 1855, ils avaient envoyé à Bangkok Sir John Bowring, leur gouverneur à Hong-kong, représentant en direct la reine Victoria, escorté de deux navires de guerre. Et les Siamois signèrent sans grande résistance un traité de libre-échange qui, sous le nom “d’accords Bowring” allait régir durant des décennies les relations commerciales anglo-siamoises. Ces accords donnaient aux grandes Compagnies britanniques le droit de traiter librement avec les commerçants du pays, sans que l’état pût intervenir autrement que pour encaisser une taxe d’importation des plus modeste : 3% ! Sous l’afflux d’articles bon marché venant des manufactures anglaises, où l’on ne se gênait pas à l’époque pour faire travailler les enfants, des catégories d’artisans s’appauvrirent puis disparurent.

Ainsi des savoir-faire ancestraux furent perdus.

Cet exemple montre combien il est important d’instaurer des clauses de sauvegarde telles que notre “exception culturelle ”.

Si les capitaux occidentaux permirent par ailleurs d’accélérer l’exploitation des richesses du Siam, il faut se demander au profit de qui. En 1939 ses habitants ne possédaient plus que le quart des concessions forestières, les Anglais en détenant 58%, les Français 7%, les Danois 6%. En ce qui concerne l’étain, toujours en 1939, sur 60 exploitations minières, 38 étaient entre les mains de Britanniques, 13 appartenaient à des Français. à la faveur de la dernière guerre, du passage des Japonais et du reflux de la colonisation, le Siam, devenu entre-temps la Thaïlande, s’est réapproprié ses richesses, ou plutôt ce qu’il en restait, car aujourd’hui il n’y a pratiquement plus d’étain et la déforestation, dont continue malheureusement à souffrir le pays, a beaucoup accru la gravité des inondations.

Ceci est la parfaite illustration du fait que l’on peut dépouiller un pays tout en ayant l’air de l’aider et en lui laissant croire à son indépendance. C’est ce pour quoi l’on commence à nous mettre en garde contre les fonds de pension américains, mais généralement avec l’arrière-pensée intéressée de voir les Français davantage investir en Bourse et accepter eux aussi un système de retraites par capitalisation.

 

Revenons sur un autre aspect des accords Bowring. Ils avaient obligé le Siam à s’ouvrir à l’importation d’opium, un point sur lequel Sir John Bowring avait été d’autant plus intransigeant que lui et son fils aîné avaient des intérêts importants dans la Jardine, Matheson & Co Ltd, la plus grande société commerciale de l’époque faisant campagne pour la libéralisation du commerce et en même temps le plus grand dealer d’opium en Extrême-Orient.

Qu’au nom de la liberté du commerce les Canadiens veuillent aujourd’hui nous interdire d’interdire cet autre poison qu’est l’amiante et que les Américains adoptent la même attitude pour leur veau aux hormones n’est donc pas non plus un phénomène nouveau. Il est quand même cocasse que le slogan de mai 68 il est interdit d’interdire soit devenu celui de l’OMC ! D’où l’évolution inverse de Gunter Grass, que celui-ci confessait récemment dans un entretien télévisé avec Pierre Bourdieu. Les plus fous des anarchistes qu’il avait naguère côtoyés n’auraient jamais pu rêver, disait-il, d’un effacement de l’état tel que celui auquel on assiste. Mais comme cet effacement a lieu, non pas au profit des libertés de l’individu, mais des intérêts d’une mafia internationale de plus en plus puissante, il disait aspirer aujourd’hui à une restauration du rôle des Etats.

Même dénonciation de ces nouveaux anarchistes par le prix Nobel d’économie Maurice Allais, qui s’est permis l’an dernier d’écrire ceci dans Le Figaro : « Cette évolution s’est accompagnée d’une multiplication de sociétés multinationales ayant chacune des centaines de filiales, échappant à tout contrôle, et elle ne dégénère que trop souvent dans le développement d’un capitalisme sauvage et malsain. Au nom d’un pseudo-libéralisme, et par la multiplication des déréglementations, s’est installée peu à peu une espèce de chienlit mondialiste laissez-fairiste. »

A défaut d’avoir eu un Siècle de Lumières, ces déclarations d’intellectuels, et bien d’autres allant toutes dans le même sens, en éclairent un peu les derniers instants. Mais quel en sera l’impact pratique ?

J’applaudis à la divine surprise de l’échec de Seattle et me réjouis de la montée en puissance de joyeux corsaires tels que José Bové ou le nouveau Coluche américain Michael Moore. Des gens comme cela, c’est bon pour le moral. Mais je crains qu’ils ne puissent avoir davantage d’influence sur la chute du capitalisme que des personnages pourtant beaucoup plus médiatisés comme Soljenitsyne, Sakharov et autres éminents contestataires n’en ont eu sur la chute du communisme. Le système capitaliste peut heureusement lui aussi s’effondrer de lui-même : déséquilibres commerciaux colossaux, fortunes purement comptables aussi illusoires que celle de l’ancien Crédit Lyonnais, krach boursier pouvant se déclencher comme une avalanche sur un incident imprévu ou une rumeur infondée. Pour une lueur d’espoir de diminution du chômage faisant craindre une possibilité de reprise de l’inflation qui pourrait à son tour conduire à remonter les taux d’intérêt, c’est déjà l’affolement. Or la Bourse connaîtra certainement de plus graves et plus brutales contrariétés. Ce qui est inquiétant aussi pour le capitalisme, c’est qu’il ne suscite pas des rancœurs seulement parmi les chômeurs, les RMlstes, ou autres encore plus déshérités, que d’ailleurs l’on n’entend guère, mais en son sein même et de la part de personnes ou de groupes d’intérêts possédant une toute autre capacité de riposte. Les hommes les plus riches du monde font peut-être encore rêver quelques lectrices de magazines, mais ils suscitent surtout beaucoup de jalousie, voire de haine dans leur propre camp. Il suffit pour être édifié d’avoir pu suivre l’an dernier le feuilleton de la lutte sans merci, à coup de millions de publicité, d’abord entre les patrons de deux grandes banques puis entre ceux de deux grandes compagnies pétrolières. Même indemnisés au niveau de quelques dizaines ou centaines de millions, ceux qui se sont trouvés exclus de la cour des grands avaient plutôt l’air en colère et bien décidés à refaire parler d’eux. J’ai vu dans mon enfance, où ce jeu était à la mode, beaucoup de parties de monopoly mal se terminer. Qu’en sera-t-il de celle que nous regardons en ce moment et dont les joueurs restant en piste sont de plus en plus riches, mais de moins en moins nombreux ?

Ce qu’il faut espérer, c’est qu’on pourra un jour prochain jouer à autre chose et tous ensemble. Ne plus continuer de la même façon avec quelque nouveau vizir Iznogoud qui aura voulu être calife à la place du calife, comme chez nous après chacune de nos glorieuses révolutions, successivement récupérées par Bonaparte, Louis-Philippe ou Louis-Napoléon Bonaparte, et partout ailleurs où, même sans oser le proclamer comme au Mexique, tant d’autres révolutions sont devenues “institutionnelles”, c’est-à-dire conservatrices.

 

Il nous en est resté une reconnaissance des “Droits de l’Homme”, droits bien appréciables sur le plan civil ou sur le plan politique, là où ils sont respectés. Mais la vraie révolution qui reste à faire, concernant la définition de droits et de devoirs sur le plan économique permettant à chacun de s’épanouir, c’est un “Contrat Social” dont on pourrait emprunter le terme à Jean-Jacques Rousseau. C’est là qu’il y aura un grand rôle à jouer et auquel il est bon dès maintenant de réfléchir, comme on le fait à La Grande Relève, sans attendre l’arrivée de capitalistes réformateurs ou de capitalistes repentis.

On ne peut pas infliger au monde, encore une fois, les mêmes désillusions qu’après la chute du communisme.


[1Gabriel Hanotaux (1843-1944), membre de l’Académie française, historien et ancien ministre des Affaires étrangères, dans Pour l’Empire Colonial Français , édité par la Société de l’Histoire Nationale, Les Petit-fils de Plon-Nourrit, 1933.