À toi qui n’es pas encore né(e)

par  A. PRIME
Publication : mars 2000
Mise en ligne : 28 mars 2010

Albert Jacquard, savant généticien, grand humaniste, et infatigable militant en faveur des défavorisés, mal logés, émigrés, est aussi très clairvoyant sur les questions économiques et sociales. André Prime a lu son 22ème livre, il y a glané ceci :

En ce début de l’an 2000, A. Jacquard décrit l’état du monde à l’intention de ses arrières petits-enfants [1] dont il situe l’existence aux environs de 2025. Voici d’abord, en quelque sorte, sa philosophie « Choisir est vain si l’on n’est pas capable d’agir ; agir est stérile si l’on ne comprend pas les processus qui font se succéder les événements. Transformer une réalité dans le sens que l’on désire n’est possible que si l’on a pénétré les mécanismes qui y ont abouti, si l’on a analysé ces mécanismes, découvert les forces en action, si l’on est devenu enfin capable d’utiliser ces forces pour provoquer une dynamique conforme à l’objectif que l’on s’est fixé… Ma génération a vécu une terrible désillusion. Elle a dû admettre qu’une avancée technique peut fort bien représenter un retour vers la barbarie ».

Puis l’auteur rappelle les principes de base de la Constitution de la République (juin 1793, article 35) « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour tout le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ».

Il dénonce les grands groupes promoteurs du transgénique, en cadrant le problème de la faim dans le monde :« Pour emporter l’adhésion des pouvoirs publics hésitants, les promoteurs de ces plantes transgéniques ajoutent que, grâce à elles, la faim dans le monde peut être vaincue. C’est l’argument de trop qui dévoile leur mauvaise foi, car la faim qui tue actuellement tant d’enfants n’est pas due à un manque global de nourriture ; les réserves nécessaires sont disponibles, mais l’acheminement vers ceux qui en ont besoin est rendu impossible par les guerres locales. Elle est aussi parfois la conséquence des “plans d’ajustement structurels” imposés aux pays pauvres pour qu’ils puissent rembourser leur dette … La faim dans le monde n’est pas aujourd’hui un problème agricole, elle est un problème politique. En fait, le seul moteur de ces entreprises supranationales est, comme pour toutes leurs semblables en régime libéral, la recherche du plus grand profit. Elles devraient avoir la décence d’en convenir et de ne pas camoufler cet objectif derrière de grands sentiments humanitaires. Il faut le constater, la logique libérale ne peut qu’ignorer l’éthique. La preuve en est donnée par le plan véritablement diabolique dévoilé actuellement par ces mêmes entreprises agro-alimentaires ; elles se préparent à fournir aux agriculteurs des graines qui donneront certes une très belle récolte, mais les grains ainsi récoltés seront stériles ».

Comme en écho à ceci, dans l’émission Capital de M6, un agriculteur américain cernait parfaitement le problème en ces mots : « Trop de pouvoir entre les mains de trop peu de monde ». C’est valable pour tout, de la politique à la culture…

La pollution est un autre problème qui tient à cœur à A. Jacquard :« Depuis le début de l’ère industrielle, cette concentration (de gaz carbonique dans l’atmosphère) a augmenté de 30 % [2]… Un petit quart de l’humanité, les pays industrialisés, se permet de modifier irréversiblement le climat dont dépendent le bien-être et peut-être la survie de l’ensemble. La situation actuelle est provisoirement supportable grâce au sous-développement des trois autres quarts ; mais, en s’efforçant de rejoindre le niveau de production des Occidentaux, ces pays déclencheront un déséquilibre climatique lourd de catastrophes. Au nom de quoi leur interdire ?

Une autre façon de présenter le choix qui s’impose est de poser la question : combien la Terre peut-elle supporter durablement d’humains ayant le comportement des Occidentaux actuels, comportement sur lequel la plupart des peuples rêvent de s’aligner ? ».

L’auteur ouvre une fenêtre originale sur la Méditerranée en décrivant l’écart entre le niveau de vie moyen des Méditerranéens européens et celui des autres, qui est quatre fois plus faible. Si rien ne change, on prévoit [3] qu’en 2025 ce rapport passera de 4 à 5. On imagine la pression que ces inégalités exerceront sur ces peuples démunis, poussés de plus en plus à envahir le Nord riche. Les problèmes que nous connaissons actuellement avec l’immigration seraient multipliés à l’infini.

Voici comment A. Jacquard dénonce les spéculateurs :« Semblables aux marchands sans scrupules qui jouaient sur les différences entre la toise des Flandres et la toise de Paris, les spéculateurs peuvent donc s’en donner à cœur joie pour faire varier les équivalences. Ils ont mis en place des règles qui leur permettent de jouer avec les cours des diverses devises et souvent de faire fortune grâce à des transferts de capitaux qui n’ont plus aucun lien avec les échanges de marchandises ou de services mesurés par ces devises. Ces transferts représentent chaque jour des sommes cinquante fois supérieures à la valeur des échanges de biens. Les progrès de l’informatique aidant, les financiers ont créé un domaine virtuel au sein duquel ils manipulent des montants de monnaies qui ne correspondent à aucune véritable richesse ».

En espérant que l’humanité apportera, au moins, un début de solution aux terribles problèmes que le 20ème siècle lègue au 21ème, A. Jacquard passe en revue tous les domaines à l’intention de ses arrières petits-enfants, et à la nôtre également…


[1aux éditions Calmann Levy

[2« La quantité totale de gaz carbonique provenant des activités humaines que la Terre est capable de recycler est de l’ordre de 18 milliards de tonnes par an, soit 3 tonnes par personne avec la population d’aujourd’hui, 2 tonnes avec l’effectif que la population atteindra au milieu du siècle. Actuellement, la Chine et l’Inde n’en produisent que 2 à 3 tonnes par personne et par an, mais la France en produit trois fois plus et les États-Unis huit fois plus. Il en est de même pour la plupart des gaz (méthane, protoxyde d’azote…) dont la dispersion modifie l’état de l’atmosphère. »

[3« L’équilibre entre fécondité et mortalité est atteint au nord, l’effectif des quatre nations européennes sera encore proche de 165 millions lorsque tu me liras en 2025. En revanche, l’accroissement se poursuivra au sud et à l’est de la Méditerranée ; en 2025, l’effectif se sera accru de 50 % et dépassera 380 millions. Derrière la sécheresse des chiffres, il faut essayer de prendre la mesure des réalités humaines provoquées par ces évolutions. Accroître l’effectif d’une population de 50 % en une génération a nécessairement des conséquences sur toutes les structures sociales. Quant au niveau de vie, il est probable qu’il continuera à s’améliorer au nord et qu’il risque fort de se détériorer encore au sud, si les données politiques ne sont pas radicalement modifiées. Le rapport des richesses disponibles par habitant, actuellement de 4 à 1, passerait, selon ces prévisions, à 5 à 1 ou pire ».