Accord et désaccord

par  A. KOULBERG
Publication : juin 2012
Mise en ligne : 25 juillet 2012

Et justement, un philosophe, qui est déjà intervenu dans nos colonnes, André Koulberg, a lui aussi, réagi à l’article de Bernard, et il nous apporte un renfort résolument optimiste :

Je souscris en grande partie aux analyses critiques de l’article de Bernard Blavette, et je participe (localement) aux modes d’action qu’il prône. Mais pour ne pas en rester aux congratulations et pour faire avancer le débat, je traiterai ici d’un aspect de son propos qui me semble insuffisamment dégagé des modes de pensée dominants. Et qui n’est pas sans conséquence.

 Attendre la catastrophe

À la question : « la révolution est-elle encore possible ? », Bernard Blavette répond que peut-être deviendra-t-elle possible plus tard, autour des années 2030, quand la crise écologique (notamment) aura engendré des conséquences tellement catastrophiques que, de lui-même, l’ordre ancien se décomposera. À ce moment-là, si d’assez nombreuses graines critiques (idées et pratiques locales) ont été semées, il n’est pas impossible que, malgré le chaos engendré par cette décomposition, nos enfants, petits-enfants ou arrière petits-enfants parviennent, au bout de plusieurs dizaines d’années de luttes à l’échelle mondiale, à faire advenir une nouvelle société.

Pourquoi faut-il attendre la catastrophe pour chercher à transformer la société ? Pourquoi se résigner à ne mener que des actions de résistance ponctuelles (et quelques campagnes électorales...), dont Bernard Blavette dit, lui-même : « cela (n’est) pas à dédaigner, mais nullement à hauteur des enjeux » ? Comment une critique si radicale aboutit à des propositions d’action si prudentes et attentistes ?

Dans une période où les indignés, parmi bien d’autres, réclament une « démocratie réelle maintenant », l’approche prend ici des accents singulièrement fatalistes : « l’énergie qu’il faudrait déployer pour réorienter l’idéologie mondialisée est proprement colossale, inimaginable. Il ne faut donc pas se bercer d’illusion, une transformation sociale de grande ampleur est improbable dans l’immédiat » ; de même, de toute confrontation frontale avec le système dominant « nous ne pourrions que sortir vaincus et affaiblis ».

Certes, personne n’imagine qu’il suffirait de claquer des doigts pour que le capitalisme mondial se transforme en société solidaire et conviviale, mais pourquoi est-il inimaginable, hors de question, de vouloir le changer avant les grosses catastrophes que nous nous contenterions d’attendre, sans tout faire pour les prévenir ?

Bernard Blavette rappelle que les oligarques qui nous gouvernent, évidemment, ne se laisseront pas priver de leurs privilèges sans résistance. Mais son argument principal c’est le danger d’un immense chaos que pourrait provoquer une remise en cause radicale du système : « le mouvement social devra aussi lutter contre les forces du chaos qui, dans une société malade comme la nôtre, pourraient prendre des aspects terrifiants ». Cette peur du chaos produit par l’effondrement de l’ordre dominant hante tout le texte et explique certainement l’extrême prudence de l’auteur et son attente de la catastrophe de 2030.

Or cette peur a une histoire.

Dans mes recherches sur les années 80 il m’est apparu que ce couple indissociable, ordre ou chaos, constituait la principale assise de la cage libérale décrite par l’auteur.

 Ordre ou chaos, épouvantail conservateur et vieille lune

Attendre que la situation devienne réellement catastrophique, que l’urgence et la peur fanatisent les populations, n’est-ce pas le plus grand des dangers ? Le type de situation qui représente un optimum pour tous les postulants dictateurs prêts à saisir l’occasion ? L’Histoire en offre de nombreuses confirmations.

Quant à l’idée de chaos qui surgirait de toute tentative de transformer la société, si irrémédiable qu’elle fait penser à un destin (les autres hypothèses n’ont pas été explorées), c’est une terreur sacrée, entretenue par tous les pouvoirs depuis des siècles.

Des millénaires même. L’intrusion de la démocratie dans la société hiérarchique était déjà présentée par Platon, non comme une autre forme de société, mais comme un basculement dans le chaos et la catastrophe politique : la tyrannie.

Mais c’est dans les années 80 que ce procédé, si efficace pour briser les espérances d’émancipation, a pris sa forme la plus achevée. Nous sommes issus de cette gigantesque mise au pas qui commence à peine à livrer ses secrets aux chercheurs. De l’épouvantail du Goulag à l’argument du totalitarisme, de la peur des utopies, c’est-à-dire de tout écart vis-à-vis de l’ordre existant, à la peur économique, accentuée par la crise et la précarité, utilisée comme panique conservatrice... toutes ces peurs ont façonné les consciences à accepter l’ordre existant, résistant, de ci de là, pour sauvegarder quelques acquis, mais en se gardant bien d’envisager des alternatives au système. Et nous avons pris un très sérieux retard dans ce domaine, malgré le retour récent de questionnements sur ces sujets. La Grande Relève est une exception dans cette période de prudence confinant à l’autocensure.

 Démocratie réelle, sinon maintenant, du moins pas trop tard

Bien sûr, la mondialisation a construit des engrenages, immenses dans certains domaines, qui nous obligent à penser les conséquences immédiates et lointaines de nos ruptures. Mais ce n’est pas un ordre surnaturel dont la contestation réveillerait la colère des Dieux. Ce sont des problèmes techniques et politiques solubles, comme a été soluble, certes de la pire des façons, la mise en place de ce système et, jusqu’ici, sa continuelle réorganisation par le capitalisme. Nous pouvons faire mieux.

Au lieu de céder à la peur paralysante devant le verrou suprême sécrété par la culture dominante il faudrait, me semble-t-il, multiplier les projets d’alternatives locales et globales, les introduire dans le débat public, les confronter et réfléchir aux conditions à réunir pour qu’elles puissent se réaliser avant les grandes catastrophes. C’est ce que fait Marie-Louise Duboin (et quelques autres), depuis des années, violant effrontément les tabous dominants. Brisons-les à notre tour.

Soyons sacrilèges en forgeant sans attendre les instruments de notre émancipation.