Agriculture et profit

par  M.-L. DUBOIN
Publication : juin 1986
Mise en ligne : 24 juin 2009

L’étude de l’opposition entre la méthode « mécaniste » et la méthode « holistique », publiée le mois dernier dans ces dossiers, à partir du livre de Fritjof CAPRA intitulé « LE TEMPS DU CHANGEMENT », a intéressé de nombreux lecteurs. Nous la poursuivons ici par les conséquences de cette opposition dans deux domaines vitaux : la médecine et l’agriculture et par un passage sur les industries pharmaceutiques aux Etats-Unis

L’opposition entre l’approche mécaniste et l’approche holistique se manifeste parallèlement dans la médecine et dans l’agriculture. Un fermier, comme un médecin, s’occupe d’organismes vivants, puisqu’un sol fertile est vivant, il est un écosystème composé de milliards d’organismes par centimètre cube, dans lequel les substances essentielles à la vie évoluent par cycles (plantes - animaux - bactéries du sol - plantes) et qui réagissent entre eux. Comme pour la santé d’un être humain, le souci doit être de maintenir un équilibre entre les parties, équilibre qui inclut la complexité du tout, des relations entre les éléments et l’ensemble, et qui est destiné à éviter un développement pathologique d’un des éléments : à la pratique holistique de la médecine correspond donc ce que nous appelons l’agriculture biologique. Tandis qu’à l’opposé, le traitement mécaniste du sol par les agriculteurs correspond au même développement capitaliste de l’industrie pétrochimique que le traitement mécaniste des malades par les médecins, pour l’industrie pharmaceutique.
Tandis que ces industries se développaient, les banques, avec l’appui de la publicité, faisaient pression sur les agriculteurs pour les convaincre qu’il gagneraient beaucoup plus d’argent en traitant la terre par utilisation massive de fertilisants et de pesticides chimiques, et en plantant sur de grands espaces une seule culture RENTABLE. Ce nouveau style te culture a favorisé les grandes coopératives agricoles possédant de gros capitaux. Ceci a poussé les agriculteurs à s’endetter, ce qui les condamnait à continuer dans le même sens ou à abandonner... et a obligé les fermiers qui travaillaient en famille en s’en tenant aux méthodes traditionnelles à abandonner la terre. Et c’est ainsi, souligne Capra que « trois millions de fermes ont disparu, depuis 1945, aux Etats-Unis, obligeant les familles à augmenter, dans les villes, les masses de chômeurs victimes de la « Révolution Verte ».
La culture dans son ensemble a été « transformée en une immense industrie dans laquelle les agriculteurs ont perdu leur liberté : ils ne cultivent plus ce que le sol leur indique ou ce dont les gens ont besoin ». Ils cultivent concluons-nous ce que commandent la RENTABILITE CAPITALISTE de leurs entreprises et les banques qui les soutiennent : « Les corporations géantes ont transformé l’Amérique rurale en une colonie ».

Des chiffres :
Depuis 1945, l’emploi des fertilisants chimiques a été multiplié par 6 dans les fermes américaines, celui des pesticides par 12, et 60 % des coûts alimentaires servent à l’achat de pétrole. De plus, à chaque développement de cette « industrie agricole », l’endettement des fermiers ne cesse d’augmenter. Ajoutons que certains produits chimiques, trop dangereux, ayant été interdits aux Etats-Unis, les compagnies pétrolières les vendent au Tiers-Monde (... nous les consommons donc dans les fruits et légumes importés de ces pays), tout comme les compagnies pharmaceutiques y vendent les médicaments jugés dangereux dans les pays « développés  ».

Là encore, l’analyse de Capra rejoint donc parfaitement la nôtre, confirmant en particulier ce qu’a écrit Franz Foulon dans « Survivre ou périr ensemble ». Capra fait référence à une étude détaillée, rapportée par F.M. Lappé et J. Collins, fondateurs de l’« Institute for Food and Development Policy » qui conclut : « La pénurie de nourriture est un mythe et le commerce agricole à grande échelle ne résout pas le problème » (de la faim) « au contraire, il ne fait que le perpétuer et l’aggraver. Le problème n’est pas de savoir comment accroitre la production, mais plutôt de savoir ce qui est cultivé et qui en bénéficie... SE CONTENTER D’INTRODUIRE DE NOUVELLES TECHNOLOGIES DANS UN SYSTEME POURRI PAR LES INEGALITES SOCIALES NE RESOUDRA JAMAIS LE PROBLÈME DE LA FAIM ». Une recherche dirigée par ces mêmes auteurs a révélé qu’il n’existe aucun pays au monte où la population ne pourrait se nourrir de ses propres ressources et que la masse de nourriture produite actuellement dans le monte est suffisante pour alimenter correctement HUIT milliards d’individus.

Des exemples, des chiffres :
- En Amérique Centrale, plus de la moitié de la terre cultivable, - la partie la plus fertile - est utilisée pour faire pousser des noix te cajou pour l’exportation alors que 70 % des enfants y sont sous-alimentés.
- Au Sénégal, les légumes destinés à être exportés vers l’Europe sont cultivés sur les terres de qualité supérieure alors que la majorité de la population rurale du pays a faim.
- Les terres riches et fertiles du Mexique, qui produisaient une douzaine d’aliments locaux différents, sont aujourd’hui consacrées à la culture des asperges pour les gourmets européens. D’autres propriétaires terriens s’y tournent vers la culture du raisin pour faire du Brandy !
- En Colombie, on abandonne le blé pour cultiver des oeillets exportés aux Etats-Unis.
Il faut, concluent ces auteurs, que les cultures industrielles ne soient plantées pour l’exportation que lorsque les habitants auront satisfait leurs besoins primaires de nourriture. L’exportation ne doit être considérée que comme une extension des besoins domestiques.
Il importe, conclut à son tour F. Capra, que nous réalisions que ce n’est pas par les masses affamées du Tiers-Monte que notre sécurité alimentaire est menacée, mais bien par les grands trusts agro-alimentaires qui perpétuent cette famine massive.
C’est-à-dire, concluons-nous enfin, par le système du profit, grâce auquel affamer le Tiers-Monde, tout en détruisant l’environnement, est financièrement RENTABLE.