Agriculture, libéralisme et... tango

par  H-C MATTON
Publication : novembre 2003
Mise en ligne : 11 novembre 2006

L’agriculture était entrée dans la guerre économique et la presse agricole, qui comporte de nombreuses publications, s’était hissée au diapason de l’évènement. La stratégie était de mise et en premier lieu, on devait reconnaître les forces et faiblesses de l’ennemi. Certes, on savait que le danger venait de l’Amérique du Nord à qui on reprochait l’utilisation d’armes non conventionnelles, non pas chimiques, celles-là on les maîtrisait parfaitement, non, des armes biologiques issues du génie génétique que les gouvernements européens, sous la pression des consommateurs hésitaient encore à autoriser, au grand dam des agriculteurs va-t’en guerre. Mais on ne pouvait négliger aucun adversaire potentiel et la rubrique “Stratégie” d’un magazine agricole, consacrée à l’Argentine, cinquième exportateur de blé mondial, essayait d’y voir plus clair dans ce pays qui ne payait pourtant pas de mine avec les coups d’État et les dictatures qui s’y étaient succédé.

Quelle meilleure explication qu’un exemple bien choisi pour illustrer la puissance de frappe exportatrice du blé argentin ? C’est ainsi que le magazine en question présentait un superbe jeune homme, le cheveu et l’œil noirs, costumé, cravaté, empochété, agronome de formation, héritier du domaine familial de trois mille hectares, sis à portée de canon de Buenos Aires, dans la pampa argentine. « Dans mon estancia (c’est ainsi, précisait le journaliste, que l’on nomme les grandes fermes), je pratique les grandes cultures : blé, maïs, soja, tournesol mais leur répartition est liée aux débouchés et aux cours mondiaux. Je peux en changer à tout moment ». Voilà qui était parlé ! Lorenzo d’A., tel était le nom du bel hidalgo, ajoutait qu’en Argentine il n’y avait ni aides, ni primes, ni prix garantis, ni paiements compensatoires, ni assurance revenu…, rien de tout ça, mais le système libéral pur et dur, authentifié non seulement par le profil d’aigle de Lorenzo mais aussi de bouche d’expert : « il n’y a pas de système plus libéral au monde ». Nous étions donc tombés pile dans un temple du libéralisme et ce qui suivait était propre à remplir de stupeur le lecteur du magazine.

Sur les quinze cents hectares de blé emblavés (la moitié de la surface du domaine), le rendement ne dépassait pas trente quintaux par hectare et le prix de vente qu’en tirait Lorenzo était inférieur à la prime perçue pour la même surface par un agriculteur européen. Malgré cela, il produisait en dessous du cours mondial et tirait de son blé un bénéfice substantiel en relation avec la surface emblavée. Quand on apprenait qu’en Argentine, les coopératives avaient disparu (libéralisme oblige !) et que Lorenzo acheminait par ses propres moyens le blé jusqu’au port d’où il était exporté, on comprenait mieux encore la performance soulignée par l’auteur de l’article : « dans un tel environnement, la fonction commerciale est prépondérante », car les “traders” américains n’avaient ni temps ni argent à consacrer à l’intendance et achetaient le blé dans le bateau. Et notre jeune mais néanmoins gestionnaire libéral était contraint à la plus grande vigilance à tous les stades et à tous les postes de la production, pas plus de deux heures à consacrer à l’hectare de blé, (tiempo vale dinero [1]) : « en cinq ans, j’ai réduit de moitié le nombre de personnes travaillant sur les cultures et mes coûts de mécanisation ont baissé de soixante pour cent ». Une affirmation à couper le souffle du lecteur céréalier d’Ile-de-France, conservateur libéral, attaché sentimentalement à l’État providence, par ailleurs tant vitupéré. Lorenzo aurait sans doute bien voulu conserver ses péons qu’il ne devait pas payer bien cher, craquer pour une belle machine repérée au Salon de Buenos Aires, mais il avait tranché dans le vif, tournant le dos à toute une tradition de grand propriétaire terrien, le Marché ne permettait plus de telles fantaisies aussi coûteuses. Le journaliste retournait le fer dans la plaie en ajoutant que pour réduire encore les coûts, Lorenzo n’avait pas hésité à produire du soja auquel on avait introduit des gènes de résistance à un herbicide total, ce qui permettait de grappiller quelques dineros.

L’ardente exigence du Marché avait ainsi transformé notre fier hidalgo en un laborieux manipulateur de comptes d’apothicaire qui envisageait à présent d’étendre son option transgénique au maïs, toujours pour grignoter quelques pesos. Où s’arrêterait-il, lui qui pulvérisait charges fixes et charges directes aussi allègrement qu’un agriculteur de la Beauce, son quatrième traitement pesticide avec un magnifique engin offert par la PAC ? Et l’on s’étonnait que cette science que l’on croyait apanage anglo-saxon eût été aussi prestement adoptée par un de ces orgueilleux danseurs de tango. N’empêche, Lorenzo, maître de l’estancia Las Colinas, était un pur produit néo-libéral et sa photo qui s’étalait complaisamment au centre de l’article, accompagnée de la légende qui fondait son engagement « en cinq ans, j’ai réduit mon personnel de moitié » et qui avait tant impressionné notre journaliste, n’était pas un adversaire à négliger.

Quelque temps après la parution du magazine, se retrouvèrent dans une salle de réunion d’une petite mairie de la région parisienne, un groupuscule d’agriculteurs, betteraviers, céréaliers, pour un échange dont ils avaient pris l’habitude. On parlait de rendements, de maladies des cultures, de machinisme, bref de tout ce dont parlent les agriculteurs quand ils se retrouvent. Certains d’entre eux auraient pu participer au sac du bureau de la Ministre de l’agriculture quelques mois plus tôt, on ne savait d’ailleurs pas pourquoi, histoire probablement de faire savoir que d’aucuns étaient en guerre et qu’il n’était pas question de l’ignorer. L’affaire avait fait grand bruit, juste le temps d’apprendre par des indiscrétions que ces seigneurs de la guerre économique là, pouvaient voir venir les choses assez confortablement.

Il était coutume dans le groupe que l’un d’entre eux traite d’un sujet débattu ensuite par l’ensemble. Un jeune et brillant agronome qui intervenait plus souvent qu’à son tour, entreprit de narrer l’épisode argentin à ses collègues ; certains, lecteurs assidus de cette chronique stratégique du magazine, étaient au courant.

— C’est un autre monde, dit-il en substance, sur le plan géographique cinq fois la France pour une population plus faible. Tout est différent. Et puis, c’est le système américain qu’ils ont adopté, débrouille toi tout seul.

— Quand même, libéral ou non, s’en sortir à trente quintaux l’hectare…

— Figure toi que c’est le rendement économique, ni plus ni moins. À vingt quintaux, ça ne passe pas, et viser quarante, ça ne passe plus, j’entends avec les moyens à mettre en œuvre pour les obtenir. L’objectif, c’est trente, point !

C’était probablement vrai en plus, en tout cas, les autres avaient de bonnes raisons de le croire.

— Tout de même, trente quintaux…

— Eh bien oui, reprit notre agro, légèrement agacé, car le bonhomme qui manifestait ainsi sa dubitativité avait dépassé la cinquantaine et détonnait un peu dans le groupe auquel il participait sinon activement, au moins physiquement et qui, surtout, avait l’avantage de posséder deux cents hectares de bonne terre que les autres se partageraient aussi sûrement que le bonhomme n’avait pas de successeur. On pouvait, dès lors supporter de lui toutes les âneries, ce dont il ne se privait pas ; ils le suspectaient même d’en profiter, de son pouvoir, et d’en rajouter.

En Argentine au moins, ils n’avaient pas ce problème. Ils consacrèrent un long moment à échanger sur l’itinéraire cultural utilisé, simplifié à l’extrême puisque le blé était semé sans labour, directement après deux désherbages chimiques sans travail du sol. Et l’on en vint au plat de résistance et là, c’était impressionnant, car virer la moitié du personnel tout en diminuant les charges de mécanisation, c’était une opération que ces hommes, pourtant habitués à se creuser les méninges pour grappiller quelques points de productivité, comprenaient mal. Ils avaient tous fait plus ou moins le ménage au niveau du personnel, mais ça s’était souvent traduit par un investissement mécanique, ça s’était toujours traduit par une hausse des coûts de mécanisation, largement compensés, il est vrai, par l’économie de main-d’œuvre .

— Cinq tracteurs pour trois mille hectares, en calculant rapidement pour un peu plus, ça nous en fait une vingtaine et tout le reste derrière à l’avenant.

— Il y a encore des choses à faire en matière d’économie, mais nous, ça passe par le collectif, on n’a pas les structures pour. C’est comme les bonshommes, on pourrait encore dégraisser en nous les échangeant.

— ça n’ira pas loin, tu oublies les trente cinq heures et les syndicats derrière, mais sur le matériel, c’est vrai qu’on peut faire.

— Oui, mais les impôts, si on n’investit plus, on paie plein pot. On n’est pas en Argentine ici.

— Peut-être que ses péons, il les fait travailler vingt quatre heures sur vingt quatre.

L’un d’entr’eux avait saisi sa calculette…

— Non, ça n’en a pas l’air : à deux heures de travail par hectare, ça paraît correct. Enfin, il y a tout le reste, ils ne doivent quand même pas chômer.

— Il n’y ont pas intérêt avec ce jeune homme, dit le vieil emmerdeur en s’esclaffant.

— Il y a un autre problème soulevé, dit un autre, président de coopérative, c’est celui des OGM ; à son niveau, quand il baisse ses charges de désherbage de moitié, qui plus est, sans avoir à le faire, c’est énorme. Et nous qui ne pouvons pas les mettre en culture, c’est du retard qu’on prend. II faut qu’on se mobilise.

— À mon sens, il ne faut pas brusquer les choses, on n’a pas en face de nous le Ministère de l’agriculture, mais les consommateurs et tout le contexte que tu connais. II faut être patient, quand ils auront bouffé des OGM américains pendant un bout de temps, ils n’y penseront plus.

— Oui, nous, pendant ce temps, on perd de l’argent.

— Bah, dit le vieux, tu n’as pas trop mauvaise mine et puis je te signale que ma fille, celle qui est diététicienne, elle fait une campagne acharnée contre. Elle m’a fait promettre de ne jamais utiliser ce genre de saloperie. Il y a un mois, ils ont fait une razzia dans une grande surface, ont rempli leurs caddies de produits contenant des OGM et les ont vidés devant les caisses à un moment de grande affluence. Ils se sont faits virer, mais ils ont promis de revenir.

— Ta fille, elle a de qui tenir, ça n’est pas comme celle qui travaille à la coop.

— Bon, dit l’agronome, les OGM, pour le moment, on fait sans et puis, tout ça évoluera. Pour en revenir à l’Argentine, il faut bien voir que c’est le système à l’état pur. Les Américains, les Canadiens, il y a du protectionnisme derrière mais là, on est dans la pureté originelle, le Marché ; à terme, c’est probablement ce qui nous attend, en tout cas, il faut s’y préparer.

Le vieux qui feuilletait distraitement le magazine apporté par l’agronome, s’arrêta devant la photo du jeune argentin, la présenta au tour de table :

— Tout de même, il a de la gueule ce Lorenzo, tout pour plaire : le nom à particule, les trois mille hectares, l’estancia, la pampa… moi, je le vois mal cultiver des betteraves et encore moins aller dévaster le bureau d’un ministre, il paraît trop bien élevé pour ça.

— Je ne vois pas ce que viennent faire les betteraves là-dedans.

— C’est ma femme qui me dit qu’à force de regarder mes betteraves…

La fièvre argentine était tombée, on avait d’autres soucis. Quelqu’un évoqua la prochaine saison de chasse en plaine. Le gibier était abondant, on pourrait peut-être prendre quelques nouveaux actionnaires, il y avait de la demande.

— Si on ne vient pas nous emmerder… Vous êtes au courant de cette association anti-chasse qui se propose d’occuper la campagne en même temps que nous ?

— On leur donnera un fusil.

— On demandera la protection du Ministre de l’Environnement, ajouta le vieux.


[1= le temps c’est de l’argent.