Arles au mois d’août

par  B. BLAVETTE
Mise en ligne : 31 octobre 2010

Cette question est encore plus d’actualité en cette rentrée, après les expulsions des Roms et les discours gouvernementaux destinés à faire régner dans la population la peur, voire même la haine, de “l’étranger”.

L’altermondialisme s’oppose à cette odieuse politique. Où en sont les mouvements qui s’en réclament ? — Du 20 au 24 août s’est tenue en Arles l’Université citoyenne de l’association ATTAC-France, l’une des principales composantes de l’altermondialisme au niveau européen. À l’heure où ce dernier semble marquer le pas, et le processus des Forums Sociaux s’essouffler (tout au moins dans les pays occidentaux), en y lançant un coup de projecteur, Bernard Blavette en fait le bilan :

Pour ceux qui ne connaissent pas ou peu l’Université Citoyenne d’Attac-France il faut en premier lieu donner un aperçu de l’échelle de l’événement : près de 60 ateliers et séances plénières, animés par des universitaires, des syndicalistes ou des militants associatifs, et répartis en 7 filières thématiques traitant de la place de l’art dans la société aussi bien que des questions écologiques et climatiques, en passant par la crise financière et ses conséquences, au nord comme au sud, auxquels s’ajoutent des projections de films, parfois en présence du réalisateur. Le fait qu’environ 750 personnes se soient rassemblées pour s’informer et débattre, parfois plus de huit heures par jour, en plein cœur de l’été et à quelques kilomètres des plages méditerranéennes, constitue en soit un véritable miracle dans notre période d’apathie et de paresse intellectuelle.

Cette année l’université souhaitait mettre l’accent sur l’émancipation, les biens communs de l’humanité et la construction des alternatives. Pour la première fois peut-être la catastrophe écologique, reliée à ses conséquences sociales et politiques, était omniprésente, la toile de fond de la majorité des débats.

L’ambiance est attentive et studieuse et la motivation des militants dopée par la perspective d’une remontée du nombre d’adhérents, ce qui signifie que l’association est enfin parvenue à tourner la page des graves dissensions qui avaient failli l’emporter. Les échanges informels entre militants, surtout au repas de midi autour d’une excellente restauration bio pour un prix modique, renforcent la convivialité, l’impression d’œuvrer ensemble pour tenter de redonner à notre monde un visage véritablement humain. La présence de représentants de haut niveau des grandes centrales syndicales (FSU, CGT, Confédération Paysanne, SUD…) et de figures marquantes de la presse (Hervé Kempf, chef du service écologie au Monde..) semblent marquer un regain d’intérêt pour l’association qui, par ailleurs, joue un rôle central dans la mobilisation contre la réforme des retraites.

Pourtant, après cinq jours d’exposés et de débats, pour l’essentiel de haute tenue, une forme de gêne, de manque, le sentiment d’une sorte de vacuité s’imposent. À cela on peut avancer deux explications complémentaires :

•1 – Comme toujours, les diagnostics sur les causes des désordres actuels sont clairement énoncés, les problèmes nettement circonscrits ; mais les solutions proposées sont souvent d’une banalité affligeante : éradication des paradis fiscaux, instauration de taxes globales, défense et extension des services publics, réforme de l’ONU… toutes mesures éminemment souhaitables mais qui sont ressassées depuis des années. Et l’on remarque que les contributions réellement novatrices proviennent d’intervenants extérieurs à ATTAC : ces deux jeunes doctorants, qui nous décrivent avec enthousiasme le mouvement des “Villes en transition” en extension rapide dans le monde entier [1], l’agronome Marc Dufumier, qui nous expose la transformation du monde par la généralisation de l’agriculture biologique, ces deux représentants de la Confédération Paysanne qui nous racontent la conférence de Cochabamba organisée en Bolivie après l’échec de Copenhague, qui rassembla près de 80.000 personnes (et où le président Evo Moralès passa une nuit avec les dirigeants syndicaux pour négocier les termes du communiqué final)…D’une manière générale toutes propositions réellement novatrices (salaire de citoyenneté, épreuve de force éventuelle entre la France et les institutions européennes si un jour, par miracle, une vraie gauche venait au pouvoir dans notre pays, processus de décroissance….) sont regardées avec une prudence paralysante par la direction d’ATTAC. Cette dernière semble oublier qu’une vraie politique de gauche, c’est le contraire de l’expertise sûre de son savoir et de son autorité, calibrée et sans saveur, comme un produit de supermarché. Une vraie politique de gauche c’est assez d’audace pour ouvrir toutes grandes les fenêtres et être ensuite capable de surfer sur la bourrasque. Car toute politique véritable est d’ordre expérimental, elle implique des interrogations, des risques, des échecs possibles et donc le courage d’assumer les incertitudes inévitables. Ainsi lorsque l’économiste/sociologue Frédéric Lordon propose de supprimer la Bourse, qui constitue l’épicentre des désordres monétaires beaucoup plus qu’elle n’assure le financement des entreprises (rôle qui, beaucoup plus logiquement, devrait être dévolu aux banques), il n’imagine pas que cela va se faire demain, mais il énonce une rupture fondamentale avec le capitalisme, il introduit dans les esprits un élargissement du champ des possibles [2]

•2 – Les meilleures idées du monde sont de peu d’utilité si on ne se donne pas les moyens de les imposer face aux pouvoirs en place. Et ATTAC, qui revendique pourtant d’être une association d’éducation populaire tournée vers l’action, n’a jamais jusqu’ici engagé de réflexion approfondie sur les processus à mettre en œuvre pour inverser les rapports de force, aujourd’hui largement en faveur du système dominant. Car personne ne peut sérieusement imaginer que l’oligarchie actuelle se laissera un jour doucement persuader d’abandonner son pouvoir et ses privilèges. Les “actions festives”, et autres pantalonnades de rues, peuvent bien attirer les médias, mais elles n’impressionnent pas grand monde.

Une vraie réflexion doit donc s’engager au sein de l’association sur les moyens de l’action, de préférence en liaison avec d’autres acteurs du mouvement social. Ces moyens pourraient probablement tourner autour des actions de désobéissance civique et de non violence active, à la manière des “faucheurs d’OGM”, mais dans le cadre de manifestations sinon de masse du moins beaucoup plus larges. Il nous faudra auparavant relire attentivement les grands prédécesseurs que sont Tolstoï, Thoreau, Gandhi et le pasteur Martin Luther King de manière à affiner nos tactiques et à mettre sur pied une éthique de l’action extrêmement rigoureuse afin de minimiser au maximum les dérapages. Car, répétons le, il ne s’agit pas ici d’actions festives et médiatiques, mais comme l’affirmait l’écrivain Romain Rolland, grand admirateur de Gandhi, « du plus rude des combats ». N’oublions jamais que si nous nous satisfaisons de l’actuelle politique de l’autruche [*], si nous nous imaginons qu’il nous suffit de manifestations “bon enfant” pour mettre à bas un système qui est chaque jour un peu plus tenté de recourir à des méthodes utilisées autrefois par ce que l’on avait qualifié de “peste brune”, alors nous risquons fort de ne laisser d’autres choix aux générations qui nous suivent que de se référer, non plus à Gandhi, mais à Jean Moulin…

Néanmoins, de par ses capacités d’analyse et son réseau international, l’association ATTAC pourrait constituer un incomparable outil de transformation sociale pour peu qu’elle parvienne à surmonter une certaine frilosité, incompatible avec la gravité des désordres présents et surtout à venir. Cela demandera, n’en doutons pas, à ses dirigeants et à ses militants une bonne dose de courage. Souhaitons que la prochaine université d’été, qui devrait se dérouler à Fribourg en Allemagne, soit ce grand rendez-vous des ATTAC d’Europe (Allemagne, Autriche, Bel gique, Danemark…) qui, face à l’incompétence des classes dominantes, aura une volonté réelle de stimuler les énergies des peuples afin d’envisager une riposte collective à la hauteur des enjeux cruciaux auxquels nous sommes confrontés.


[1Pour plus de détails sur les “Transition Towns” ou TT voir B. Blavette L’heure de déserter, GR 1107 (Mars 2010).

[2Voir l’interview du sociologue Yves Citton dans la revue Cassandre – Été 2010.

[*Il semble cependant que les yeux commencent à se dessiller sur la véritable nature du danger vers lequel nous nous précipitons.

En témoignent les nombreuses références à certaines similitudes entre les pratiques (stigmatisation de groupes ethniques, comportements inutilement violents des forces de l’ordre, lois liberticides visant à assurer une prétendue “sécurité” et qui violent les traités internationaux signés par la France, notamment en ce qui concerne la protection des enfants… ) du pouvoir français et le régime de Vichy.

Par exemple, lors des différentes interventions qui ont ponctué les manifestations du 4 septembre dernier contre la xénophobie d’état, à Marseille, j’ai observé que le slogan repris avec le plus d’enthousiasme était : « Vichy c’est fini, Sarkozy ça suffit ».