Au fil des jours

par  J.-P. MON
Publication : août 1980
Mise en ligne : 25 avril 2008

Parmi les conclusions du Comité Emploi-revenu du Ville Plan on peut lire : « La semaine de 25 heures devrait, par exemple, procurer un revenu suffisant pour faire face aux besoins essentiels d’une personne isolée ».
Le commentateur ajoute : « En corollaire, la diminution du temps de travail ne devrait s’accompagner ni d’une amputation du pouvoir d’achat des salariés ni d’un accroissement des charges des entreprises.  »

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Dans un article intitulé : « Notre cerveau est mal employé  », G- Pinson écrit :
« Dans un monde où il y aura toujours plus de bouches que d’aliments, la faim est et restera le mal souverain d’une humanité définitivement soumise à la nécessité de manger. Les hommes ne s’affranchissent pas des menaces qui n’ont jamais cessé de tenir nos pères sur le quivive. Pour survivre, chacun devra toujours s’emparer de plus que sa part des biens de ce monde. Ou, s’il en jouit déjà, les défendre du bec et des ongles en imposant aux autres, par tous les moyens, une autorité impitoyable. Car nul ne fera jamais le moindre repas ici-bas sans réduire d’autant la part de son prochain. »

C’est dans ces termes obsédants que le bon Thomas Malthus décrivait au dix-huitième siècle le régime de pénurie qui fut le lot de l’humanité naissante pendant des milliers d’années. Et c’est probablement par le biais de structures mentales héritées de ce passé multimillénaire que nos « sciences » économiques, scientiformes mais non scientifiques, considèrent, dans un monde qui meurt de faim la surproduction comme une calamité. Au sein d’un Occident où la productivité est en progression constante, n’y a-t-il pas mieux à faire qu’entretenir une pénurie artificielle (on dirait presque... par habitude !) ? Lorsqu’on dénature par exemple les « excédents » agricoles au pétrole (d’ailleurs acheté à prix d’or !) devant le reste du monde qui a faim ? Plus généralement, n’y a-t-il pas lieu, en ce siècle de mutation culturelle, de s’interroger sur les mécanismes profonds de tels égarements de la pensée ?
Ainsi de ces habitudes mentales nées de quelques millénaires d’une régime d’« autorité impitoyable » où, dans un monde de famine où nos pires ennemis étaient nos semblables, la cohésion sociale (et donc notre survie) exigeait des individus une soumission totale à cette autorité. Soumission qui, chez l’espèce humaine, « s’obtint précisément en tarissant les sources de notre humanité », c’est-à-dire notre créativité. D’où l’absence flagrante d’imagination de dirigeants qui appliquent au siècle de l’automation des «  lois » économiques... déjà bien connues des Romains !

(« Le Monde », 25-5-80)

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Notre économiste de choc, R. Barre devrait méditer cette réflexion d’un autre économiste (sérieux, lui) (il s’agit de J.-K. Galbraith) : « Je vous rappelle que nous autres économistes, nous avons le talent de compenser le flou de nos connaissances par la fermeté de nos déclarations. »

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Depuis 1974, début de la « crise » pétrolière, on constate que les compagnies pétrolières occupent les toutes premières places dans le classement mondial des bénéfices des entreprises : en 1979, onze pétroliers figurent dans la liste des vingt cinq plus importants bénéfices déclarés, la première place étant occupée par Shell avec un bénéfice net de près de sept milliards de dollars.
Le total des profits de ces onze compagnies, parmi lesquelles on compte sept compagnies américaines, atteint 27,6 milliards de dollars. La compagnie française Elf-Aquitaine se classe au douzième rang avec un bénéfice net de un milliard trois cent quatre vingt sept millions de dollars, soit en gros cinq milliards sept cent millions de francs actuels.

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Au fait, je vous rappelle que ces pauvres Américains continuent de payer leur super à environ un franc dix le litre, que les Canadiens font encore mieux puisqu’ils ne le paient que quatre vingt dix centimes et que l’essence baisse en Belgique à partir du 20 juillet.
Quant à nous, pauvres Français, le meilleur économiste de France nous expliquera que si les prix augmentent c’est à cause du pétrole...

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Vous savez que dans l’économie de marché si chère à nos économistes libéraux (et avancés, bien sûr) si les prix baissent c’est parce qu’ils sont libres et que la concurrence joue à plein...
En application de ces saines doctrines, vous serez heureux d’apprendre que « pour prévenir une guerre des prix qui serait dommageable à toutes les entreprises, les groupes sidérurgiques ont décidé de réduire volontairement leur production d’acier ».
C’est à la demande de la Commission Européenne (c’est-àdire d’un organisme officiel) que les sidérurgistes ont pris leur décision « pour empêcher que la chute brutale des commandes que l’on prévoit pour le deuxième semestre 1980 n’entraîne une dégringolade des prix... ».
L’abondance, quelle horreur !