Au fil des jours

par  J.-P. MON
Publication : juin 1981
Mise en ligne : 7 novembre 2008

L’Europe sous développée ? C’est ce qu’il semble : le déficit de la balance commerciale de la Communauté Européenne Economique dans ses échanges avec les EtatsUnis a doublé en 1980 par rapport à 1979. Ce déficit a atteint plus de 120 milliards de francs. Pour cette même année 1980, l’U.R.S.S. a enregistré un excédent record dans ses échanges avec les pays occidentaux. 60% du déficit commercial de la C.E.E. sont dus aux échanges avec les Etats-Unis, le Japon et le Canada. La Communauté Européenne est la seule zone industrielle dont le commerce soit déséquilibré davantage du fait de ses échanges avec d’autres pays industrialisés que du fait de ses importations en provenance des pays en voie de développement. On explique cela à Bruxelles par la faible compétitivité de l’industrie européenne, le déficit étant du essentiellement aux besoins en produits fabriqués aux Etats-Unis et au Japon.
Malgré cela, on trouve encore des économistes européens qui se désolent sur la faible productivité de l’industrie américaine.
En fait ce n’est qu’un début et les industriels européens ont tout lieu de s’inquiéter devant le montant formidable des investissements industriels qui sont en train de se faire aux Etats-Unis.

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L’exemple de l’industrie automobile est bien connu mais il y en a beaucoup d’autres c’est ainsi que Général Electric s’intéresse de plus en plus à la robotique. Cette société vient de signer un accord avec Hitachi pour introduire massivement des robots dans ses usines d’assemblage (radio, appareils ménagers, éclairage, matériel électrique...) . Cela se traduira par un gain de productivité de plus de 6 par an... et par la suppression de 37 000 emplois.

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Au lieu d’essayer de concurrencer les Etats-Unis sur les marchés en voie de développement, les Européens devraient songer à mieux approvisionner en produits européens leurs propres marchés intérieurs. La Nouvelle France pourrait peut-être donner l’exemple, dans ce domaine comme dans celui d’une aide véritablement désintéressée aux pays du Tiers-Monde.

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Il est d’ailleurs grand temps pour l’Europe de prendre ses distances avec l’Amérique de Reagan qui ne rêve que de profits.
Un exemple particulièrement frappant nous en est donné à l’Assemblée Mondiale de la Santé où les Etats-Unis seront vraisemblablement les seuls à s’opposer à l’adoption d’un « code de conduite international » sur la commercialisation du lait en poudre : ce code prévoit notamment d’interdire toute publicité pour le lait en poudre aussi bien dans les pays industrialisés que dans ceux du TiersMonde et celle de la distribution d’échantillons gratuits aux femmes enceintes.
Les défenseurs de ce code (55 pays membres de l’assemblée mondiale de la santé, l’U.N.E.S.C.O., l’U.N.I.C.E.F., l’Organisation Mondiale de la Santé) soulignent que la vente de lait en poudre au Tiers-Monde a largement contribué à la hausse de la mortalité infantile en incitant les femmes de ces pays à abandonner l’allaitement naturel.
Le lait en poudre est souvent mélangé à de l’eau polluée, surtout en Afrique, en Asie et en Amérique Latine. De plus, ce lait coûtant très cher, compte tenu du revenu dont disposent ces populations, les femmes ont tendance à le diluer le plus possible, ce qui réduit encore la ration calorifique des enfants.
Eh bien, l’Amérique s’opposera à l’adoption de ce texte car « il est contraire au principe de la libre entreprise ».
Et tant pis si l’on en meurt !

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Pendant ce temps, le Pape a mis en garde contre « ce type de développement qui a pour seule norme sa propre croissance et sa seule affirmation, comme s’il s’agissait d’une réalité indépendante de la nature et de celle de l’homme ». Il a aussi ajouté qu’il fallait se défier des théories qui consistent « à mettre le développement de la technologie au service de l’utilité économique en accord avec la logique du profit et de l’expansion sans limite, avantageant les uns et laissant les autres dans la misère, faisant de la technologie un instrument au service des possédants ».

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Aux yeux de Reagan et de ses inspirateurs économiques, comme Milton Friedman, tout comme aux yeux des ex-gouvernants français, le pape doit passer pour un dangereux révolutionnaire, voire pour un agitateur politique, puisqu’il dénonce la tentation qui consiste à mettre la technologie au service du maintien du pouvoir (usages militaires et manipulations des populations). Et que dire de l’appel à la subversion qu’il a lancé à l’Université des Nations Unies lors de son passage à Tokyo : « J’appelle tous les scientifiques à se pencher profondément sur les problèmes éthiques que pose la société technologique. Le moment approche où ii faudra redéfinir les priorités... Pouvons-nous rester passifs quand on nous dit que l’humanité dépense infiniment plus d’argent pour les armes que pour le développement et quand nous apprenons que l’équipement d’un soldat coûte infiniment plus que l’éducation d’un écolier ? ».
Et si c’était la C.I.A. qui avait armé celui qui a tenté d’assassiner Jean-Paul II ?