Au fil des jours

par  J.-P. MON
Publication : février 1982
Mise en ligne : 22 décembre 2008

A part l’ex-premier économiste de France qui persiste et signe dans ses déclarations, de plus en plus de gens s’aperçoivent que la théorie économique a besoin d’être sérieusement révisée : c’est qu’en effet la crise mondiale ne cesse de s’amplifier. On comptait 18 millions de sans-emploi à l’automne 1981 dans les sept pays les plus développés contre 15,5 et 13 aux époques comparables de 1980 et 1979. L’échec des théories monétaristes et assimilées est patent. Il n’y a plus de « miracle Allemand » (on va dans ce pays dépasser les deux millions de chômeurs) ni de « modèle suédois ». Le plan de Regan a débouché sur la récession. Le déficit du commerce extérieur des Etats-Unis pour 1981 est de l’ordre de 42 milliards de dollars. Fin décembre, le chômage frappait 9 millions et demi d’Américains, soit pratiquement 9 °/U de la population active (17,4 % dans la population noire, 21,7 % chez les jeunes !). La situation des chômeurs est d’autant plus dramatique que Reagan a pratiqué des coupes sombres dans les dépenses sociales. Tout cela fait quand même l’affaire, pour le moment, du patronat américain qui arrive à faire accepter à ses salariés des diminutions de salaire (10 % à la Western Airlines). Les revenus des agriculteurs sont eux aussi en baisse : selon les statistiques officielles, les prix agricoles à la production ont baissé de 13 % en un an alors que les coûts d’exploitation ont augmenté de 4,2 %, si bien que l’endettement des fermiers américains s’est accru de 30 % au cours des deux dernières années et atteint 180 milliards de dollars.
Tout ça, c’est la faute à l’Europe ! Le département de l’agriculture vient de publier un rapport dans lequel on peut lire  : « une réforme de la politique agricole européenne visant à modérer la production et à stimuler la consommation intérieure serait la solution la plus favorable car elle diminuerait les désordres et l’instabilité que l’exportation des excédents de la C.E.E. provoquent sur les marchés mondiaux. »
Ils ne manquent pas de culot, les Américains ! Car malgré tout ce qu’ils peuvent dire sur la Pologne et l’Afghanistan, ils continuent tranquillement à commercer avec l’Union Soviétique pour sauvegarder les intérêts des agriculteurs américains...

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La « crise » n’est évidemment pas uniquement américaine, elle est mondiale . l’appareil productif de l’ensemble des pays de l’O.C.D.E. n’est utilisé qu’à 70 % de sa capacité. Et la crise des pays développés se répercute sur les pays en voie de développement. C’est qu’en effet, le Nord détient 93 de la capacité de production industrielle et contrôle plus de 93 des échanges mondiaux ; il a le monopole des transports maritimes et aériens internationaux ; les grandes organisations monétaires et financières internationales qu’il contrôle lui permettent d’orienter la politique dans le sens de ses intérêts.

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Dans son « Plaidoyer pour un Monde Nouveau », M. Edem Kodjo, Secrétaire général de l’Organisation de l’Unité Africaine, écrit :
« On ne peut que s’étonner de la résurgence de certaines doctrines dont le passéisme n’a d’égal que l’inadéquation à résoudre les problèmes de ce temps. La glorification du marché libre, la croyance dans les vertus et l’automaticité du libéralisme proclamées dans certaines enceintes internationales, et non des moindres, ont de quoi surprendre.
Le marché libre, lorsqu’il existe - que dire en effet des prix des matières premières qui sont fixés non par le marché mais par les spéculateurs en Bourse ? - a engendré dans le passé et continuera d’engendrer une croissance en cycles, une évolution en dents de scie, caractérisées par l’imprévisibilité et l’incertitude. L’imprévisibilité. l’incertitude, ce sont à coup sûr, le marasme pour les revenus des producteurs de matières premières, les taux d’intérêts erratiques, les fluctuations absurdes sur le marché des changes. L’imprévisibilité, c’est l’impossibilité d’une planification rationnelle, c’est la réticence à investir pour la relance et le progrès social. »

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Toujours à propos de l’impuissance des économistes, L. Lammers écrit dans « Energies » du 6-11-81 : «  Les efforts infructueux des gouvernements pour enrayer la crise économique internationale conduisent à s’interroger sur la capacité de Ia pensée économique et en particulier de la macro-économie à poser les problèmes et à suggérer des solutions convenables. En ce moment, des analyses et des solutions opposées sont admises simultanément. »
« Il faudra une longue persistance de la crise et de l’inflation pour qu’enfin apparaisse le doute dans le cerveau des banquiers, des gouverneurs et des ministres des Finances...

En conclusion, il faut considérer qu’aujourd’hui un moment de l’histoire économique se renouvelle dans ses principes. Les révolutions industrielles sont des étapes de l’Histoire. Les remous et les perturbations proviennent de ce que les vieux principes ne sont plus adaptés Comme pour un vêtement, il faut réajuster le costume de l’économie à ses nouveaux usages, à ses nouvelles dimensions, à ses nouveaux mouvements.