Au fil des jours

par  J.-P. MON
Mise en ligne : 31 octobre 2009

 Sacrés économistes !

Nous avons souvent ironisé dans ces colonnes, sur la propension des économistes à considérer que lorsque les événements ne coïncident pas avec les prévisions de leur théorie, ce sont les faits qui se trompent, pas cette théorie. Il semble que la “crise“ qu’ils n’avaient pas prévue, ébranle un peu les certitudes de certains d’entre eux. Or « les économistes constituent sans doute la profession qui a le plus d’influence sur les hommes politiques et donc sur nos vies », écrivait récemment [1] Frédéric Lemaître, rédacteur en chef du Monde, qui ajoutait : « Depuis deux siècles, ils tentent de nous convaincre que leur discipline est aussi sérieuse que la physique ou que la chimie ».

Il est rare, en effet, que le doute les effleure. Pas étonnant donc que le très médiatique Pascal Salin, professeur à Paris Dauphine et libéral convaincu, ait, en pleine crise, intitulé son dernier livre L’économie ne ment pas, dans lequel il n’hésite pas à déclarer : « l’économie est une science ; son objet est de distinguer entre les bonnes et les mauvaises politiques » et à asséner ses dix vérités “établies”. Parmi lesquelles on peut mettre en exergue celle-ci : « la création de marchés financiers complexes a conduit à des progrès économiques véritables. Cette sophistication financière a facilité la répartition mondiale des risques, permettant ainsi un plus grand nombre de prises de risques, ce qui amplifie l’innovation ». On a vu ce que ça donnait. Mais cela n’empêche pas le cher professeur de pérorer à tout bout de champ sur les antennes nationales.

Tous les économistes ne sont heureusement pas du même acabit [2], mais on voit et on entend bien moins les autres dans les medias. Il y a même, parmi ces dissidents, un prix Nobel d’économie [3] Maurice Allais, qui déplore que l’économie financière ait négligé la réalité : « une grande partie de la littérature économique contemporaine est progressivement passée sous le contrôle de purs mathématiciens plus préoccupés de théorèmes que de l’analyse du réel » [4].

En fait, il semble que les économistes n’aient pas encore analysé l’importance prise par la finance dans les économies développées. « Est-il logique, demande Frédéric Lemaître, que dans les pays occidentaux, près de la moitié des profits des grandes entreprises mondiales soit aujourd’hui réalisée par des institutions financières qui ne créent pas de richesses, stricto sensu ? »

L’anecdote suivante résume bien la situation : fin 2008, visitant la London School of Economics, la Reine d’Angleterre demanda : « Comment se fait-il que personne n’ait prévu la crise financière ? » Il fallut plus de six mois pour qu’un groupe d’éminents économistes britanniques fasse parvenir la réponse aux services royaux. Mais depuis le mois de juillet dernier, la Reine sait au moins que « l’échec à prévoir la date, l’importance et la gravité de la crise, l’échec à l’endiguer, bien qu’il y ait de nombreuses causes, était surtout un échec de l’imagination collective de nombreuses personnes brillantes, en Angleterre et à l’étranger, à comprendre les risques du système dans son ensemble. »

 Laurence Parisot, docteur Faust ?

À un journaliste qui lui demandait « comment le Medef peut-il plaider pour la retraite à 61 ans, voire plus, alors que les entreprises continuent à se débarrasser de leurs seniors ? », la Présidente du patronat français répondit : « C’est la ligne d’horizon qu’il faut changer pour favoriser l’emploi des seniors. Le paradoxe que vous dénoncez n’est qu’apparent : le même homme de 57 ans n’a pas le même âge pour une entreprise, selon qu’il est à 6 mois ou à 6 ans de sa retraite. En repoussant l’âge du départ on rajeunit d’autant les salariés aux yeux des entreprises qui souhaitent investir sur eux » [5].

 Qui dit mieux ?

La campagne pour les élections législatives allemandes du 27 septembre a donné lieu entre les divers partis à une surenchère surréaliste en matière de création d’emplois. Il est vrai que le taux de chômage chez nos voisins d’Outre-Rhin n’incite pas à l’optimisme : 3,5 millions de personnes (soit 8,2% de la population active). Et les experts prévoient une forte augmentation de ce taux au cours du mois d’octobre. Les Verts promettent de créer un million d’emplois dans les quatre ans à venir grâce à des investissements dans l’éducation et à la lutte contre le réchauffement climatique. Die Linke (la gauche de la gauche) en annonce deux millions. Et le candidat social-démocrate, M. Steinmeier, actuel Ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Mme Angela Merkel, dans le programme qu’il vient de publier (un document de 67 pages intitulé “Le travail de demain, politique pour la prochaine décennie”), propose une série de mesures dont la mise en œuvre permettrait de créer quatre millions d’emplois… d’ici à 2020 et d’atteindre ainsi le plein emploi. Ce sont, dit-il, des « objectifs réalistes », qui donneraient « un nouveau départ à l’économie sociale de marché ».

Je crois me rappeler que l’ancien Chancelier, Gerard Schröder, avait, en son temps, annoncé la création (plus modeste) de quelque deux millions d’emplois et que le résultat n’avait pas été à la hauteur de ses espérances, avec notamment ses emplois à 1€ de l’heure qui avaient fortement détérioré les relations avec les syndicats.

Or quatre millions d’ici 2020, c’est encore plus fou.


[1Le Monde, 03/09/2009.

[2Notamment, ceux qui militent à Attac.

[3Lors de la création de ses “prix”, Nobel n’avait pas prévu d’en attribuer à l’économie. C’est la Banque de Suède qui a obtenu en 1960 le droit de créer “le prix de la banque de Suède en science économique” qui est vite devenu “le prix Nobel d’économie”.

[4Économie Politique été 2009.

[5Le Monde, 05/09/2009.