Au fil des jours

par  J.-P. MON
Mise en ligne : 30 novembre 2009

 Le discours et la réalité

L’éditorial du Monde du 7 octobre était intitulé « L’emploi à venir ». On pouvait y lire que « le travail a parfois mauvaise presse […] mais l’emploi est plus que jamais indispensable – une priorité sociale ». C’est bien évident en économie capitaliste. D’où les rengaines habituelles des hommes (et des femmes) politiques, de droite comme de gauche, sur l’impérieuse nécessité de créer des emplois. Utiles ou non, ils ne se posent pas la question ! Restant sur cette ligne, l’éditorialiste du Monde écrit (sans rire) : « Or, si après le sommet de Pittsburgh, on commence à voir quelle organisation du capitalisme il faut pour émerger de la crise, bien malin qui peut dire aujourd’hui quelle physionomie aura l’emploi demain ». En effet, le chômage augmente plus que prévu aux États-Unis et en Europe et nul ne sait quand il reviendra à ses niveaux antérieurs. Selon les experts, l’expérience montre que « la situation du marché du travail après une crise diffère durablement de celle de la situation antérieure ».Ajoutez à cela que les incertitudes sont encore plus grandes avec l’arrivée de “l’économie verte” puisque, pour être écologiquement durable, la croissance économique devrait être moins élevée qu’avant la crise. En tout cas, la crise reste pour les entreprises une très bonne opportunité pour se débarrasser d’une partie de sa main-d’œuvre, et au nom de “l’incontournable” compétitivité, on fait accepter à ceux qui restent des baisses de salaire continues. Jusqu’à quand ? Et que se passera-t-il quand on s’apercevra que l’emploi continue à décroître ?

« Pour les gouvernements, nous dit l’éditorialiste du Monde, deux priorités s’imposent. La première : investir plus que jamais dans le système éducatif. Quel que soit le monde de demain, le bagage culturel sera déterminant pour s’adapter aux évolutions à venir […]. Deuxième priorité, toute aussi urgente : la protection sociale. Changer de métier, de secteur d’activité, de statut social risque de devenir la règle. Lier la protection sociale à l’emploi risque de devenir périlleux. Il faut poursuivre la réforme (!!!) de notre système de protection sociale en ayant une vision qui dépasse le comblement des déficits actuels ». Ce serait presque de l’économie distributive ! Malheureusement, les gouvernements, notamment le gouvernement français, malgré leurs discours, mènent une politique tout à fait différente. Obsédés par le comblement des divers déficits (qu’ils créent souvent eux-mêmes, comme dans le cas de la sécurité sociale), ils “réforment” d’une part les systèmes éducatifs, non pas en favorisant l’acquisition d’un large bagage culturel, mais au contraire en prônant la spécialisation, l’adaptation étroite aux besoins actuels des entreprises, qui changent rapidement et d’autre part les systèmes de protection sociale, non pas en renforçant les diverses allocations et prestations sociales mais en les réduisant et en les rendant plus difficiles d’accès.

 On n’a encore rien vu !

Pour les lecteurs de la Grande Relève ça n’est pas un scoop : les machines sont en train de remplacer les hommes dans l’industrie et pratiquement dans l’ensemble des secteurs de l’économie. Quand elles ne les remplacent pas, elles ne leur laissent que des emplois déqualifiés. À ce sujet, l’USBIG [1] fait référence à un article récent [2] donnant des chiffres particulièrement éloquents et qu’on peut brièvement résumer ainsi : depuis le début des années 90 des millions de travailleurs ont été “expulsés” du monde du travail. Ce n’est que dans le domaine des services que l’on observe une croissance de l’emploi mais, la plupart du temps, dans des activités dépourvues de sens. Le chômage mondial a maintenant atteint son plus haut niveau depuis la crise des années 30, on estime que plus de 800 millions d’êtres humains sont au chômage ou sous employés et que leur nombre va continuer à augmenter au fil des ans. C’est ce qu’on constate dans tout le monde industrialisé. Mais même les pays en voie de développement sont confrontés à un accroissement du chômage technologique à mesure que les entreprises transnationales y implantent des usines mettant en œuvre une robotique de haute technologie, des procédés de conditionnement automatisés, laissant sur le carreau une main d’œuvre peu chère mais incapable de concurrencer l’efficacité, le contrôle de qualité, la vitesse de livraison…, obtenus par l’automatisation des usines. Toutes les études montrent que, dans le monde, moins de 5 % des entreprises ont entrepris la transition vers la robotisation de leur production, si bien que dans les prochaines décennies,un chômage massif comme on n’en a encore jamais connu semble inévitable. En effet, l’arrivée des nouvelles générations d’automates, plus rapides, plus “intelligents”, plus polyvalents va inciter inévitablement les entreprises à les utiliser pour remplacer leur main d’œuvre humaine notablement moins rentable. On estime que chaque robot remplace 4 personnes et que s’il est en fonctionnement 24 heures sur 24, son prix est remboursé en à peine un an. Des professions (enseignement, arts, médecine,…) que l’on croyait jusqu’ici à l’abri de la mécanisation, sont elles aussi menacés.

Devant la montée irrésistible du chômage, du sentiment d’inquiétude dans la population, de la poussée des mouvements d’extrême-droite qui en résultent, ce que les gouvernements ont de mieux à faire, c’est de reconnaître que les emplois disparaissent et ne reviendront pas. « Le temps est venu d’instituer un revenu universel afin que les gens utilisent ces nouvelles technologies pour créer leur propre travail ».


[1L’USBIG est la branche américaine de BIEN (Basic Income Earth Network= Réseau mondial pour un revenu de base)

[2Tino Rozzo, The end of jobs adresse sur internet : http://tinorozzo.newsvine.com/_news/2009/07/18/3037321-the-end-of-jobs