Au fil des jours

par  J.-P. MON
Mise en ligne : 31 janvier 2010

 Échos de la Sarkozie

« Qu’un conducteur ivre perde le contrôle de son véhicule et fasse dérailler un train fait réagir notre Nicolas au quart de tour. En revanche, qu’une grève bloque la ligne A du RER durant deux semaines laisse aujourd’hui le même homme sans voix. Soyons honnêtes : il n’est pas le seul à être devenu aphone. Bernard Thibault semble atteint du même mal. Comme s’ils s’étaient donné le mot. C’est d’ailleurs en vain qu’on cherche sur le site de la CGT la moindre allusion à ce conflit qui, certes, perturbe la vie de millions de personnes, mais qui n’a jamais été étendu aux autres lignes de la RATP. Heureusement que le secrétaire général de la CGT a démenti début décembre toute connivence avec le chef de l’État, nous commencions à avoir des doutes après le soutien explicite de ce syndicat à la nomination d’Henri Proglio à la tête d’EDF… » remarquait un journaliste du Monde [1].

Proglio, ami de Sarkozy, conservera quand même la présidence du conseil d’administration de Véolia ; et en outre, son salaire de PDG d’EDF sera de plus de 45 % supérieur à celui de son prédécesseur, qui était de 1,1 million d’euros. Pourquoi pareille augmentation ? — Parce qu’on en a besoin, a dit le Premier ministre, il est parfaitement normal que sa rémunération à la tête d’EDF soit proche de celle qu’il avait dans ses fonctions précédentes » [2].

Bien entendu, les salaires des employés d’EDF, eux, ne bougeront pas.

Pour couronner le tout, on vient d’apprendre que Veolia serait sur le point de conclure un accord avec Trenitalia, la division voyageur de la compagnie publique italienne Ferrovie dello Stato pour concurrencer la SNCF en faisant rouler des TGV sur le réseau ferré de France ! Ce copain de Sarko ne manque pas d’air !

 Myopie économique

La presse nationale [3] n’a pas manqué de saluer le succès du dernier voyage en Chine du Premier ministre François Fillon : la société française Safran (associée à la société américaine General Electric) livrera des réacteurs à la Chine pour équiper le prochain avion moyen-courrier qu’elle est en train de développer. Selon le directeur de Safran, cela “pourrait” créer 8 à 10.000 emplois en France. Pour combien de temps ? Sans doute très peu, car les Chinois sont loin d’être sous-développés en matière scientifique et technologique. Qui plus est, la fabrication par la Chine de son propre moyen-courrier fera nécessairement baisser les ventes d’Airbus et de Boeing, avec les conséquences que cela aura sur l’emploi.

Encore une fois, nos chères entreprises ont cédé aux sirènes du court terme … et préparé le terrain pour leurs concurrents de demain.

Les antécédents ne manquent pourtant pas. C’est par exemple, Alstom qui se bat depuis deux ans pour essayer de faire bloquer par la Commission européenne et la BERD les financements d’une entreprise chinoise candidate à un marché en Bulgarie. Alstom lui avait cédé pour deux ans une licence sur un brevet concernant des équipements de désulfurisation utilisés dans des centrales électriques. Moins de deux ans après la fin du contrat, Alstom s’est retrouvée en concurrence en Bulgarie avec cette même entreprise chinoise… qui a remporté le marché à sa place grâce aux équipements de désulfurisation contefaits. Comme le dit un entrepreneur : « les Chinois apprennent très vite et auront de moins en moins besoin des occidentaux ».

 Avis d’un spécialiste

Le Président de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF), Jean-Pierre Jouyet, ancien secrétaire d’État aux affaires européennes, témoigne : « Les marchés ont pris une avance considérable, dangereuse pour la régulation. Les ordres passent en une microseconde. La moitié des transactions ne sont pas transparentes. C’est le terreau pour fabriquer la nouvelle bulle. Sur le marché du pétrole, les transactions financières représentent dix fois les volumes de pétrole effectivement échangés. Un an après Lehman, on vit encore sur la spéculation. C’est pourquoi nous devons et nous allons renforcer nos moyens informatiques et nos équipes de surveillance. Il nous faut attirer à l‘AMF des traders et des mathématiciens de la finance. C’est difficile : nos offres de rémunérations ne sont pas aussi attractives, bien sûr, que dans le privé… On régule des deux côtés de l’Atlantique, mais différemment. Le véritable enjeu, c’est de faire converger ces deux approches, afin de mettre en place des règles internationales communes. Or on est très loin du compte, s’agissant notamment des exigences de fonds propres des banques et des règles comptables… Le principe d’une taxation des transactions financières pour financer des investissements de long terme utiles à la collectivité me paraît justifié. J’entends dire qu’elle entraverait les échanges financiers. À ce que je sache, le Brésil qui l’a instaurée, n’a pas fait ce constat. L’assiette d’une telle taxe serait tellement large qu’elle serait indolore. Si, en plus, elle pouvait limiter les excès… » [4]

 Les “dark pools”

Monsieur Jouyet n’est malheureusement pas au bout de ses peines : depuis quelques mois, on assiste à la multiplication de marchés spécialisés dans l’échange confidentiel d’actions, les “dark pools” (= bourses de l’ombre) [5]. C’est un marché électronique ultra sophistiqué qui permet à un investisseur de vendre ou d’acheter des actions de façon anonyme. Depuis 2007, la mise en place de la directive Marchés d’Instruments Financiers a en effet ouvert à la concurrence le marché boursier et mis fin au monopôle des opérateurs historiques (Euronext, London stock exchange, …). Les banques et les opérateurs de marché ont tout de suite saisi l’occasion de créer ces “dark pools” et de se procurer ainsi des sources de revenus complémentaires. Étonnez vous donc si la spéculation continue de plus belle !


[1F. Lemaître, Le Monde, 26/12/2009.

[2Le Monde, 26/12/2009.

[3Voir, par exemple, Le Monde, 22/12/2009.

[4Le Monde, 17/12/2009.

[5Le Monde, 16/12/2009.