Et que la sagesse gagne !

par  M.-L. DUBOIN
Publication : décembre 2014
Mise en ligne : 28 mars 2015

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Il y a, certes, bien des raisons de dé­s­espérer de l’intelligence humaine : TF1 a encore des millions de spectateurs ; il y a encore des militants de droite pour faire confiance à Sarkozy et à la dynastie Le Pen ; les restaus du cœur vont avoir fort à faire, plus que jamais cet hiver, car la pauvreté s’accroît, même en France. Et dans ce si riche et si beau pays, on ne fait plus seulement la quête pour la santé ou la survie des déshérités, c’est maintenant l’université qui tend sa sébille : je viens de recevoir un appel à l’aide de la FSMP, que je ne connaissais pas, c’est la Fondation Sciences Mathématiques de Paris ! Bravo, le gouvernement “socialiste” !!

Il y a, hélas aussi, de très sérieuses raisons de s’affoler en découvrant ce qui se mijote, souvent en grand secret : traités de libre échange, dont celui entre l’UE et les États-Unis, projet transhumaniste, à propos duquel François Chatel nous alerte, et qui est peut-être ce qu’on a, jusqu’ici, imaginé de pire pour accaparer et dévoyer les connaissances scientifiques.

Ces diverses raisons peuvent donc inciter à ne plus rien vouloir entendre, à se retrancher derrière ces formules toutes prêtes et qui courent toujours : on n’y peut rien, il y a toujours eu des riches et des pauvres, il y aura toujours des guerres parce que l’homme est comme ci ou comme ça. Bref, à accepter ce qu’affirmait Margaret, TINA : « il n’y a pas d’alternative ».

Faire ce choix égoïste, celui du court terme limi­té aux proches, c’est démissionner de ses responsabilités en tant qu’être humain.

 La nouvelle résistance

Mais, heureusement, il y a, et partout dans le monde, des citoyens qui ne se résignent pas. N’acceptant pas qu’on leur présente “les autres” comme des rivaux contre lesquels ils devraient toujours se battre, ils refusent de courir pour être “compétitifs”, ils pratiquent et organisent entre eux la solidarité et le partage (dans les SELs, les AMAP, les coopératives et les mutuelles qui restent fidèles à l’idéal pour lequel elles ont été fondées…).

Certains font plus : ils ne se contentent pas de résister, ils réfléchissent aussi. Et j’ai l’occasion d’en rencontrer quand je suis invitée à animer un débat, par exemple après la projection du film La Dette (http://www.ladettelefilm.com) qui attire toujours des gens dont l’esprit est parti­culièrement ouvert.

C’est ainsi que, fin novembre, j’ai eu la chance de faire la connaissance de Daniel Walter et de tout un monde qu’il anime avec une intelligence et une disponibilité hors du commun. Voilà trois ans, qu’à son initiative, et avec la participation d’une demi-douzaine d’associations, un festival du film engagé est organisé. Pendant une douzaine de jours, dans l’une ou l’autre des communes de la vallée entre Thann et Mulhouse, sont projetés, gratuitement, des films « choisis pour la vision qu’ils portent sur l’actualité, qui nous amènent à réfléchir sur notre société et parfois à nous remettre en cause, parfois à porter un regard critique sur nos comportements vis à vis de l’environnement, notre rapport à la politique, à l’écono­mie, à la santé, sur la place qui est donnée à l’humain, à notre façon d’aborder le vivre ensemble. Et pour prolonger la réflexion initiée par la projection des films, des intervenants seront pré­sents après chaque film pour lancer le débat et faire de ce festival un véritable outil de démocratie ».

L’am­­bition des initiateurs est donc claire.

Ce type de démarche est efficace. Car depuis deux ou trois ans, dans les débats auxquels je participe, je remarque que le public est de plus en plus réceptif. Je le constate aux réactions quand j’évoque l’idée d’une monnaie qui ne pourrait pas circuler (ce que l’informatique a rendu possible), pour empêcher que « l’argent rapporte à l’argent ». Quand je m’adresse à une personne qui a reçu une formation en économie, même si elle fait partie “des économistes atterrés”, la réaction est atterrante : c’est impensable ! La fermeture est au moins aussi nette, et encore plus désespérante, chez la quarantaine des participants à un forum internet auquel je participe, et qui a pourtant été créé justement afin de réfléchir à une réforme de la monnaie. La raison en est sans doute qu’il s’agit de gens tellement habitués à éplucher les bilans des banques et les comptabilités qui sont en usage, qu’ils n’arrivent pas à raisonner hors de ces cadres !!

Chez les SELs, qui tenaient cet été à Pamiers un congrès international, l’idée a surpris, mais elle n’a pas été repoussée. Cette attitude est en effet conforme à l’état d’esprit fondateur des SEL : aucun d’eux, en créant sa propre monnaie, ne songe à en faire un outil de spéculation, les SEL ne conçoivent, spontanément, que des monnaies qui “ne rapportent pas” !

 Beaucoup d’initiatives citoyennes

« Je crains que l’intelligence ne laisse la place à la violence ». Cette citation de Daniel Walter a été choisie par le journal Les dernières nouvelles d’Alsace pour titre de l’article consacré, en octobre 2011, à ce « personnage atypique aux multiples facettes ». Elle situe bien le combat que n’a cessé de mener ce « fils d’un ouvrier paysan… qui obtint un CAP de tourneur-fraiseur… et découpa de la tôle pendant 25 ans ».

Et il gagne ce combat, car j’ai trouvé, de la part du public réuni autour de lui, à Saint-Amarin, pour le festival du film engagé, un accueil beaucoup plus intelligent, bien plus ouvert que nulle part ailleurs. Les spectateurs ont été étonnés, bien sûr, car l’idée que je présentais était complètement nouvelle pour la plupart d’entre eux (à l’exception évidemment de quelques abonnés à la GR !). Mais, spontanément, la réaction a été : « revenez pour qu’on puisse entrer dans les détails qu’on n’a pas eu le temps d’aborder ce soir, on veut y réfléchir et en débattre ensemble ! »

Des initiatives comme celle de ce festival du film engagé ne peuvent évidemment se faire qu’à l’échelle locale. Mais il y en a de plus en plus, et elles font progresser la réflexion citoyenne.

Par exemple, à Cergy-Pontoise, le théâtre 95 vient de présenter Money, un spectacle absolument formidable qui fait comprendre, et en riant beaucoup, le rôle des banques. Le scénario, écrit par un collectif, la mise en scène de Françoise Bloch, les décors, une foule de détails désopilants et pleins de finesse, des jeux de scène souvent géniaux, le ballet que jouent avec leurs “bureaux” à roulettes quatre acteurs bourrés de ta­lent, de naturel et de drôlerie, tout contribue à faire un spectacle parfaitement réussi. À ne surtout pas manquer s’il passe près de chez vous !

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Il y a donc bien des raisons d’être optimiste. En voici encore une preuve : un bulletin d’Attac vient de pu­blier un article affirmant que le salariat a fait son temps ! Certes, il ne s’agit pas du journal national d’Attac : les économistes de son conseil scientifique sont encore loin de le reconnaître… Mais ça fait plaisir de voir qu’un tel texte soit publié.

 Aller plus loin, c’est plus dur

Les grands médias se gardent bien de faire état de cette évolution. Ils veillent à ce que ses manifestations ne fassent pas tache d’huile : si la réflexion se propageait, cela pourrait compromettre les affaires de leurs bailleurs de fonds. Et, qui sait, peut-être même faire douter du bien-fondé de leurs beaux discours !

En conséquence, le grand public ne découvre les résistances que lorsqu’elles sont poussées à la violence, qui est souvent provoquée par l’intervention disproportionnée, injustifiée, d’une police, excitée, et bien trop dangereusement armée.

Et quand la mort d’un jeune militant en résulte, il devient plus difficile d’appeler à la concertation et au débat démocratique…

C’est ce combat, celui de la raison contre la violence, que mènent, depuis bientôt 80 ans, les ”distributistes” dont la pensée est la raison d’être de ce journal, La Grande Relève. Ils s’épuisent à faire comprendre quel autre monde est possible, à inciter les citoyens à refonder ensemble leur société, mais sur des bases complètement nouvelles pour qu’elles soient adaptées aux moyens actuels.

 L’humanité est en mutation

Et c’est bien là que réside la grande difficulté qui est le propre de notre combat. Nous pensons qu’il faut tirer les leçons de l’Histoire, mais pas pour se référer à des théories élaborées à une époque où les moyens de production étaient totalement, profondément, différents de ceux d’aujourd’hui. Regarder devant, pas seulement dans le rétroviseur.

Car se raccrocher à des théories d’un passé révolu, c’est se laisser bercer dans le rêve. Alors qu’il est urgent de comprendre que c’est un avenir totalement différent du passé qu’il nous appartient de créer. Il nous faut faire preuve d’imagination parce que c’est un véritable changement de civilisation que nous vivons, un bouleversement au moins aussi radical que fut l’entrée de l’humanité dans le néolithique, mais celle-ci dura des milliers et des milliers d’années, alors que celle qui se produit sous nos yeux est l’affaire d’un siècle, environ.

C’est sans doute cette rapidité et le manque de hauteur de vue qui en résulte, qui gênent pour prendre bien conscience de cette véritable “mutation”.

Mais cette inconscience nous met face à un très grave danger. Celui que les moyens nouveaux apportés par les connaissances scientifiques récentes soient accaparés par une infime minorité et utilisés pour asservir les masses, stupéfaites, paralysées.

C’est déjà le cas avec les moyens offerts par l’informatique : la finance s’en sert pour diriger le monde.

Et ce que préparent les transhumanistes peut être bien pire.

… Tout le contraire de ce que nous défendons !