Au fil des jours

par  J.-P. MON
Publication : mars 2016
Mise en ligne : 25 mai 2016

 Retour aux années trente ?

Les deux problèmes majeurs qui ont lancé J. Duboin sur la piste de l’économie distributive sont le chômage et la surproduction. On ne peut que constater qu’aucun n’est résolu : le chômage sévit, pire que jamais, et la surproduction, qualifiée de “crise agricole”, fait à nouveau la Une de l’actualité.

Comme la France, l’Espagne, l’Italie, la Pologne, les pays baltes,… ont tous des difficultés à vendre lait, fruits, légumes, porc, la Commission européenne a invité les États de l’UE à « faire des propositions innovantes » ! Et le mois dernier, le ministre de l’agriculture assurait que la Commission « planchait sur de nouveaux mécanismes pour réguler le marché du lait afin de sortir de la spirale infernale de la surproduction » [1]. Et Le Foll explique : « il n’est pas question de revenir aux quotas laitiers, mais nous n’avons pas aujourd’hui les instruments de contrôle adéquats pour éviter un marché de surproduction qui s’emballe » [1]. On donnerait des bonus aux producteurs de lait qui accepteraient de baisser leur production…

Le comble est que la production de lait de vache ayant augmenté de 5 % en un an, des producteurs n’ont rien trouvé de mieux que d’augmenter la taille de leurs exploitations pour compenser par le volume l’effondrement des prix ! Notons bien que certains exploitants très endettés y sont contraints pour rembourser les banques.

Cela n’empêche pas les plus gros à continuer à investir massivement pour produire encore plus, et plus facilemen [2]. Car la nouveauté, c’est dans les nouvelles technologies qu’elles se trouvent ! Les “plus gros” vont pouvoir acheter (très cher, mais il existe des déductions fiscales) des robots vachers (qui sont capables d’assurer seuls l’alimentation du bétail), des tracteurs sans conducteurs, des sondes (donnant automatiquement la température de l’air et du sol, les précipitations et la force du vent), des drones fermiers (pour cartographier les parcelles et mesurer les besoins en eau, en azote, en biomasse), des systèmes de guidage par satellite de tracteurs sans conducteur, qui permettent de labourer, faucher, moissonner, en optimisant les déplacements,…

La fin de la surproduction n’est donc pas pour demain, le scandale de « La misère dans l’abondance » [3] risque encore de perdurer…

 Aveugles et irresponsables

La croissance fléchit… On observerait cette tendance depuis le début des années 1980 aux États-Unis, en Europe, au Japon, … (et maintenant en Chine ?). On pourrait s’en réjouir parce que cela permet de conserver les ressources de la planète. Au contraire, de nombreux économistes s’inquiètent car pour eux, les pays industrialisés seraient entrés dans ce qu’ils appellent une phase de “stagnation séculaire”  : ce ralentissement ne serait pas dû uniquement à la crise, mais au vieillissement de la population, au sous-investissement chronique, à la hausse des inégalités, et… à l’épuisement du progrès technique !

Le chantre de cette thèse serait l’Américain Robert J. Gordon, Professeur à l’Université Northwestern : il explique dans un ouvrage récent [4] que, depuis quarante ans, les innovations technologiques génèrent moins de croissance, dans les pays industrialisés, que la seconde révolution industrielle qui, avec ses grandes inventions (accès à l’eau courante, électricité, téléphone, moteur à explosion,…) avait entraîné une forte hausse de la productivité. Pour lui, la troisième révolution industrielle ne concerne qu’une sphère étroite (le secteur du divertissement, de l’information, de la communication) qui ne représente que 7 % du PIB américain. « Elle ne bouleverse pas le quotidien des individus dans les mêmes proportions que les innovations passées » [5].

Apparemment, il ne voit rien de ce qui se passe dans l’industrie et l’agriculture !

Il s’est quand même aperçu de la croissance des inégalités, de l’érosion des revenus réels et que les jeunes générations n’ont plus la possibilité d’atteindre un niveau de vie plus élevé que celui de leurs parents. Alors il propose de taxer plus fortement les très hauts revenus, mais en craignant que si les Républicains gagnent l’élection présidentielle ils ne fassent rien pour corriger les inégalités.

 Helicopter money

Martin Wolf, journaliste au Financial Times pense que, d’ici à 2025, une récession significative a de fortes chances de se produire au Royaume-Uni, aux États-Unis, dans la zone euro et au Japon. Qui plus est, « les déséquilibres de l’économie chinoise, ajoutées aux difficultés de nombre d’économies émergentes, rendent le risque réel dès maintenant » [6]. Doutant de l’efficacité des outils utilisés jusqu’ici pour maîtriser les récessions, Wolf pense que le meilleur instrument pour en venir à bout serait le « largage d’argent par hélicoptère » [7] , expression désignant une émission monétaire permanente dans le but de doper les achats de biens et de services par les ménages et les gouvernements. « D’un point de vue monétaire, cela équivaut à un assouplissement quantitatif permanent, comme cela semble être le cas au Japon[…] l’essentiel étant de laisser aux banques centrales le contrôle de la quantité d’argent à émettre » [6].


[1Le Monde, Economie et entreprise, 17/02/2016.

[2Le Monde, Economie et entreprise, 04/03/2016.

[3Sous titre du livre de J.Duboin, Kou l’Ahuri, publié en 1934. Disponible sur notre site www.economiedistributive.fr

[4The Rise and Fall of American Growth (= ascension et chute de la croissance américaine), Princeton University Press, 2016.

[5Le Monde, Economie et entreprise, 21-22/02/2016.

[6Le Monde, Economie & entreprise, Idées, 18/02/2016.

[7Les Echos, 27/03/2013.