Autopsie du désastre

par  D. BLOUD
Publication : août 1989
Mise en ligne : 11 mai 2009

Comment arriver à l’Economie Distributive lorsqu’on ne la connait pas ? Ce petit livre (1), oeuvre d’un spécialiste de la banque, est un constat lucide et impitoyable d’une réalité que Jacques Duboin avait perçue il y a déjà soixante ans. Les propositions faites par Gilbert Lasserre sont intéressantes mais ne vont pas jusqu’à la révolution intellectuelle du distributisme orthodoxe. G. Lasserre rejoint donc, à mon sens, la position inconfortable des penseurs sortis du sérail, comme J. Riboud, qui remettent trop le système en cause pour que celui-ci accepte leurs réformes, mais qui ne l’apostasient pas assez pour entrer de plain-pied dans la sphère lumineuse des grands réformateurs que nous connaissons déjà.

Il vaut la peine de constater la similitude des conclusions de G. Lasserre avec nos propres observations, maintes fois exposées dans "La Grande Relève" : "la spéculation domine le monde, le capitalisme a perdu la raison". La monnaie n’apprécie plus les marchandises mais est elle-même appréciée comme une marchandise, comme une valeur mobilière en soi, par une "remise en cause de la structure dite libérale, qui n’est que féodale", et par une
"révolte contre l’incroyable pouvoir de la banque".

La monnaie est un droit, une créance transmissible au porteur, forcément scripturale par construction, valeur en suspens qui attend une production pour avoir sa véritable raison d’être. On ne peut normalement, comme autrefois l’or, être monnaie et bien de consommation ; rapport calculé (entre offre et demande) et jouet pour flambeurs professionnels. La monnaie de transaction constate et apprécie la production de biens et de services, tandis que la monnaie de spéculation anticipe cette production, l’appelle ou l’empêche d’exister, selon ses humeurs ou ses paris.

Monnaie de spéculation.

Cette spéculation est facilitée par le fait que la création de la monnaie est acte privé, bancaire. Comme l’écrit J. Riboud, la banque crée la monnaie "ex nihilo", et la prête contre un intérêt qui n’est pas encore créé. D’où un appel exponentiel à produire toujours plus pour acheter un moyen de paiement encore inexistant  ; ce qui est par exemple le cas des forêts que l’on brûle pour éteindre une dette purement comptable et scripturale.
G. Lasserre reconnait, après trente ans de banque, que "la monnaie naît sur crédits bancaires et disparaît à leur remboursement". Mais il oublie que les banques créent jusqu’à 32 fois leurs fonds propres (cas du Canada) et qu’en plus, elles exigent un intérêt en monnaie d’équilibre économique (obtenue par transactions). Il s’agit donc de bien plus que de ce que Riboud appelle un "droit de seigneuriage"  ; il faudrait plutôt parler de "droit de cuissage" ou de "truandage" ! Lasserre qualifie la monnaie de "faustienne", de "malthusienne", et constate qu’elle est "inflationniste par sa seule présence". Mais c’est par nature même, par construction, qu’elle est proliférative, carcinogène ; car on oublie les multiplicateurs du credit et de l’intérêt correspondant, sans doute parce que c’est trop énorme. J. Duboin l’avait bien compris en 1955 lorsqu’il écrivait (2) : "créer de toutes pièces des ressources financières pour les prêter à intérêt, n’est-ce pas le rêve ?". Lasserre constate à juste titre que la monnaie spéculative actuelle "privilégie la fonction accessoire de conservation de la valeur par rapport à sa vocation fondamentale d’instrument de transaction". Il distingue également le prêt-création du recyclage de monnaie existante (avec dessaisissement) . Neutraliser la monnaie en la recyclant revient en fait à jouer sur le facteur vitesse de l’équation de Fisher. Mais "rien n’empêche les banques de battre monnaie pour leur propre compte sur achats d’actifs au lieu d’achats de créances", seuls tolérables.
La confusion entre le prêt de deniers existants - pour les réinvestir dans la production - avec la création ex nihilo, fait entrer dans un "cercle diabolique", bien perçu par G. Lasserre : "la monnaie n’est pas la finalité de l’économie. Il faut la recentrer sur l’activité économique, en dissuadant l’ultracapital liquide de rester en l’état dans les zones transitoires où il se délecte de puissance insaisissable et occulte, croît et embellit en évitant le risque de l’enracinement".

D’où la proposition de Lasserre d’une réforme essentielle, qui n’est en fait que l’un des éléments de l’économie distributive ou de l’économie franche : la suppression de l’intérêt bancaire sur la monnaie créée ex nihilo et l’admission exclusive de placements participatifs à des valeurs réelles de production, pour empêcher la monnaie de se prêter aux jeux qu’on veut lui faire jouer. La valeur de la monnaie doit se calculer (selon l’équation de Fisher) et non s’auto-reproduire par paris mutuels. Elle doit être la résultante des prix et non pas leur déterminant.
La solution libérale, qui paraît refleurir partout comme la panacée, induit un appel vers le bas des revenus. Les pauvres produisent sans consommer et les riches consomment sans produire. Les salaires sont toujours au niveau des besoins les plus élémentaires. La "débile foire aux changes" flottants transforme les monnaies en plaquettes de casino.

Monnaies diverses

Après ces constatations très intéressantes, Lasserre établit une savante distinction entre monnaies de l’Est, monnaies suzeraines, monnaies de conquête, monnaies humanistes, monnaies sous tutelle et monnaies-bidonvilles.

Les monnaies de l’Est feraient l’erreur de "rigidifier le pôle trayait’. Le "pôle besoin" serait, d’après Lasserre, une "finalité marxiste" ; comme si le fait d’avoir besoin de manger était une revendication de gauche ! L’auteur fait ici une comparaison bancale entre le "pôle animal’ de la nourriture, qu’il suppose ne pas pouvoir être court-circuité (un peu de végétarisme bien compris lui éclaircirait sans doute les idées)... Pour lui, la monnaie de consommation des pays de l’Est semble être une monnaie-poubelle, ce qui paraît bien être le cas en Pologne lorsqu’on veut payer son taxi en monnaie locale ! L’absurdité d’une monnaie fondée sur le travail humain, alors que celui-ci est remplacé par les robots, n’est pas soulevée dans l’ouvrage, bien que ce soit la raison fondamentale des déséquilibres constatés partout.

Les monnaies suzeraines ou "complètes" se veulent, comme le dollar, à la fois étalons et moyens de transaction, comme l’or dont elles procèdent. Elles sont donc "fondamentalement faustiennes". La monnaie est traitée, comme le dollar, en trésor de caste. C’est ainsi que Keynes, dans sa "Théorie générale de la Monnaie", l’opacifie en prônant de subtils petits jeux avec les taux d’intérêt  ; amusements qui ont conduit à l’échec cuisant des accords de Bretton-Woods en 1971, car personne ne saurait confondre papier et or, malgré le fétichisme soigneusement entretenu en faveur du dollar de la Réserve Fédérale, qui n’est qu’une banque privée prêtant à intérêt, comme oublie de le mentionner l’auteur ! Celui-ci constate bien que "l’Amérique est en vente " et que, avec une "dette" de 7000 milliards de dollars envers la Réserve fédérale en 1983, "on serait bien en peine de dire où l’on va".

Les monnaies de conquête sont le mark et le yen : les banques lancent ces pays à la conquête des marchés extérieurs et deviennent, sans doute malgré elles, de véritables services publics d’expansion nationale. Mais cette agressivité conduit à une prise de conscience de Lasserre, lapidairement exprimée ainsi : "c’est dingue, le monde entier a perdu le sens de la vie !

Les monnaies humanistes sont, par exemple, le franc français et l’écu. Ce dernier "préfigure la monnaie de demain, qui se calculera". Mais la France a une monnaie au-dessus de ses moyens : "le coq est le dindon de l’écu".

Les monnaies sous tutelle sont celles du tiers-monde. Les banques prêteuses du monde occidental ne reverront jamais "leur" argent car "on sait que cette monnaie bancaire n’appartient et ne manque à personne... Mais si ce système se respecte, il est acculé à solvabiliser les débiteurs. Il faut pour cela sortir des prix du marché".

Cette fois, Lasserre, sans le savoir, reprend les propres termes de J. Duboin ! Mais on constate vite que cette prise de conscience ne s’accompagne pas d’un véritable distributisme car, pour solvabiliser les producteurs du tiers monde, l’auteur se contente de désolvabiliser les consommateurs en instaurant des relèvements massifs du prix des matières premières importées !

Quant aux "monnaies-bidonvilles", il s’agit des économies souterraines, qu’il faut effectivement prendre en compte dans une analyse approfondie de la monnaie : est monnaie tout ce qui permet un échange, "toute créance reconnue et cessible est monnaie". Cette définition est plus large et plus réaliste que celle de J. Riboud dans "Controverse sur la Banque et la Monnaie". La monnaiebidonville préside, par le marché noir, à une intense activité économique. "On peut lui prédire un bel avenir" déclare Lasserre, qui fait ainsi l’aveu de son impuissance à envisager un véritable changement de société. Le constat du désastre se mesure au fait que "la Banque est techniquement en faillite, passible de sanctions pénales pour publication de faux bilans, pour non-provisionnement de créances compromises". Par exemple, les banques françaises ont 23 milliards de francs à récupérer sur le tiers monde, alors qu’elles n’ont que 6 milliards de fonds propres et seulement 40% de provisions spécifiques. Il y a donc un "trou" d’environ 50% des fonds prêtés. Si ce trou noir n’aspire pas nos créateurs ex nihilo, c’est bien parce que chacun sait bien, en haut lieu, qu’il ne s’agit que d’écritures, d’encre et de papier, et non de valeurs réelles ! Mais, au fait, "qui les empêcherait d’acheter la lune ? ". Il faut "réintégrer la fonction bancaire dans le giron de la puissance publique" car la fonction de réserve s’oppose à celle de transaction. Sacrifier la seconde à la première, c’est sacrifier ceux qui n’ont pas de monnaie au profit de ceux qui en ont. "Le monde est emporté par la frénésie asiatique sous la houlette d’un Japon en guerre totale". Mais c’est le fiasco, matérialisé par la réunion du FMI en octobre 1987 ; suivie, quelques jours plus tard, par le krach boursier du "lundi noir", simple remise du marché monétaire à l’heure des réalités économiques.

Une solution partielle...

Quant aux propositions de G. Lasserre, nous avons vu qu’elles approchent des solutions prônées depuis longtemps par nos maîtres, Duboin, Gesell, Douglas : solvabiliser les démunis, changer la nature de la monnaie pour en faire un simple outil de contrôle, supprimer l’intérêt spéculatif. Mais, pour lutter contre le chômage, Lasserre ne trouve soudain rien de mieux que de revenir à Adam Smith en réduisant les travailleurs au rôle de robots souspayés, grâce à une dévaluation massive de la monnaie ! Et il n’hésite pas à enfoncer ainsi le clou dans la chair du prolétariat travailleur : "il n’y pas de chômage en Corée". Dur, dur... Il propose une "Charte de la Monnaie" avec une monnaie calculée sur un panier de prix de référence (comme Riboud) et un indice. Pas de rémunération du capital créé, sauf si recyclage par dessaisissement. Toute rente doit passer par un réinvestisement "qui ferme l’échange et efface la monnaie". L’on arrive logiquement à un type de monnaie de consommation conforme à l’idée de son inventeur (Christen, 1934). Les monnaiesrefuges et monnaies-armes de conquête sont automatiquement disqualifiées.
La "Charte de la Banque" de Lasserre est un louable effort d’assainissement qui rejoint partiellement nos idées : la monnaie ne peut être créée que par un organisme relevant du secteur public, qui ne peut acquérir de biens que sur fonds propres et ne peut demander que des "primes de risque" sur les fonds prêtés par recyclage, le tout sous la surveillance d’un organisme international de contrôle.

Ce serait ainsi la fin de "l’industrie monétaire". Mais l’auteur reste dans les lois du marché libéral. Sa réforme, il l’avoue d’ailleurs lui-même, "replacerait la compétition dans ses marques authentiques, grâce à un crédit moins cher, une forte relance de la consommation, une plus grande loyauté de comportement". Tout cela n’est pas suffisant pour un véritable distributiste ! Lasserre admet aussi que ses propositions doivent faire l’objet de remises au point : "o n peut toujours rêver’, conclut-il à propos de sa charte...

Mais pas fondamentale...

Le troisième volet de sa réforme est l’aboutissement logique de sa nonprise de conscience du problème fondamental, posé par le remplacement de l’homme par la machine, et donc de sa méconnaissance de la solution distributiste. Pour sauver le tiers monde, Lasserre ne trouve rien de mieux que de jouer sur un des instruments les plus éculés du marché capitaliste : le protectionnisme à outrance. Pour lui, curieusement, "tout transfert de technologie est suicidaire". Chacun doit garder ses billes : l’Occident ses idées, le tiers monde son pétrole ! Il veut une hausse massive des cours des matières premières et un New Deal mondial, qu’il n’explique pas clairement, et pour cause !
L’auteur enfonce superbement des portes ouvertes autrefois par Duboin et par d’autres : "l’Occident porte indiscutablement en lui les germes de son autodestruction. La France refuse de croire au déclin. Ni faire, ni laisser faire. La France est tiraillée par deux conservatismes intellectuels, de droite et de gauche, aussi bâtards et dogmatiques l’un que l’autre. Le monde ancien est en quête de valeurs-travail nouvelles permettant de répartir une production désormais largement banalisée". Tout cela est bien familier à nos oreilles de distributistes. Mais soudain, l’auteur nous fait redescendre des hauteurs : pour résoudre la crise, il ne voit rien d’autre que développer "l’actionnariat populaire et les petits boulots à visage humain" ! Et pourtant, il reconnaît que "le véritable problème est celui de la répartition d’une production industrielle et agricole dont regorge l’Occident, d’instaurer un équilibre par le haut et non par le bas. La solution est d’ordre monétaire : il faut créer monnaie sur le double besoin de consommer et de produire, non celui d’avoir’. Il n’y a pas de honte à être société de consommation, source de bien-être. Mais il est absurde d’aboutir à une "société de non-production, en train de couler avec des outils gigantesques, inutilisés faute d’irrigation monétaire". Ce qui nous a fait retrouver le principe physiocratique fondamental de Quesnay : la monnaie est le sang qui doit irriguer le tissu social.

Un bon constat, insuffisant

En conclusion, "Autopsie du Désastre" est un bon constat, une prise de conscience intéressante qui ne peut que conforter nos positions. Il faut féliciter l’auteur d’être parvenu à ces sommets à la seule force de ses poignets, mais regretter qu’il n’ait pas plus tôt connu l’Economie distributive, ce qui lui aurait épargné beaucoup de peine. Ses propositions ne sont pas au niveau de ses constatations.

C’est donc un livre de transition et de confirmation de nos thèses, auquel on pourrait appliquer le jugement de Lyautey sur une copie de l’Ecole militaire : "des idées neuves et des idées justes ; mais les idées neuves ne sont pas justes et les idées justes ne sont pas neuves".

(1) "La Monnaie expliquée à ceux qui n’en ont pas" Gilbert Lasserre, 1987 Editions du Franc-Dire, 78740 Saint Lambert, 100 pages
(2) "Les yeux ouverts" Jacques Duboin