Bonnes nouvelles du monde

par  G. GOURÉVITCH
Publication : décembre 2017
Mise en ligne : 16 mars 2018

Un peu d’humour ne fait pas de mal, et l’humour noir peut aider à prendre conscience . Guy Gourévitch le manie avec autant de délicatesse que… de précision !

« Non, ce n’était pas mieux avant », nous dit Johan Norberg, écrivain suédois ; « Le monde va beaucoup mieux que vous ne le croyez ! », nous affirme Jacques Lecomte, psychologue ; et Steven Pinker, cognitiviste canadien, nous livre un essai sur le déclin historique de la violence dans le monde. Si on nous dit que le monde va bien, pourquoi en douter ?

De fait, la sous-alimentation dans la population mondiale est tombée de 50 % en 1946 à 11% aujourd’hui ; 2 milliards de personnes ont été libérées de la faim au cours des 25 dernières années (rapport FAO 2015).

« Les optimistes pensent qu’à tout problème il y a une solution ; quant aux pessimistes, dès qu’il y a une solution ils ont un problème. »

Albert Einstein

Selon la Banque Mondiale, l’espérance de vie est passée de 50 à 70 ans, entre 1950 et 2010. En 1960, 25% des enfants nés dans les pays à revenu « faible et intermédiaire » mouraient avant l’âge de 5 ans, contre 3,5% en 2015. Et entre 1981 et 2015, la population vivant avec moins de 1,9 $ par jour est passée de 44,3 % à 9,6%.

Tout irait donc bien, mais on ne s’en aperçoit pas.

Car bizarrement, nous sommes la plupart du temps pessimistes. Serait-ce atavique ?

Tommaso Bertolotti, philosophe, a réfléchi à la question de notre addiction aux aspects négatifs : « Réagir rapidement à une mauvaise nouvelle [donc à un danger immédiat, ndlr] a permis à nos ancêtres de survivre. Cela nous a rendus plus attentifs à ce qu’il y a de mauvais. C’est aussi lié à la façon dont on pense : nous avons naturellement besoin de résoudre des problèmes ; ce qui est anormal nous intéresse plus que ce qui est normal. Et plus l’anomalie est grande, plus elle nous intéresse. »

Parallèlement, il existe un ressort collectif : « La mauvaise nouvelle rassemble, et nous permet de nous constituer comme communauté contre un coupable [exemple : les attentats terroristes et les réactions de masse qu’ils suscitent, ndlr]. On peut aussi y charger nos malheurs quotidiens : je ne trouve pas d’emploi, mais je reste attentif aux médias parce que cela me permet de relativiser ma situation » [les médias ne sont donc pas si optimistes, ndlr].

Nous résumons : ceux qui pensent que le monde va dans le mur, voient les choses négativement. Car il n’y a pas de problème réel, il n’y a que des perceptions de problèmes, plus ou moins vraies selon le degré de culture et de lucidité de celui qui perçoit. À l’instar de la physique quantique - quelle référence ! - ce serait l’observateur qui perturberait le phénomène.

Revenons un instant à notre niveau macroscopique, et essayons de rester objectifs.

L’amélioration de l’espérance de vie et la chute de l’extrême pauvreté au cours du dernier siècle, sont des faits avérés. Certains nous diront que c’est grâce au capitalisme, d’autres grâce à Jésus, à Allah, à l’ère industrielle, aux technologies numériques, mais au fond, peu importe : nous avons là des motifs de profonde satisfaction, et c’est déjà beaucoup.

Simplement, on peut se demander quel prix nous avons payé ces progrès.

Le 2 août dernier, nous avons consommé la totalité des ressources naturelles reproductibles, produites cette année par notre planète. Cet intéressant détail a laissé la quasi-totalité de l’opinion publique indifférente. Il est vrai qu’il a été occulté par l’arrivée de Macron à l’Elysée, par celle de Neymar au PSG, et par les « Trump’s twits »  !

Et pourtant…

Nous vivons à crédit et nous entamons - désormais six mois sur douze - le capital vital de notre planète. Cette information devrait interpeller au moins nos “responsables”, nos philosophes et nos cogniticiens éclairés, car nous avons là un fait observable, mesurable et surtout planétaire : car pour une fois, il n’y a aucun groupe humain particulier à incriminer : ni les migrants, ni les arabes, ni les juifs, ni les noirs, ni les femmes. C’est ennuyeux.

Au nom du positivisme et de l’anthropomorphisme, nous pourrions considérer que se poser des questions autour de ce simple fait relève d’un problème psychologique, ou de la nature optimiste ou pessimiste de celui qui la pose.

Et nous pouvons généraliser. Par exemple, une personne non angoissée doit pouvoir trouver normal que les États-Unis détiennent de quoi détruire trente fois la planète, puisque ce pays est là pour nous protéger. Il n’y a pas à s’inquiéter du fait que le curieux personnage qui en est le Président ait le doigt sur le bouton nucléaire, car ce brave homme est entouré de gens compétents  : ils ont, pour la plupart, réussi dans la spéculation immobilière.

De toute manière et pour faire bonne mesure, les dirigeants russes, indiens, pakistanais, israéliens et coréens du Nord sont des gens reconnus comme calmes, responsables, ayant leurs gâchettes nucléaires totalement sous contrôle.

Arrêtons un instant ces préoccupations d’individus compulsivement inquiets, et laissons-nous un peu vivre, dans notre monde en lequel j’ai toute confiance, surtout pour l’avenir de mes petits-enfants.

Quelques exemples rassurants.

La numérisation généralisée amène à la concentration, entre les mains de quelques intérêts privés, de volumes incommensurables de données personnelles et collectives. Certains, tels Natacha Polony, voient même là les prémisses d’un « totalitarisme mou ».

Que voulez-vous ? Qu’on arrête le progrès ?

D’après nos spécialistes agronomes, la planète pourrait nourrir sans problème douze milliards d’humains, pour peu qu’on sache optimiser l’utilisation des sols. À supposer même que ce soit possible - ce dont on peut douter avec le réchauffement de la planète et la diminution inexorable de la surface des terres cultivables - il faudrait également loger, éduquer, soigner, transporter, ces douze milliards d’individus. Comme avec nos 7,5 milliards actuels, nous avons déjà besoin de 1,7 planète, faites le calcul, c’est (pour le moment encore) à la portée d’un enfant de 10 ans.

Bonne nouvelle, la construction européenne va bien. La preuve, un grand tiers de son budget reste consacré à subventionner une agriculture intensive, polluante et industrielle, qui contribue également à ruiner quelques millions de paysans ailleurs, ceci en vertu du principe de concurrence libre et non faussée.

Autre preuve de pragmatisme, particulièrement élégant : l’Europe paie un pays non européen pour stocker les migrants dont elle ne veut pas chez elle.

Certainement en vertu du respect des droits de l’homme.

Nos laboratoires pharmaceutiques étant des sociétés à capital privé, ils sont contraints de travailler sur les produits les plus rentables pour une clientèle solvable, avant de fabriquer ceux dont la majorité de la population terrestre aurait besoin ; jusque-là, rien à redire.

Mais la nécessaire vitesse de mise sur le marché, implique - de temps à autre - quelques conflits d’intérêts dans les organismes publics de contrôle, ce qui fait que des produits toxiques peuvent être distribués dans les pharmacies.

Seuls les pessimistes voient là de quoi s’insurger, les optimistes notent que tout ceci reste exceptionnel.

Pour se détendre un peu, on pourra trouver amusant que le budget dépensé dans le monde pour les croquettes vitaminées, les os en caoutchouc et les soins capillaires de nos amis chiens et chats, soit à peu près dix fois supérieur à celui consacré à la lutte contre la malnutrition humaine.

Quand on aime, on ne compte pas.

Tout le monde sait ce que permet aujourd’hui les réseaux de communication à grande vitesse : le volume - journalier - des transactions spéculatives monétaires est égal à environ vingt fois les fonds nécessaires annuellement à la construction d’écoles pour l’ensemble des enfants des pays à revenu « faible et intermédiaire », comme on dit dans les rapports.

Heureusement, quelques centaines de milliards d’euros ont été rapidement versés par les États aux banques quand elles étaient au bord de la faillite. Celles-ci ont pu ensuite exiger que les États leur remboursent, avec intérêts, ce qu’elles leur avaient prêté avec l’argent qu’elles avaient reçu.

Si vous n’avez pas bien suivi, on vous explique : c’est ce qu’on appelle l’économie circulaire. Grâce à l’économie circulaire, nos populations se trouvent endettées sur deux ou trois générations ; elles apprennent qu’il ne faut pas consacrer leurs impôts à l’éducation des enfants, à la protection sociale ou aux retraites, mais à supporter les crises financières.

Il serait en effet regrettable que les effets systémiques de ces crises puissent détruire un modèle économique aussi efficace.

Jusqu’à quand, jusqu’à quelle limite faudra-t-il aller pour que les philosophes (nouveaux évidemment), les écrivains, les scientifiques, les universitaires, les artistes de toutes origines, de tous pays, de toutes disciplines, se réveillent ?

Jusque-là écoutés dans leur rôle de penseurs à contre-courant, de contestataires, de “lanceurs d’alertes“, de créateurs, ils en sont aujourd’hui réduits à affirmer que notre siècle est quasiment un âge d’or, et à constater, bras ballants, qu’il n’y a rien d’autre à faire que de poursuivre un modèle de développement, dont on pourrait multiplier à l’infini les exemples qui en montrent l’absurdité.

Et plus dramatique encore, on vient nous affirmer que le fait de dénoncer ces situations ubuesques, relève d’un pessimisme atavique ou d’une « phénoménologie cognitive » [dans le texte, ndlr].

Nous sommes devant un néant de pensée, un désert d’imagination. En panne d’inspiration, nous n’avons plus d’horizon, d’alternative créatrice, nous vivons un “grand sommeil”, une impuissance absolue devant le tsunami de la démographie, la quantification de tout, y compris des valeurs les plus élémentaires, la concentration extrême du pouvoir entre un petit nombre d’individus, se situant hors de tout contrôle, et aux moyens désormais illimités.

Alors, comme les Grecs anciens, mais avec moins - beaucoup moins - d’intelligence et de poésie, nous nous tournons vers les dieux, anciens ou nouveaux. Selon les effets de mode, nous pouvons citer le Messie, les Marchés et leur main invisible, les Oméga 3, le Djihad, et bien sûr la Technologie.

Avec le dieu Technos, (Techdéconnos dirait Généreux), tout est permis. Pour résoudre nos problèmes, qui n’en sont pas, nous allons créer des robots, des “cyber-humains” artificiellement intelligents - on en a besoin - des poissons à croissance rapide, du soja résistant à tout, même à ce qu’on ne veut pas, des détecteurs de terroristes avant qu’ils ne le deviennent, et des fétus programmés pour donner des bébés conformes à ce que papa et maman avaient spécifié à l’usine-clinique.

Des traceurs numériques connaitront vos goûts et vos habitudes mieux que vous-mêmes, réalisant ainsi un vieux rêve commercial : vous faire acheter ce que vous êtes supposés aimer, avant même que vous en ayez envie. Lisez plus lentement, vous verrez, ça fait peur.

Un des candidats à la dernière élection présidentielle en France, (on a oublié son nom, c’est dommage) avait axé tout son programme, toutes les ressources disponibles, sur l’exploration et la découverte de l’Espace. En somme, il préconisait d’aller voir ailleurs, plutôt que de continuer à se regarder le nombril pour savoir comment nous détruire au mieux.

Aller voir ailleurs, penser autrement … Ce que finalement l’Homo Sapiens, depuis son apparition quelque part en Afrique de l’Ouest, a toujours fait.

On l’avait oublié.