Ça krach !

Une crise peut en cacher une autre
par  A. PRIME
Publication : décembre 1987
Mise en ligne : 10 juillet 2009

PROPHETIQUE la "une" de la Grande Relève d’Octobre montrant le parallélisme des courbes de Dow Jones entre 1912-1929 et 1969-1987 et les commentaires de M.L. Duboin et R. Marlin, d’autant qu’il ne faut pas oublier que notre mensuel est rédigé un mois à l’avance, en l’occurrence fin août-début septembre.
Certes, les distributistes savent que le régime de marché n’est plus viable et nous avons souvent dit, dans la Grande Relève, que, si "le grand soir" n’était plus possible, on pouvait par contre s’attendre à une crise type 1929. Une fois de plus, les faits nous donnent raison. Qu’est devenue la superbe des chantres du Reaganisme, de l’ultra-libéralisme ou du libéralisme tout court ?
Pour pallier le manque à gagner dû à la crise économique qui dure depuis plus de 15 ans, le capitalisme avait régénéré ses profits par la spéculation financière, surtout depuis 5 à 6 ans. En dehors des banques, des compagnies d’assurance (spéculateurs institutionnels), les grandes firmes gagnaient souvent plus d’argent avec la "gestion de leur trésorerie" (allant jusqu’à créer des filiales financières, voire des banques dans ce but) qu’avec la stricte vente de leurs produits. Il est bien connu par exemple que Carrefour, qui vend comptant et paie ses fournisseurs à 90 jours, fait plus de profits en "faisant travailler" (l’adorable euphémisme !) l’argent des clients qu’en vendant ses marchandises.
Le fameux jeudi noir du 24 octobre 1929 est donc revenu en se déguisant cette fois en lundi (s) noir (s). Encore une fois, il n’est pas facile, en écrivant cet article plus d’un mois avant sa parution, de mesurer quel sera son degré d’actualité lorsqu’il parviendra au lecteur de la Grande Relève.
La crise boursière que nous venons de vivre procède des mêmes causes que celles de 1929. Elle en diffère en ce sens que toutes les bourses interconnectées, informatisées réagissent simultanément dans le même sens, alors qu’en 1929, il avait fallu 2 ou 3 ans avant que la vague de Wall Street ne déferle sur l’Europe. En outre, les gouvernements des pays concernés, même s’ils n’ont pas appris grand chose de fondamental, n’ont pas tout oublié : ils ont des parades, comme l’injection de liquidités pour éviter l’effondrement total des cours, ils se concertent de façon permanente, se réunissent, etc...
Mais le jeu de yoyo va continuer "la Bourse a repris 1 point, 4 points... La Bourse a perdu 9 points (28 octobre)... Le dollar se redresse (sic)... Le billet vert est de plus en plus verdâtre (à la radio, le 29 octobre). Le franc est attaqué. "Peu nous importe après tout ce que sera l’état de la Bourse - des Bourses - dans un mois, 3 mois, 6 mois. Ce qui est sûr, c’est que le gong a sonné l’hallali : le cerf est aux abois. Nous avons eu raison jusqu’ici contre tous les économistes ou dirigeants "distingués". Soyons absolument persuadés que nous aurons raison jusqu’au bout. Il ne peut en être autrement, de la même façon que ce qui arrive ne pouvait pas ne pas arriver. Nombre de journalistes, experts, hommes politiques, hier panégyristes de la Bourse, ne craignent pas de clamer aujourd’hui que les immenses profits des marchés financiers réalisés depuis quelques années (en moyenne 400 pour cent) "ça ne pouvait durer", car l’économie financière était complètement déconnectée de l’économie réelle, en crise depuis 15 ans. Bien sûr, ils se renieront demain "si ça repart". Nous, soyons sérieux : essayons - ce n’est pas facile - d’analyser ce qui s’est passé et de prévoir ce qui va se passer.
Pour les uns, tout a démarré à New-York, à l’annonce du déficit commercial record de septembre. Pour d’autres, le grand argentier US, J. Baker, a volontairement "laissé filer le dollar" en représailles à la hausse des taux d’intérêt allemands. Pour d’autres encore, il y a 3 coupables : les déficits américains et les excédents commerciaux allemands et japonais (un expert à la radio le 29 octobre). En France, on accuse les privatisations en oubliant que la crise est mondiale... On peut se demander ce que le pauvre Reagan avec son cerveau d’oiseau et de surcroît ramolli (dixit Mitterrand, moins crûment certes, voir G.R. aoûtseptembre) peut bien comprendre à tous ces événements, lui qui n’a fait depuis sept ans que servir le lobby militaro-industriel, et laissé se créer une situation économique dont la crise n’est que l’effet boomerang.
Peu importe, il n’est qu’un pantin et aujourd’hui ce sont les faits qui mènent la danse. Objectivement, que représentaient ces "valeurs", ces actions qui avaient doublé, quintuplé, décuplé et plus en quelques années ? Quelle richesse réelle ? A Paris, 200 à 300 milliards de francs ont fondu comme neige au soleil en quelques heures. Bolloré a plongé d’un milliard, Goldsmith de 2... A Wall Street, 1 000 milliards de dollars sont partis en fumée, 2 000 milliards pour toutes les Bourses concernées (c’est 2 fois le budget US !). Les "pertes" représenteraient par Français 4 000 F, 24 000 F par Américain. On ne va tout de même pas nous faire pleurer sur Liliane Bettencourt, Bouygues ou les "Golden Boys" qui n’auront plus assez d’argent pour remplir d’essence le réservoir de leur Porsche ou de leur Maserati !
Sincèrement, les biens nécessaires aux hommes de la planète pour se nourrir, se vêtir, se loger, vivre mieux, n’étaient-ils pas exactement les mêmes la veille et le lendemain des fameux lundis noirs ? Les machines, les champs de céréales..., n’ont heureusement pas fondu comme les valeurs mobilières. Mais on évoque immédiatement une baisse de la production, l’augmentation du chômage, bref, l’amplification de la crise économique. Tout cela parce que l’aquilon a effeuillé les portefeuilles des actionnaires. Il est malheureusement certain que, dans la "logique" capitaliste, la crise économique risque fort de s’aggraver. Un point de baisse de la production en France équivaut à 400 000 chômeurs de plus. Le capitalisme malade - non parce qu’il ne sait pas produire, mais parce qu’il ne sait pas distribuer tout ce qu’il produit ou peut produire - va faire payer un peu plus les plus démunis. Pour faire face à une crise commerciale amplifiée par la crise financière, on va faire appel au "civisme" des salariés, essayer de leur faire comprendre que de nouveaux sacrifices et licenciements sont inévitables, que les salaires doivent être bloqués, les impôts aggravés, la Sécu amputée...
La crise financière va accentuer la société duale (1) que la crise économique avait secrétée, aussi bien à l’intérieur des pays industrialisés, que dans le Tiers-Monde. Un récent rapport de l’UNICEF précise que 70 % des pays du TiersMonde ont eu en 1986 une croissance négative. La France, qu’on le veuille ou non, compte 3 millions de chômeurs... "irréductibles". Aux USA, les nouveaux emplois, dont on nous rebat les oreilles, sont pour la plupart des travaux à mi-temps, ou déqualifiants et sous-payés : tous les gens sérieux le reconnaissent. Chirac a beau prétendre que la crise de la Bourse est "conjoncturelle et ne concerne que l’Amérique" (les fameux déficits US !), le bon peuple sent bien le danger et l’orage. Il est de plus en plus inquiet pour le présent et l’avenir, le sien et celui de ses enfants. Quels lendemains dans une crise renforcée ? Ce ne sont pas les propos lénifiants de sa majesté Balladur qui changeront le processus engagé.
En dehors des causes que connaissent bien les distributistes et qui n’ont guère varié depuis que J. Duboin les a analysées à la lumière de la crise de 1929, il y a certes des causes conjoncturelles qui ont précipité la crise actuelle. Nous le répétons : le phénomène essentiel est que le capitalisme a substitué au profit financier purement factice, bâti sur le sable. Mais le catalyseur a été la politique de Reagan :
- l’endettement faramineux de l’Etat (200 milliards de dollars en moyenne par an), dû surtout à l’accroissement des dépenses militaires passées de 5 à 9,5 % du PNB.
- l’épargne US étant insuffisante, 100 milliards de dollars sont "épongés" chaque année dans le monde, grâce à des taux d’intérêt élevés. Partant, le dollar double de valeur. On croit que c’est un signe de bonne santé. Or le dollar cher provoque un afflux de produits importés, notamment du Japon et de l’Allemagne. Parallèlement, l’Amérique exporte de plus en plus difficilement et la balance commerciale atteint des déficits records, en moyenne 150 à 160 milliards par an. (Notons qu’après 2 ans, avec un dollar réduit de moitié, les USA - par la force des habitudes prises sans doute et des réseaux créés - n’ont pas réussi à inverser la tendance puisque le déficit record de septembre a été un des facteurs psychologiques de la crise).
- L’Amérique paie ses déficits commerciaux en "monnaie de singe" : elle fabrique des dollars qui n’ont aucun substratum marchandises ou services et les masses de dollars erratiques vont servir à spéculer ou reviennent en Amérique pour acheter par exemple des bons du Trésor. Ainsi, le Japon souscrit chaque mois (voir G.R. octobre) la moitié des 15 milliards de dollars émis par le Gouvernement US. Ce sont donc les autres pays qui assurent les fins de mois du pays le plus puissant du monde... et le plus endetté. Et vive Reagan !
Mais les USA, pour empêcher une récession, veulent à tout prix développer leurs exportations. C’est pourquoi ils exigent, notamment des Allemands et des Japonais, qu’ils relancent leur consommation intérieure (baisse des taux d’intérêt par exemple) et desserrent l’étau de leur puissance exportatrice, car il n’y a pas place pour tout le monde dans un commerce mondial bloqué... précisément par la politique des grands envers les pays en voie de développement. C’est la quadrature d’un cercle vicieux  !
Alors le monde industrialisé prend peur, la France de Balladur en tête : si les Américains, avec un dollar faible réussissent enfin à développer leurs exportations, ce sera à son détriment ; d’où baisse de la production, crise commerciale aggravée, chômage accru, nouveaux remous boursiers. Ce ne sont pas les réunions périodiques des 7 - des 7 grands ou des 7 nains - qui changeront durablement quoi que ce soit, du moins si l’on en juge par les résultats des discussions et accords passés. Alors que va-t-il se passer ? Que peut-il se passer ? Sur le long terme, en tant qu’adeptes de l’Economie Distributive, nous imaginons aisément que ça ira de mal en pis. Jusqu’à quand ? Nous ne sommes pas Madame Soleil. Le capitalisme - et plus précisément l’impérialisme - a plus d’un remède dans son sac pour prolonger la vie du malade, comme nous avons pu le constater depuis 15 ans. Tout leur sera bon, par exemple ceci que nous avons entendu à la radio : certains "craignent" les effets d’un accord GorbatchevReagan sur le désarmement qui pourrait faire boule de neige. Autrement dit, certains avouent froidement que fabrication et vente d’armes, guerres comme celle d’Iran-Irak, sont nécessaires pour sauver le système... comme après 1929. On s’en doutait. Mais quel cynisme !
II ne faut jamais oublier qu’"ils" sont capables de tout pour maintenir profits et privilèges, les deux allant de pair, face à une classe laborieuse de plus en plus craintive (peur de perdre son emploi), déqualifiée ou égarée (Le Pen recrute une grande partie de sa clientèle dans une Gauche de fait, mais mal informée, facile à tromper).
Avec la crise financière, nous sommes entrés dans une deuxième phase de la crise ; plus exactement les deux crises vont interférer - dans le mauvais sens : perdurer - de conserve. Le crime du boursicoteur de Wall Street qui a tué son banquier avant de se suicider sonne bien le glas d’un système, même si les médias n’y voient qu’une péripétie. Le temps travaille pour tous ceux qui espèrent que du progrès doit sortir enfin l’ère de l’Homme (2). Mais la foi des possédants dans la pérennité de leur économie est telle qu’ils pensent, comme Chirac, qu’ils s’en sortiront.
Ils continueront, pour reprendre la pensée d’un vieux boursier clairvoyant, "à jouer au bridge sur le Titanic".

(1) Société duale : dans une déclaration du 14 octobre, l’Episcopat français lui-même a dénoncé cette société :
"Certains hommes sont abandonnés à la précarité, marginalisés, rejetés parce qu’étrangers assistés par quelque compensation faisant appel à la bienfaisance. Au mieux, ils devraient se satisfaire d’un minimum social garanti. Nous ne pouvons admettre une société à plusieurs vitesses, ni les justifications idéologiques qu’on en donne".
(2) François Perroux, mort récemment, écrivait  : "L’espèce humaine sera humaine quand l’homme aura renoncé à tuer, quand il aura déshonoré l’argent".