Cauchemar ou prémonition ?

par  A. MARCINIAK
Publication : janvier 2016
Mise en ligne : 13 avril 2016

• Quand ils ont commencé à expulser massivement des sans-papiers, je n’ai rien dit parce que j’avais mes papiers et que je trouvais que chacun devait respecter la Loi.

• Quand ils sont venus chercher les Roms, je n’ai rien dit parce que je pensais qu’ainsi je perdrais moins de temps aux feux rouges à cause des mendiants laveurs de pare-brise.

• Quand mon voisin, salarié à France Télécom, s’est suicidé, je n’ai rien dit parce que je pensais que c’était un privilégié, qu’il en faisait un peu trop sur son « malaise au travail » et que s’il s’était suicidé c’est parce que sa femme voulait le quitter.

• Quand ils ont voulu reculer l’âge de la retraite, je n’ai rien dit parce que je pensais qu’il fallait travailler plus longtemps pour pouvoir payer les pensions de vieux de plus en plus nombreux.

• Quand ils ont tiré sur les jeunes qui manifestaient, je n’ai rien dit, je pensais que la place d’un lycéen est en classe, pas dans la rue.

• Quand ils ont fini de privatiser les trains, je n’ai rien dit, je trouvais que les fonctionnaires sont des privilégiés, et de toute façon, je ne prenais plus le train, c’était trop cher.

• Quand ils ont militarisé la police et bâillonné les juges, je n’ai rien dit, j’espérais qu’ainsi enfin les assassins ne seraient plus relâchés.

• Quand ils ont arrêté et interné les anarchistes, j’étais plutôt content et je n’ai rien dit, parce que je pense que ces gens sont dangereux.

• Quand ils ont supprimé toutes les aides à la culture, je n’ai rien dit, de toute façon je ne rencontre jamais d’artistes et je préfère regarder TF1 pour me détendre.

• Quand ils ont réinstallé la peine de mort, je n’ai rien dit, je pensais que les terroristes et les assassins d’enfants devaient payer à hauteur de leurs crimes.

• Quand ils ont supprimé le système de retraites par répartition, je n’ai rien dit et j’ai commencé à cotiser à Sevriana ; comme ce fonds de pension est dirigé par le frère du Président, j’ai pensé qu’ainsi mon argent était en de bonnes mains.

• Quand ils ont fini par fermer l’école publique, je n’ai rien dit, mais j’ai travaillé plus dur et j’ai réduit mes dépenses pour payer une école privée à mes petits-enfants. L’un d’eux a quitté l’école à 16 ans, il est entré dans une école militaire pour ne plus être à la charge de ses parents.

• Quand à la faveur d’une nouvelle crise économique mes économies pour ma retraite ont disparu, je n’ai rien dit et j’ai cherché un second emploi pour boucler mes fins de mois.

• Quand ils ont interdit les syndicats, je n’ai rien dit, je n’ai jamais été syndiqué, je ne voulais pas être manipulé.

• Quand ils ont supprimé le droit de vote des femmes, je n’ai rien dit, de toute façon je pensais que ma femme et ma fille votaient comme moi.

• Quand ma femme a perdu son emploi et qu’elle m’a dit qu’elle n’en trouvait plus, je n’ai rien dit et j’ai cherché un troisième emploi pour la fin de journée et assumé ainsi mon rôle de chef de famille. De toute façon je trouve qu’elle cuisine mieux quand elle ne travaille pas.

• Quand je suis arrivé à 62 ans, j’ai été licencié de mes deux premiers emplois, parce que je n’étais plus assez efficace, je n’ai pu conserver que mon emploi au centre commercial, au rangement des caddies. Je n’ai rien dit, trop content de conserver une source de revenus.

• Quand j’entamais ma 50ème année de travail, mon fils est mort au travail, il avait 45 ans, j’ai pensé qu’il n’avait pas eu de chance.

Aujourd’hui, en ce mois de février 2023, il fait froid sur le parking du supermarché où je continue, à 69 ans, à ranger des caddies. Je suis convoqué dans une heure par la direction, je sais qu’ils vont me licencier. Comme je n’ai plus les moyens de payer notre loyer, je vais être expulsé de mon logement, et comme j’ai déjà refusé de quitter les lieux, je suis sous le coup d’un mandat d’amener. La police m’a prévenu qu’elle passerait demain matin. J’ai bien cherché à contacter des syndicats ou des associations, mais il n’y a plus personne pour m’aider à me défendre...

d’après A. Marciniak (Internet)