Chronique de 1989

par  H. MULLER
Publication : juillet 1989
Mise en ligne : 12 mai 2009

La guerre des fraises

Sept, puis cinquante tonnes de fraises en provenance d’Espagne, jetées sur la chaussée par des producteurs d’Aquitaine, au motif que leur prix était de moitié inférieur à celui des produits du crû. Tant pis pour les consommateurs contraints de passer sous les fourches caudines du gros et du petit commerce, payant 30 à 40 F. des fruits qu’ils auraient pu acquérir à moins de 15 F.
Comme rien ne distingue, pour le profane, une fraise espagnole d’une fraise bien de chez nous, c’est la nouba pour nombre d’intermédiaires revendeurs qui ne s’encombrent pas de scrupules et profitent de l’aubaine. Quant au rôle "moralisateur" de la concurrence, disons qu’en matière de fraise, chacun lui pisse dessus.

Les "excédents agricoles"

Ils sont un cauchemar pour les responsables à tous les niveaux politiques et professionnels. Cependant une myriade d’associations s’ingénient à lutter contre la faim dans le monde. C’est tellement absurde qu’il faut s’étonner que nul n’ait mis en chantier un système économique autre, libéré des étroites limites du marché, libéré du profit, de ses exigences. La formule d’un socialisme communautaire à monnaie de consommation reste une utopie qu’autant que n’auront été mis à la raison quelques douzaines de hauts financiers exerçant un dictat sur la circulation monétaire.

Onéreuse abondance

Pour endiguer le fleuve de lait a été institué le régime des quotas, ce qui a fait disparaitre une partie du cheptel en vaches laitières dites encore "vaches de réforme" dont le commerce a toujours été florissant, source de gros profits pour les professionnels de la viande, habiles à jouer sur les qualités. Aujourd’hui, le marché du lait à peu près assaini, les vaches de réforme se font rares et le consommateur voit le prix de la viande s’envoler. Nous payons la politique des quotas et ce n’est qu’un début. Malthusienne, cette Europe dont on nous rebat les oreilles n’a pas fini de nous faire ... (suer) crédit.

Les "vertus" du marché

En Afrique, rien ne va plus. On a surproduit. Les cours ont chuté. On stocke. Les prix montent. La famine revient. Etats-Unis et Europe privilégient leurs exportations rentables, gardant davantage de denrées en stock au détriment de l’aide alimentaire. Un beau bordel. Mais des prix Nobel en veux-tu-en-voilà, pour des économistes férus de libéralisme.

Dame Thatcher

Un symbole du libéralisme pur et dur dont les tares ne se comptent plus individualisme, fermé à la solidarité, âpreté au gain, insolence de la richesse, sort désespéré des "exclus", musèlement des syndicats, enrichissement sans cause, inégalités non légitimées, criminalité, gaspillages, dégradation de l’environnement, pollution galopante. Le progrès prioritairement au service du profit, à celui de clans ultra-minoritaires, des plus fortunés.

L’obsession des libéraux

Profit, rentabilité. -Les besoins ? Connais pas, sauf s’ils sont solvables. Les meilleurs "créneaux"  : armements, drogue, jeux, luxe, porno, proxénétisme, commerce du crédit.

Question saugrenue

Quelle peut être la part du hasard, celle des vols, escroqueries, gains spéculatifs et boursiers, plus-values semi-clandestines, jeux, dessous de table, fausses factures, activités illégales, dans la formation des revenus, ceux que l’on voit se dépenser dans l’achat des biens de haut luxe ? Une donnée négligée par les comptables du revenu national, qui s’en tiennent aux déclarations fantaisistes d’une nuée de fraudeurs soucieux d’échapper aux rigueurs du fisc. Les mathématiciens de l’économie n’en ont cure, se bornant à cogiter dans la quatrième dimension. On en voit pourtant quelques uns ramasser un prix Nobel, comme si l’économie présentait l’ombre d’une science exacte avec la dissimulation des gains réels, la fraude, l’imprévisibilité des besoins, leur subjectivité au niveau des ménages, l’incertitude de la conjoncture, les variations monétaires, l’accroissement des charges sociales et bancaires, les décisions politiques, bref des centaines de paramètres que de brillants polytechniciens s’évertuent à introduire ou, mieux, à éluder, dans leurs équations. Oracles ou rêve-lalune ?
« Les institutions de crédit doivent faire montre de sensibilité pour les situations réelles des pays endettés » (Jean-Paul II). Le voeu pieux d’une poule devant un couteau.