Civilisation ou servilisation ?

par  D. BENAÏM
Publication : février 2000
Mise en ligne : 13 mai 2010

De retour de Seattle, Daniel Benaim, qui n’est pas un très ancien abonné, nous adresse ce que cette expérience lui inspiré. Il ne pose pas la question des modalités nécessaires pour financer un revenu garanti, universel et inconditionnel, mais il en ressent l’urgence.

Au coeur des manifestations de Seattle, pendant près d’une semaine, du matin jusque tard dans la nuit, l’humanité s’est exprimée. Si les revendications étaient multiples et diverses, l’objectif lui, était bel et bien commun à tous, à savoir : discréditer l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), telle qu’elle fonctionne actuellement. C’est chose faite.

Reste à définir maintenant quel type d’organisation nous voulons. Reste à définir le dénominateur commun à toutes ces voix qui se sont exprimées. Et là, l’affaire n’est peut-être pas si compliquée qu’elle n’y paraît.

Avant le commerce, ou ce que l’on appelle l’économie, il y a l’humain. Dans l’économie il y a l’humain et l’on ne peut plus continuer à séparer l’économique du social. Le mot économie signifie : les lois qui permettent de gérer la maison, le lieu où l’on vit. Et notre maison, c’est la terre.

Seattle, le chef de tribu indienne qui, il y a 150 ans, fut contraint de vendre les terres qu’ils occupaient aux américains, écrivit : « La terre n’appartient pas à l’homme, l’homme appartient à la terre. » Dans l’économie, il y a donc l’humain et la terre sur laquelle il vit.

Seattle disait aussi : « Et quand il ne restera plus rien, vous mangerez votre argent. » Aujourd’hui aux états-Unis d’Amérique, il y a un dicton qui dit : « Money talks, bullshit walks » (ce qu’on peut traduire par : « l’argent parle, les conneries marchent »). Je trouve que cela résume assez bien l’état de notre monde.

Alors ce qui m’est apparu comme étant le dénominateur commun à toutes ces voix qui se sont exprimées à Seattle et ailleurs, c’est la volonté fortement affirmée de faire passer la vie avant le profit. La conviction qu’avant de définir une Organisation Mondiale du Commerce, nous devons exiger une Organisation Mondiale de la Civilisation.

Je sais bien que le terme de civilisation est quelque peu galvaudé, car c’est en son nom qu’ont été commis nombre de massacres. Il n’en reste pas moins un terme porteur d’un choix de développement bien plus humain que celui que nous subissons. Ce qui devait se négocier à Seattle et qu’ils tenteront de négocier ailleurs, ce ne sont pas les lois d’une civilisation mais bien les règles d’une servilisation.

En effet, depuis des années, on nous rabâche que les métiers de service sont un gisement d’emplois, voire le gisement d’emplois qui nous permettra de redonner du travail à tous.

Métiers de service ou servitude ?

Il y a quelque temps de cela, Le Parisien publiait un article sous la rubrique Vivre mieux qui vantait un “nouveau” service proposé par quelques grands magasins parisiens : le cirage de chaussures. Dans l’un d’entre eux, ce service est même gratuit, le but étant d’attirer les hommes en ces lieux majoritairement prisés par les femmes. L’exemple est, à mon sens, plus que parlant.

Pour arrêter ces dérives, il me semble urgent de donner un contenu à l’Organisation Mondiale de la Civilisation. L’alimentation, l’hébergement, la santé et l’éducation sont des droits, pas des marchandises.

Pour modifier les rapports de force entre ceux qui peuvent décider et ceux qui ne peuvent que subir, il y eut cette bien belle idée suggérée après 1968 dans le film “L’an 01” et plus récemment dans “La belle verte ”, à savoir, que tout le monde arrête de consommer pour forcer dirigeants et décideurs à prendre leurs responsabilités. Mais je vois mal comment nous pourrions y survivre…

En revanche, l’idée de garantir un revenu à tous, sans condition, si ce n’est celle d’exister, est peut-être la proposition la plus cohérente que je connaisse. Le débat sur la forme de ce revenu reste ouvert mais sur le fond, on ne peut plus affirmer aujourd’hui que se nourrir, se loger, se soigner et s’éduquer ne sont pas des droits.

Je ne suis pas fondamentalemment contre le libre échange mais il n’y aura de libre échange que le jour où chacun aura la liberté de choisir ce qu’il veut échanger.