Comment produira-t-on ?

par  J. MESTRALLET
Mise en ligne : 30 novembre 2010

À la suite de la publication de Comment produira-t-on dans un siècle ? (GR 1105), par Jacques Hamon, un de nos plus anciens lecteurs, Jean Mestrallet, exprime ici plusieurs remarques à propos de l’agriculture biologique :

D’abord à propos des rendements de l’agriculture biologique :

« Je ne doute pas, qu’il y ait des rendements de 0,5 à 1 tonne par hectare (t/ha) en agrobiologie. On en a vu aussi de plus de 10 t/ha pour le blé et de 20 t/ha pour le seigle. En riziculture, la méthode Henri de Laulancié, mise au point à Madagascar, a permis une augmentation des rendements de 85 % ! Personnellement, je préfère retenir 3 à 5 t/ha, à moins que les rendements cités plus haut ne permettent la même qualité nutritionnelle. À vérifier.

Que la “Bio” ne soit pas toujours facile, je suis payé pour le savoir depuis 40 ans que je m’efforce de l’appliquer… Mais je ne regrette rien, car en agrochimie, c’est l’impasse totale !

Le vrai problème, c’est éviter de décourager les paysans du Tiers Monde (guerres endémiques, dictatures, effondrement des prix : exploits de la “main invisible du marché”). En grandes cultures, le “Bio” demande beaucoup moins d’énergie. » [1]

Puis au sujet de l’énergie :

« Il faudrait d’abord savoir si toute cette gabegie pétrolière et autre est vraiment nécessaire ou si elle ne sert pas tout simplement à entretenir des mécanismes économiques périmés. Ne consommons-nous pas tout simplement deux fois trop d’énergie ? L’économie distributive, elle, n’a pas besoin de fuite en avant, de croissance folle menant droit dans le mur. Elle se contente d’un fonctionnement régulier.

Et avant de dire que les énergies renouvelables ne suffiront pas, encore faudrait-il en faire l’essai ! Nous n’avons pas de pétrole, mais des idées, dit-on, il n’empêche que nous sommes à la remorque ! Au lieu de nous focaliser sur le CO2 et l’effet de serre, nous ferions bien d’arrêter net le déboisement : les grandes forêts intertropicales ne sont sans doute pas les poumons de la planète, ce rôle étant assumé par le plancton océanique, mais elles sont certainement des moteurs climatiques mondiaux. Les forêts tempérées aussi, à un degré moindre. Il faudrait les accroître encore, mais avec des feuillus, reconstituer le bocage et le créer dans les grandes plaines céréalières.

Personnellement, je connais nos idées depuis plus de 50 ans et j’espérais, effectivement, qu’elles perceraient plus vite. Or il a fallu à la vague « néo-libérale » actuelle une campagne préparatoire de quelques dizaines d’années. Alors on peut être optimiste aujourd’hui, car la vérité sur les soi disant “vertus” du libéralisme économique éclate enfin : il ne fonctionne plus qu’avec les béquilles. Nous le savions depuis longtemps, mais maintenant les divers plans de sauvetage l’illustrent de la belle manière ! Ce ne sont pas les nantis (traders et autres) qui vont relancer l’économie : ils n’achèteront guère plus que d’habitude. Seuls, les démunis pourraient le faire, à condition de sortir de leur pauvreté »…

Enfin, sur le rôle méconnu de la monnaie :

« Même virtuelle, elle est devenue une réalité incoercible. Il faut nous appuyer là-dessus. Et ne pas oublier que malgré tous ses défauts, elle assure la symbiose, la solidarité entre les humains ! Il s’agit évidemment d’une solidarité forcée, hétéroclite, inconsciente mais réelle. Sans elle, toute vie économique et même la vie tout court seraient impossibles. »

Pour conclure : « Ce n’est pas la concurrence qui nous fait vivre, malgré toutes ses vertus, mais la solidarité ! N’en déplaise à tout le libéra-bla-bla, à… toutes les sottises qui permettent à une minorité de vivre aux dépens de la majorité. Et cette majorité s’en fait, pour le moment du moins, complaisamment le véhicule !

S’il y a une conquête à faire, c’est bien la connaissance de cette réalité : il s’agit maintenant de passer d’une solidarité involontaire, camouflée, à une solidarité consciente, vécue, pleinement assumée. Au « peuple de Gauche » de se réveiller ! »


[1Récemment, un agrobiologiste n’avait besoin, grâce à la qualité du sol, que d’un moteur de 24 CV, alors que prolifèrent, en agrochimie, les tracteurs de 100 CV et plus !