Commentaires

sur Quelle révolution pour le XXIe siècle ?
par  M. BERGER
Publication : juin 2016
Mise en ligne : 3 octobre 2016

Pour Michel Berger, l’article précédent a le mérite de s’intéresser à notre situation dans un monde tellement complexe que nous avons de plus en plus de mal à le comprendre. Il lui a inspiré ces commentaires :

  Sommaire  

Bernard Blavette s’interroge, dans la continuité des réflexions de François Chatel dans le N° 1174 de La Grande Relève, sur le contenu des révolutions appliquées aux transformations qui ont marqué l’histoire du monde. Faut-il pour autant les qualifier de “révolutions” ? Ce qui, dans le langage courant, évoque d’abord la destruction, plus ou moins violente d’une organisation sociale devenue inacceptable et son remplacement par une autre.

Il me semble que celles qu’évoque Bernard Blavette participent davantage d’une évolution continue qui s’est accélérée au cours des deux derniers siècles, même si les connaissances scientifiques se cumulent, pas à pas, de manière discrète (au sens mathématique du terme). Le choix retenu par Bernard Lahire (le système de Copernic, l’évolution darwinienne et le freudisme) ne manque pas d’un certain arbitraire. On aurait pu choisir d’autres évènements tout aussi fondamentaux tels que des conflits mondiaux : la bataille de Lépante, les conquêtes de Charles-Quint, les guerres coloniales ou les grands conflits européens. Ou s’intéresser à l’évolution des idées, le mouvement humaniste ou le siècle des lumières, ou encore à celle des techniques : l’imprimerie, la machine à vapeur, le moteur à explosion, l’énergie nucléaire.

 

Quant au quatrième choc que Bernard attribue aux avancées de la physique quantique, il faudrait l’inscrire dans le débat, non encore résolu, entre la théorie ondulatoire et la théorie quantique. Ce débat est exemplaire, car il est symptomatique du fonctionnement de la science dite expérimentale. Il est très fécond, même s’il n’a pas encore débouché, car il a engendré une multitude de recherches visant à unifier l’ensemble des forces interactives qui s’exercent sur la matière. S’il n’a pas encore résolu toutes les questions, parler d’échec à ce propos peut surprendre. Depuis toujours, chaque avancée scientifique pose plus d’interrogations que de réponses. Que nos sens nous trompent sur les explications du monde n’est pas nouveau, et c’est justement de cette difficulté d’appréhender celui qui nous entoure que provient la richesse de l’intelligence humaine. Je ne vois pas que le monde d’aujourd’hui soit fondamentalement différent de celui d’hier, et les questions que se posaient Galilée, Pascal et bien d’autres sont de même nature que celle sur lesquelles nous buttons aujourd’hui.

 

Alors nous sommes incertains, mais nous en avons l’habitude, et on ne peut affirmer pour autant que l’univers soit absurde, alors qu’il est seulement complexe. S’y plonger n’est pas inconfortable, et plus il nous interpelle plus il est merveilleux. Il y a une dimension esthétique dans ces interrogations.

Ayant peur de toutes les certitudes, j’ai un faible pour le principe d’incertitude et pour les interprétations probabilistes de bien des phénomènes physiques. 

Pour en revenir à la spiritualité qui ouvre le texte de B. Blavette, je repense à cette discussion qui aurait eu lieu entre Jean-Paul II et Stephen Hawking. Le Big Bang était alors à la mode et le pape aurait eu cette conclusion  : « tout ce qui succède au Big Bang est de votre domaine, ce qui le précède est du mien ».

Mais ce n’est plus aussi vrai. Si on peut remonter dans l’histoire de l’univers à 13,7 milliards d’années en arrière jusqu’au Big Bang, celui-ci n’est peut-être pas conforme à l’image que nous avons coutume de concevoir. On croyait qu’à l’origine le monde se résumait à un point infiniment dense et infiniment chaud. Or certaines pistes de recherches concluent que ce point origine serait en fait l’achèvement d’un autre univers qui se serait lui-même concentré, comme le nôtre devrait finir un jour. Du coup, n’en déplaise au pape, l’avant Big Bang appartiendrait aussi au domaine de la science.

 

Cette conclusion n’est pas étrangère à une autre vision, celle de la pluralité des univers. Nous en percevons un, le nôtre, mais il n’est pas impossible que d’autres existent, avec peut-être des interférences avec celui que nous connaissons. Univers parallèles, multiples, qui ouvrent des portes vers des manifestations que nous qualifions de paranormales et qui appartiendront peut-être un jour à la science expérimentale.

Mais dans toutes ces hypothèses, aucune raison de conclure à l’absurde et à la peur. Certes, nous avons conscience de notre finitude, mais elle ne permet pas de soutenir qu’elle se traduise inévitablement par la satisfaction de désirs primaires.

La meilleure justification de notre existence provient, à mon sens, de notre appartenance à un monde qui perdurera après notre disparition et que nous avons la possibilité de rendre ou meilleur ou pire.

 

Il est donc difficile d’admettre que ces interrogations sur le monde conduisent à l’impossibilité de transformations sociales, même si on a le droit d’être assez pessimiste. Que les révolutions conduisent à remplacer une domination par une autre, c’est une réalité inscrite dans le terme même de révolution  : on revient au point de départ. 

Certes, cette époque est difficile, nous sommes victimes d’une loi mathématique bien connue  : la progression exponentielle, qui devient facilement explosive. Elle touche d’abord l’humanité et, avec elle, l’exploitation abusive des ressources terrestres.

Que nous soyons donc à l’aube d’une sixième extinction des espèces vivantes est tout à fait possible. Mais nous avons encore les moyens de l’éviter  : il faudrait une conscience universelle suffisamment forte pour que l’humanité entière cesse de croire que la solution se trouvera entre les mains des plus riches et des plus puissants.

Mais a-t-on le droit d’être optimisme dans l’accomplissement de cette espérance ?

C’est donc à chacun d’entre nous d’entreprendre sa propre exploration. « Connais-toi toi-même » reste d’actualité.

Nous devons nous soucier de réparer le monde afin que chacun y trouve sa place et puisse y vivre.

Alors que nous sommes dans un système qui réduit chaque individu à son seul rôle de consommateur et dans lequel la conjugaison des médias et de la publicité n’a pour objet que d’annihiler les réflexions que chacun d’entre nous porte sur lui-même.

 

Serons-nous donc capables d’instaurer une éthique dans un monde incertain dans lequel nous ne trouvons plus aucun support ?

Dans un retour en arrière, certains penseront que c’était le rôle des religions de nous les apporter. Elles ont contribué à éradiquer la violence engendrée par la volonté d’appropriation et le désir mimétique. René Girard s’est expliqué sur cet aspect du phénomène religieux.

On peut cependant constater qu’en imposant des croyances multiples, la plupart des religions ont en revanche engendré des attitudes meurtrières, dans lesquelles elles s’illustrent le plus en ce début du XXIème siècle. Et pas seulement dans le djihadisme.

Alors, si les religions sont devenues inefficaces et les sciences trop incertaines, sur quelle éthique fonder une révolution qui sera difficile à imposer sans violence, tant les obstacles sont lourds ?

 

Mais la violence est-elle le seul recours, ou au contraire le moins pertinent, car auto-entretenu sans limite dans un mécanisme destructeur  ?

Peut-on imaginer alors que seule l’incertitude nous permet d’avancer vers un avenir meilleur ?

Car c’est elle qui nous conduit au respect des autres et à la tolérance. C’est elle qui engendre la curiosité à l’égard du monde.

À l’inverse, la certitude de posséder la vérité, en matière de spiritualité comme de politique, conduit aux pires extrémismes… Mais l’incertitude ne va pas de soi. Peut-on vivre avec cette interrogation sans espoir sur le monde et sur nous-mêmes, qu’aucune philosophie n’est parvenue à dissiper ? — Ce n’est pas simple, et l’idée révolutionnaire rassure car elle porte en elle une bonne part de certitude : le monde sera meilleur après. Mais aucune révolution dans l’histoire n’est parvenue à le prouver.

Si les certitudes sont dangereuses, il n’en est pas de même des convictions.

Les certitudes s’imposent, alors que les convictions se partagent.

Mais sur lesquelles se fonder ? Les religions avaient toutes su créer un cadre moral, des tables de la loi de Moïse aux commandements de l’Église, au Talmud, à la Charia, cadres inspirés par une vision d’un monde qui nous serait extérieur.

 

Une société qui se voudrait tolérante, laïque et universelle, pourrait s’appuyer sur un texte trop oublié : la déclaration des droits de l’homme.

Pour une société du XXIème siècle, c’est probablement le seul sur lequel nous pourrions nous accorder.

Malheureusement, il n’est pas dans les gènes des politiciens de droite, et trop oublié dans ceux de la gauche.

Car dans le patrimoine génétique de l’homme s’inscrit le besoin de dominer, et ce sont les dominants qui ont le plus de certitudes. Dans la distinction entre dominants et dominés, c’est vers les seconds qu’il faut se tourner, mais sans leur accorder le privilège exclusif ni de la connaissance, ni du bien, ni de la vérité. 

C’est peut-être une entreprise sans espoir, mais c’est ce qui fait à mes yeux la grandeur de l’homme : sa capacité, comme Sisyphe, à remonter sa pierre, tout en sachant qu’elle retombera toujours.