Contre vents et marées

par  J.-C. PICHOT
Publication : février 2000
Mise en ligne : 6 mai 2010

Enfin, nous y sommes : le passage a eu lieu, et, comme d’habitude, nous constatons qu’une année. même nouvelle (mais elles l’ont toutes été jusqu’à maintenant !) et frappée d’un sceau jubilaire et millénariste (?), est faite de jours et de mois qui se suivent, et parfois se ressemblent… Pour la plupart, la vie continuera à peu près comme avant, avec ses joies et ses misères, partagée entre altruisme et égoïsme, entre espoir et désespoir. Les râleurs interpellent l’Etat : pourquoi n’a-t-il rien fait pour empêcher les catastrophes ou au moins les prévenir ? Des illuminés implorent le ciel : pourquoi nous as-tu abandonnés ? D’autres, funestes annonciateurs de catastrophes, reprochent peut-être même à l’enfer de les avoir privés de leurs prévisions apocalyptiques !

Heureusement, les optimistes pensent : nous sommes en hiver, mais les jours allongent et l’obscurité recule devant la lumière ! Et pourtant il est des moments où l’on aurait envie de conjuguer nouveau et différent ; non pas au sens de ces prophètes de tous poils, mais sur des bases simplement, humblement humaines…

Par trois fois, notre pays a récemment reçu d’énormes coups qui ont fait très mal et ne peuvent laisser insensibles ; tout d’abord ceux qui ont été directement touchés, et en faveur desquels des solidarités se sont déclarées spontanément, mais aussi tous les autres, à qui une Terre qui se fâche a rappelé que nous sommes bien peu de chose face aux éléments. Il est de tradition d’associer à certains nombres des peurs ou des vertus restées enfouies en nous-mêmes, qu’ils annoncent ou révèlent. La peur de l’an 1000 n’a pas existé, mais on en a beaucoup parlé… longtemps après. Aujourd’hui, entraînés par des esprits déréglés ou des commerçants avisés, quelques-uns de nos contemporains, probablement mal à l’aise dans leur peau, ont cru ou feint de croire que le passage au millésime 2000 serait un moment exceptionnel, pour certains chargé de malédictions, pour d’autres début d’un âge d’or (l’enivrement des fêtes ayant eu un goût de fin de monde dans un cas, de renaissance dans l’autre ?). Qu’en dira l’Histoire ? Je fais l’hypothèse qu’on aura vite oublié tous ces dérèglements mercantiles et ces annonces diaboliques qui, personnellement, ne m’ont fait ni chaud ni froid. Je souhaiterais par contre qu’elle en retienne qu’il s’est passé quelque chose qui peut encore ressembler à un sursaut.

Trois coups ont été frappés entre le 12 et le 28 décembre : un au foie, un autre à la tête, le dernier au ventre. Ces trois coups annoncent-ils une comédie ou une tragédie ? En tout cas, une nouvelle pièce peut commencer : à nous d’en définir le scénario et d’en tenir les rôles. Quelques “messages” récents devraient nous y aider :
1• en se fâchant, la nature s’est rappelée à notre bon souvenir ; nous sommes bien petits et bien vulnérables face à un univers que nous avons l’outrecuidance de considérer comme notre “chose” ;
2• sans contrôle soutenu, le néo-libéralisme irresponsable, mais coupable, continue à détériorer notre monde fragile ; mais
3• face à ces menaces, la solidarité et le sens du service public existent encore ; ils sont même très efficaces, et cela est réconfortant.

Le sujet de la pièce ? Un “nouveau monde”. Non pas un nouveau continent tenant d’une main une arme, de l’autre un billet de banque, mais un monde moins nourri de certitudes dominatrices et plus altruiste ; un monde dont ne serait pas pour autant exclue la compétition que certains voudraient voir abolir, mais qui serait au service de la connaissance et de l’entraide ; un monde non nécessairement égalitaire, mais au moins équitable. Un monde, aussi, qui assurerait une juste exploitation et une juste répartition des richesses existantes et de celles que nous créerons ensemble. Un monde qui privilégierait la qualité sur la quantité, sans exclure la diversité et le droit à la différence. Un monde dans lequel, à un moment où la séparation des états et des églises (anciens maîtres longtemps incontournables du monde) n’a pas fini de se mettre en place (mais bien lentement encore !), pourrait s’instaurer entre ces mêmes états et la “World Company”, nouveau maître voué à Mammon, une coopération plus juste en faveur de l’homme. Après les combats pour l’égalité des révolutionnaires français de 89, et, avant eux, celui des américains du nord pour la liberté, il est peut-être temps de penser à la fraternité. Il est reconnu que l’altruisme peut aider à consolider la part d’égoïsme dont nous avons tous besoin. Ne pas fournir à “1’autre” du poisson, mais l’aider à pêcher (et en veillant à ce que l’eau ne soit pas polluée !) Mettre en commun notre patrimoine ; consolider la solidarité en mutualisant les principaux risques majeurs qui font parfois tant de casse : l’éducation, la santé, l’urgence. Arrêter ce processus fou de “marchandisation” du monde qui avance à visage plus ou moins couvert ; ne pas oublier que, demain, Dame Nature (et non Miss Univers !) peut rajouter, aux malheurs construits par nos actes inconséquents ou criminels, quelques tremblements de terre ou impacts de météorites ravageurs. Contre vents et marées, tel pourrait s’appeler cette pièce. Pour le droit à la différence d’un navigateur solitaire lancé dans un tour du monde dans le sens opposé à celui des courants dominants aussi bien que pour le droit des peuples à sortir de la Pensée Unique ; pour un revenu décent pour tous et pour toute leur vie sans qu’on leur demande de prouver qu’ils y ont droit.

Contre vents déchaînés de la nature et marées noires de l’homme, faisons face ensemble.