Crise sociale et crise écologique : une convergence historique

par  G. EVRARD
Mise en ligne : 30 novembre 2008

Au sein de la gauche française, il était fréquent de reprocher aux Verts leur rêve écologique face à la réalité de la crise sociale, et au PCF de rechercher toujours dans la croissance d’une société productiviste des solutions au chômage et un rapport de force plus favorable au mouvement ouvrier, dédaignant les conséquences sur l’environnement. Guy Evrard observe que l’exacerbation simultanée de la crise sociale et de la crise écologique conduit enfin au rapprochement des analyses : ces deux aspects d’une même crise montrent la nécessité de dépasser le capitalisme pour y faire face.

Hervé Kempf, journaliste au Monde (après Courrier international et La Recherche) et spécialiste des questions environnementales, écrit en avant-propos de son livre Comment les riches détruisent la planète [1] : « Je croyais que l’intelligence suffisait à transformer le monde (…). Je fais aujourd’hui deux constats :
- la situation écologique de la planète empire à une allure que les efforts de millions de citoyens du monde conscients du drame mais trop peu nombreux ne parviennent pas à freiner ;
- le système social qui régit actuellement la société humaine, le capitalisme, s’arc-boute de manière aveugle contre les changements qu’il est indispensable d’opérer si l’on veut conserver à l’existence humaine sa dignité et sa promesse.

Ces deux constats me conduisent […] à un double appel : aux écologistes, de penser vraiment le social et les rapports de force, à ceux qui pensent le social, de prendre réellement la mesure de la crise écologique, qui conditionne aujourd’hui la justice ».

Deux formations de gauche ainsi pointées du doigt, les Verts et le PCF, tentent aujourd’hui de se frayer des chemins de rencontre. Mais on attend de percevoir les fondements d’une nouvelle stratégie politique, assumée devant les citoyens.

 Les Verts et le Graal

Denis Baupin, Yves Cochet et Noël Mamère, lors de la dernière université d’été des Verts, ont publié un texte sintitulé Pour une décroissance solidaire [2], dans lequel, constatant que les médias traitent toujours séparément la crise du pouvoir d’achat et ses conséquences à la rubrique économie et la crise écologique sous toutes ses formes à la rubrique environnement, interrogent : « et s’il ne s’agissait que d’une seule et même crise ? Celle d’un modèle de société bâti sur une croissance érigée en Graal de plus en plus inatteignable en raison de l’épuisement de nos ressources, notamment énergétiques, qui font l’objet d’une concurrence acharnée pour s’en assurer la maîtrise et la distribution ».

Posée enfin dans ces termes, la conquête du Graal risque effectivement de mal se terminer et il n’est pas difficile d’imaginer que les pauvres en seront les premières victimes. C’est déjà le cas lors des évènements climatiques extrêmes, de plus en plus fréquents, ou lorsque les céréales sont détournées de leur fonction première, celle de nourrir les hommes. En déclarant devoir apporter des solutions aux deux crises, écologique et sociale « en dépassant enfin la contradiction entre réponses à la crise environnementale qui apparaissent élitistes, voire anti-sociales, et réponses à la crise dite ‘‘du pouvoir d’achat’’ qui apparaissent anti-environnementales en ce qu’elles tendent à perpétuer des logiques énergétivores et gaspilleuses », les auteurs ont bien en vue tout à la fois la réduction de l’empreinte écologique, le renforcement de la solidarité en accroissant les droits des plus fragiles, la mise en place d’une économie plus robuste et l’amélioration de la qualité de vie grâce au renforcement des liens sociaux.

S’appuyant sur un certain nombre d’exemples, étendus aux pays du sud, déniant toute fatalité et tout retour en arrière, leur intention est de montrer « que des solutions existent, qui ne consistent ni à revenir un siècle en arrière, ni à renforcer la loi du plus fort, mais à inverser les priorités. Sobriété ne signifie pas régression mais modernité et progrès ; écologie ne signifie pas masochisme mais qualité de vie ; décroissance ne signifie pas récession mais définition d’un projet de société où ‘‘vivre mieux’’ n’est plus lié à ‘’produire et consommer plus’’.[…] Le protocole de Kyoto a d’ailleurs ouvert la voie à cette révolution culturelle ».

Certes, la responsabilité du système capitaliste dans les deux faces de la crise n’est pas encore désignée chez les Verts, et leur vision de la décroissance aurait besoin d’être explicitée pour mieux éclairer l’horizon. Mais, prenant sans doute la mesure de cette nouvelle ambition, qu’il s’agit de faire partager d’abord à tous les écologistes pour « qu’elle se traduise en politiques publiques », la déclaration se termine presque solennellement : « Ne ratons pas cet enjeu de civilisation pour le XXIème siècle ».

 Le PCF et le dépassement de la crise écologique

Pour le PCF, le dépassement de la crise écologique doit être un élément majeur de la transformation sociale « Camarades Verts, encore un effort pour devenir antilibéraux ! » [3], s’exclame Alain Hayot, dirigeant du PCF chargé de l’environnement. Il approfondit l’analyse des interactions entre crise sociale et crise écologique dans un récent article de Communisme et écologie [4]. D’abord, ce constat implacable, plongeant ses racines aux fondements d’une philosophie qui exhorte les peuples à se libérer de l’aliénation à laquelle l’histoire les a soumis : « Les acquis de plusieurs décennies de puissants mouvements de désaliénation populaire vis-à-vis des formes les plus dures de l’exploitation capitaliste sont aujourd’hui fragilisés et profondément remis en cause par un capitalisme désormais mondialisé et largement dominé par une financiarisation qui soumet la nature et toutes les activités humaines, le vivant lui-même, à la recherche exclusive du profit ». Et c’est bien aussi à cette dimension philosophique que vise le projet « d’une civilisation plaçant au centre l’être humain et son environnement » [5]. Ainsi, la mondialisation actuelle, qui pourrait être riche « de potentialités [...] par l’émancipation humaine », telle qu’elle est conduite par le capitalisme libéral n’assure guère « la promotion de la liberté ». La libéralisation des marchés est tout entière au service de la valorisation du capital, via la spéculation financière, au détriment d’une économie réelle tournée vers la satisfaction des besoins humains. Quelques chiffres sont révélateurs : si l’Europe consacre encore 27 % de son PIB aux dépenses sociales, les États-Unis n’y réservent que 16 % et l’Afrique 4,3 % d’un maigre PIB. Selon le Bureau International du Travail, 80 % de la main d’œuvre mondiale ne bénéficie pratiquement pas, en 2007, de sécurité sociale publique.

Par ailleurs, la société productiviste est responsable d’une augmentation considérable des émissions de gaz à effet de serre, cause avérée du réchauffement climatique en cours, avec des conséquences économiques, sociales et naturelles dramatiques, d’abord parmi les populations les plus pauvres. « Cette situation constitue désormais un obstacle majeur à la réduction de la pauvreté […], au progrès social et à l’émancipation humaine. Nous sommes donc confrontés à une véritable entreprise de régression qui touche à la fois aux équilibres sociaux, humains et naturels, aux fondements éthiques et démocratiques du vivre ensemble que l’humanité dans sa diversité et à partir de ses aspirations et de ses luttes tente de construire ».

Le capitalisme ne serait plus seulement l’objet de crises cycliques surmontables sans remettre en cause ses fondements. Tous les désastres sociaux et environnementaux auxquels nous assistons témoignent d’une crise globale, à l’échelle de la mondialisation, une crise de civilisation que le capitalisme est incapable de résoudre et que la logique même du système conduit à son propre anéantissement, mais en entraînant la planète entière dans son sillage : « une crise systémique, de longue durée, qui atteint tous les aspects de la vie, déstructure les […] rapports sociaux, détruit méthodiquement notre environnement et dilapide nos ressources naturelles ».

C’est à ce moment critique de l’histoire qu’Alain Hayot pressent une conviction de plus en plus partagée « que les crises ne sont pas fatales, qu’elles appellent autant d’avancées de civilisation, au sens de la poursuite de l’hominisation et de l’émancipation humaine, qui remettent en cause les modes de production et d’échanges capitalistes, la recherche exacerbée du profit et, au delà, l’ensemble des rapports de domination, d’exploitation et d’aliénation qui gouvernent le monde, les êtres humains et la nature depuis des millénaires ». Des rapports qui se sont en effet probablement établis à partir de la révolution du néolithique [6].

Alors surgit cette affirmation qui n’est pas encore largement partagée au PCF mais qui devrait permettre bien des jonctions à gauche, en tout cas avec les Verts : « C’est pourquoi, si le dépassement du capitalisme conditionne une politique nouvelle de civilisation, il n’en est pas le préalable. La crédibilité de notre analyse et de notre projet politique doit reposer sur notre capacité, avec d’autres forces, à élaborer […] à l’échelle planétaire un mode de développement qui soit à la fois durable, soutenable et renouvelable sur le plan écologique, générateur de progrès social, d’épanouissement individuel et d’émancipation humaine, démocratique et citoyen sur le plan politique ». Un signal fort serait « l’émergence, à l’échelle planétaire, d’un véritable droit à la qualité de vie s’exprimant au sein d’un mouvement social très large dont la dimension politique n’échappe à personne ».

Suit une approche plus ciblée des transformations à mettre en œuvre :

• une autre conception du progrès, du développement, de la croissance, des échanges sciences-société et de la relation individu-société ;

• un rapport plus accessible, plus équilibré, plus raisonnable, plus maîtrisé avec la nature, notamment via l’action publique de l’État, les collectivités territoriales, les services publics ; à l’échelle de la planète aussi un autre rapport à la nature et aux ressources naturelles ;

• l’aspiration à peser sur les choix d’aménagement et d’urbanisme, le droit à la ville et aux territoires ne se réduisant pas au droit au logement et aux transports, mais impliquant plus fondamentalement un rapport à l’espace et au temps en termes qualitatifs autant que quantitatifs et fonctionnels ;

• une aspiration à une alimentation de qualité qui ne s’oppose pas au droit primordial à la nourriture sur toute la planète ;

• une consommation plus responsable socialement ;

• le droit à une énergie pour tous, propre, durable et renouvelable ; le droit à l’eau, autre bien commun de l’humanité, l’une et l’autre ne devant en aucun cas faire l’objet de marchandisation ;

• l’aspiration à une démocratie plus directe et participative, qui ne doit pas empêcher le recul nécessaire à la prise en compte de l’intérêt général.

En fait, c’est l’occasion historique d’une nouvelle utopie politique, résumée dans ce credo qui pourrait convaincre les Verts : « Penser un autre mode de développement est central dans l’élaboration d’un projet politique transformateur pour le XXIème siècle, un développement qui implique le dépassement de toutes les formes de domination et d’exploitation de l’homme par l’homme, de la femme par l’homme, de la nature par l’espèce humaine ».

Il n’empêche que cette reconnaissance de la crise globale, sociale et écologique, soulève de multiples fois la question du comment avancer vers les grandes ambitions précédentes :
- Comment produire, en faveur de qui et pour répondre à quels besoins ?
- Comment garantir l’accès de tous aux biens et aux services indispensables, tout en assurant la liberté de choix de chacun ?
- Comment mettre l’être humain et son environnement naturel au cœur du développement, à l’opposé des logiques de profit à court terme ?
- Comment s’opposer à la toute-puissance des marchés financiers et se donner les moyens d’une autre politique ?
- Comment réinventer l’appropriation sociale des biens communs de l’humanité ?
- Comment renouveler notre approche du travail, sa finalité, son contenu, son statut et sa rémunération ?
- Comment repenser notre vision même de l’individu « en transgressant les approches économiques, sociales, psychologiques ou politiques, en le réinscrivant à partir de sa globalité dans sa réalité anthropologique dans le travail et hors du travail » ?
- Comment garantir à nouveau le droit aux savoirs, aux arts et à la culture, aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, le droit à la santé, au sport, à l’habitat et à la ville où beauté et fonctionnalité se conjugueraient, le droit à une consommation de qualité non aliénante ?

Le PCF propose alors quatre révolutions essentielles, détaillées dans le texte, pour tenter de construire des réponses : une révolution économique, financière et sociale qui redonne toute sa force à l’action publique ; une révolution écologique et énergétique, sans doute d’abord au sein même du PCF, mais où l’on sait rappeler que « le temps court des profits est incompatible avec le temps long des écosystèmes » ; une révolution de l’art, de la connaissance et de l’information, qu’il faut impérativement sortir de la marchandisation ; une révolution démocratique, allant vers le développement d’une démocratie participative dans les villes, les territoires et les entreprises et suggérant un renouvellement de l’horizon même du PCF pour qu’un projet de gauche alternatif devienne possible.


[1Dans son article de mai 2007 (GR 1076) L’effet pour la cause, Roland Poquet faisait référence à ce livre, publié en janvier 2007 aux éditions du Seuil, coll.l’Histoire immédiate.

[2Tribune publiée dans Les Echos le 20 /8/2008. Voir aussi dans http://cdurable.info/Pour-une-decroissance-solidaire,1186.htm

[3dans l’Humanité, du 29/8/2008. Alain Hayot est universitaire (sociologie, ethnologie), il est vice-président de la région PACA, membre du groupe gauche unie et écologiste.

[4Pour un autre mode de développement durable et solidaire, Communisme et écologie, lettre n°10, pages-5-9, septembre 2008. http://www.pcf.fr/IMG/pdf/CEN10.pdf

[5Alain Hayot, Le fil conducteur de la transformation sociale, l’Humanité, 21/6/2007.

[6Jean-Paul Demoule, Naissance des inégalités et prémisses de l’Etat, Colloque Inrap La révolution du néolithique dans le monde, Cité des sciences et de l’industrie, Paris, 2-4/10/2008.