Croisières de rêve ?

par  B. VAUDOUR-FAGUET
Mise en ligne : 30 novembre 2010

Les médias (surtout les médias télévisés) frémissent d’aise et de complaisance quand ils évoquent les vacances à bord des paquebots de luxe… ces grosses unités qui naviguent d’îles en îles au cœur de la Méditerranée ! Rien n’est trop beau pour décrire pareille semaine idyllique au large ! Avec des plages de sable, des bals, des concerts, des buffets gargantuesques, des cabines spacieuses… Tout y est ! C’est le bonheur idéalisé, global, psychique et relationnel. C’est donc un rendez-vous à ne pas manquer pour les favorisés qui peuvent s’offrir cette détente de plusieurs jours ! L’épanouissement individuel et collectif est vendu avec le prix du billet !

À l’autre bout de la chaîne, du côté de la construction navale, très malmenée par la crise, l’euphorie est identique ! On se refait une belle santé grâce à ces opérations en mer. Les carnets de commande sont pleins ; il y a des milliers d’heures de travail à la clef ! Les sites portuaires concernés se rejoignent dans cette belle aventure économique : élus, chefs d’entreprise, artisans, salariés, applaudissent bien sûr au développement de ce type de détente parce qu’il offre des perspectives de croissance stimulantes sur les prochaines années. Consommateurs, constructeurs, décideurs : tout le monde approuve ! Le consensus est complet !

Même les intellectuels (écrivains, artistes, musiciens) sont à la manœuvre puisqu’ils participent volontiers à des colloques, à des séminaires de parole à bord ! À vrai dire le soleil, le farniente, le confort, l’exotisme (voire la culture et l’art) fournissent des plaisirs substantiels ! C’est la fête pour les élites. Aucun nuage ne brouille l’horizon !

Pourquoi ne pas joindre sa voix à celle de ces choristes si bienveillants, et si radieux, qui exaltent l’embarquement sur ces promenades en haute mer ?

 Les soutes du navire

Il y a tout de même un petit hiatus ; un obstacle sérieux posé au milieu de la question ! Nous voyons le dessus de l’iceberg social : nous ne discernons rien des profondeurs du “système” Quel est, en vérité, ce message humain si bien dissimulé ? Dissimulé et souterrain !

Ce sont les soutes du navire ! Plutôt les soutiers de l’organisation. Ceux qui travaillent, dorment, s’activent par centaines pour servir les touristes en tenue de vacances. Pour leur satisfaction ordinaire. Ces hommes viennent de Malaisie, d’Indonésie, de Madagascar ; ils ne se dorent jamais sur les ponts supérieurs, ne logent nullement dans des suites en acajou et ne pratiquent absolument pas le yoga afin d’améliorer leur équilibre intérieur. En revanche ils assurent l’intendance et la maintenance (nettoyage, linge, cuisine, réparations…). Ils sont interdits dans les salons des officiers et des nantis ; ils vivent dans les cales là où ils obéissent aux ordres dans un cadre de travail qu’on peut juger “hors norme”. Entendons par cette idée que les lois, contrats et protections juridiques de l’univers civilisé ne concernent plus ce genre de latitude. On assiste au contraire à des conditions de vie qui s’alignent sur les caractéristiques de l’esclavage traditionnel, celui qui plonge ses racines dans la pré-modernité. Cet espace maritime (lointain et chic à la fois) conserve une “mémoire” des habitudes de traite coloniale. Le client est roi… tandis que le salarié est réduit à l’asservissement le plus sauvage. Exploitation et aliénation de la main d’œuvre accompagnent ces escapades sur les rivages enchanteurs du monde entier.

Et que disent les consciences libres sur ce sujet ? Les consciences européennes ou américaines ? Pas grand-chose… plutôt rien ! Les classes moyennes qui s’offrent les Antilles ou les Cyclades n’ont guère envie de dénoncer un problème dont elles tirent des avantages conséquents… On vient ici pour se reposer, se bronzer, se baigner, visiter des vieilles pierres… inutile de s’offusquer outre mesure sur les droits de l’homme, sur l’injustice ou sur l’iniquité ! Voire même sur le syndicalisme inexistant ! Le rêve de groupe est pris en charge, organisé, planifié, animé à outrance… il coïncide mal avec le principe de réalité !

Y a-t-il un quelconque enseignement à tirer de cette branche d’activité en pleine expansion ? Oui… tout porte à croire que ce modèle de loisir va s’intensifier dans un délai de temps assez court. De nouveaux candidats au départ, avides de divertissement, de jeux, d’animation, se présenteront pour se fondre dans cette récréation festive.

 Semi esclaves

Mettons le doigt sur la difficulté : le discours démocratique actuel (politique, culturel, éducatif, universitaire) suggère volontiers la supériorité de l’éthique, du respect des personnes, suggère également la protection vigilante des plus faibles… C’est ce qu’on entend dans les tribunes officielles de notre monde actuel. Très bien. Or les favorisés, les classes qui voyagent, celles qui diffusent ce Verbe engagé sont capables de fermer les yeux sur les oppressions discrètes qui concernent ce type de pratique. On se rend plus ou moins aveugle sur la condition des semi esclaves qui s’épuisent à faire avancer le bateau… Ce double langage est étrange ! La vertu triomphe dans les esprits et aux premiers appels ensoleillés du printemps la trahison devient le réflexe dominant. C’est un “arrangement” complice, philosophique et moral, assez caractéristique des hypocrisies contemporaines (lesquelles méritent un instant de critique méditative).

Pour l’heure, cette mécanique de l’évasion fonctionne correctement. Il est vain de songer qu’un sursaut réflexif et volontariste va modifier la nature du programme. La crise, le malaise urbain, l’enrichissement des plus riches : tous ces éléments vont dans le sens de la surexploitation des malheureux sous-prolétaires enfermés dans le ventre des vaisseaux de prestige…

Les maîtres occidentaux viennent d’inventer la cyber-chiourme avec des rangées de galériens issus de la mondialisation…