De Karl MARX à Jacques DUBOIN

par  M. LAUDRAIN
Publication : juillet 1985
Mise en ligne : 13 mars 2009

Dans notre rubrique « Les grandes thèses économiques », nous venons deconsacrer trois articles à résumer l’essentiel des théories de Karl Marx. L’article qui suit vient à point pour les compléter.

Jacques Duboin n’était pas un disciple. Son indépendance d’esprit et sa puissance d’analyse en firent un maître. L’envergure de ce maître n’était pas commune ; c’est pourquoi les courtisans des politiciens en place l’ont bassement combattu et ont tenté d’étouffer sa voix.
Dès 1930, Jacques Duboin comprit que le rapide essor de la science et des techniques de production allait provoquer une abondance des produits et des chômeurs ; et que cette nouvelle situation rendait nécessaire une transformation profonde des institutions sociales. C’est à l’étude de cette transformation que Jacques Duboin consacra ses plus importants ouvrages.
On sait, notamment par la lecture de « La Grande Relève  », ce qu’était l’immense culture de ce penseur. Il lut, la plume en main, les livres de tous les grands économistes des temps de la rareté. Il crut trouver en Karl Marx un prophète des temps futurs et lut avec soin le Livre I du « Capital ». Il fut déçu par la science descriptive de Marx. Celui-ci avait, certes, une claire conscience du développement des techniques de production et du machinisme, et de ses conséquences sur la vie des travailleurs, sans pousser plus avant l’étude de la mutation économique et sociale devant résulter de cette nouvelle situation. Or, pour Jacques Duboin, cette mutation constituait le problème principal.

Du jeune Marx journaliste au maitre en économie

C’est à 24 ans que Karl Marx devint écrivain en commençant par le journalisme politique. Il savait - et en était exaspéré - que nombre de ses lecteurs ne prenaient pas au sérieux les écrits du « jeune Marx  ». II voulut que ses écrits futurs les obligent à changer d’opinion. Il commença cette nouvelle entreprise en publiant, en 1859, - il avait alors 41 ans - sa « Contribution à la critique de l’économie politique » dont le premier chapitre traitait du « capital » et de « la marchandise », tout comme le premier chapitre du livre qu’il publia 8 ans plus tard sous le titre « Le Capital », celui sur lequel Jacques Duboin se pencha pour découvrir Karl Marx.
Mais il manquait à ce livre la préface qui avait enrichi le précédent. Celle qui m’avait enthousiasmé quelques années avant car j’y retrouvais le point de départ de la pensée économique et politique de Jacques Duboin qui m’avait conquis au début des années 40. Des cinq pages de cette préface prophétique je ne citerai ici que quelques lignes où vous retrouverez l’essence de notre pensée commune  :
« A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale... ».
Ne croirait-on pas que ces lignes aient été écrites pour servir de préface et d’introduction au livre que Jacques Duboin publia en 1934 sous le titre « La grande Révolution qui vient ? »
Ce n’est qu’en 1875 que Karl Marx constata l’étroitesse revendicative des dirigeants de ce qui allait devenir, par le congrès de Gotha, le « Parti Ouvrier Allemand », ainsi que leur absence d’horizon politique. Il comprit alors que le voile de philosophie dont il enveloppait ses écrits les rendait illisibles à l’immense majorité des travailleurs. C’est pourquoi Marx et son ami Engels rédigèrent ensemble un petit livre de 154 pages, dans une écriture accessible à tous, qui fut édité en 1875 sous le titre : «  Critique du programme de Gotha ». C’est l’essentiel de cet ouvrage qui fut retenu et diffusé par Vladimir Lénine, le plus fidèle des disciples de Karl Marx.

Un militant : Vladimir Lénine

Lénine fut essentiellement un militant. Il ne perdit jamais le contact avec le peuple soviétique soit par des articles de presse lorsqu’il était exilé, soit par la parole lorsqu’il était en Russie. Tenant compte que, depuis des siècles, ses compatriotes vivaient en économie marchande, il s’appliqua à leur faire comprendre que cette forme d’économie, impliquant l’achat et la vente, et la recherche primordiale du profit, constitue l’épine dorsale de toutes les sociétés capitalistes et qu’il était indispensable de la remplacer au plus tôt par une économie organisée non plus pour le profit de quelques-uns mais pour la satisfaction des besoins de tous  ; citons-le :
« Le socialisme veut que soit aboli le pouvoir de l’Argent, le pouvoir du capital, la propriété privée de tous les moyens de production, ainsi que la production marchande... ». (Article paru dans le « Proletari » n° 25 de novembre 1905).

Jacques Duboin et la classe ouvrière

Les discours et les livres de Jacques Duboin étaient, eux aussi, destinés au peuple français et non aux dirigeants de la politique ou de l’économie. Et cependant c’est l’un d’eux, Raymond Poincaré, qui déclara publiquement alors qu’il parlait du Parlement que « le député Jacques Duboin est, me semble-t-il, la meilleure tête du Parlement ». (Propos rapportés au cours d’une réunion publique rue de Valois par l’un des dirigeants du Parti Radical).
Bien que Jacques Duboin fut un député remarqué et qu’il fut plus remarqué encore lorsqu’il devint le Secrétaire d’Etat aux Finances dans le Ministère Joseph Caillaux, il était aussi un écrivain déjà considéré par les potentats du régime comme « un danger public »  ; n’était-il pas le sociologue qui osait écrire que l’économie marchande devait faire place à une « économie des besoins » !
Dès 1939, les éditeurs habituels de Jacques Duboin se « récusèrent » et aucun des éditeurs importants, c’est-àdire bien équipés pour une large diffusion, n’accepta ses manuscrits... Il fallut créer OCIA dont les possibilités de diffusion étaient fort limitées... OCIA a disparu mais, à ma connaissance, aucun grand éditeur français n’accepte un livre écrit par un disciple de Jacques Duboin...
Contrairement à Marx et à Lénine, Jacques Duboin n’a jamais pensé qu’il fallait attendre d’une classe quelconque de la société une initiative révolutionnaire. Profondément cartésien, il faisait confiance en da raison pour gagner les Français à la cause de l’Economie Distributive. Les milliers d’auditeurs qui emplissaient les plus grandes salles de la Sorbonne ou des grands clubs parisiens, et qui applaudissaient vigoureusement ses propos, semblaient bien lui donner raison. Mais la grande presse et les autres médias lui demeuraient hostiles. Ainsi que tous les gouvernements. y compris ceux se disant « de Gauche ».
Notre regretté camarade Sarger, alors qu’il était membre du comité directeur du « Mouvement Français pour l’Abondance », fondé et présidé par Jacques Duboin, eut un jour l’idée d’interroger le Comité Central du Parti communiste sur sa propre position concernant l’économie marchande que Marx et Lénine considéraient comme «  l’épine dorsale » de la société capitaliste. Il lui écrivit dans ce sens et reçut une réponse polie et franche reconnaissant que le Parti Communiste et ses conceptions économiques n’étaient pas hostile à l’économie marchande.
Jacques Duboin ne fut pas surpris de cette réponse. « Vous espériez trop du Parti Communiste », dit-il à notre ami.

« Que faire ? »

Dans un livre intitulé « Que faire ? », Lénine écrivait que le syndicalisme ouvrier ne préparait les travailleurs qu’à des revendications dans le régime, n’en concevant aucun autre. Il préconisait une éducation à la fois politique et économique des militants du Parti Communiste afin qu’ils puissent devenir des éducateurs actifs de la classe ouvrière. La réponse faite à Sarger ne l’aurait-elle pas découragé ?
Pour notre part, ne désespérons pas. La faillite politique de la Droite puis de la Gauche n’ouvrira-t-elle pas les yeux et les oreilles de nos compatriotes qui sont eux-aussi des fils de Descartes  ?
Je suis convaincu que nous n’avons rien de mieux à faire que de poursuivre l’oeuvre de Jacques Duboin. Il faut que nos « raisons  » deviennent une nécessité évidente pour la grande majorité du peuple français.