De gauche ou socialiste ?

par  Benjamin
Publication : mai 2013
Mise en ligne : 3 août 2013

Benjamin a trouvé dans le livre qu’il analyse ci-dessous de quoi nous éclairer et éviter toute confusion sur le sens des mots :

Le livre de Jean-Claude Michéa intitulé Les mystères de la gauche, et sous-titré de l’idéal des lumières au triomphe du capitalisme absolu, part d’une volonté de clarifier le sens des mots qui servent à désigner les forces et mouvements politiques.

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L’importance que revêt ce travail tient, selon lui, à la nécessité de rassembler la tradition radicale derrière une appellation unique.

Comment faut-il appeler ceux qui luttent pour l’émancipation humaine ?

En fait, le débat sur les mots est l’occasion pour J.C. Michéa de dénoncer une fausse radicalité (qu’il choisit d’appeler la gauche) et de mettre en avant une vraie radicalité (qu’il appelle le socialisme).

 UMP = PS = Libéralisme

L’auteur critique la lecture bipolaire de la vie politique et les pseudo alternances entre la droite et la gauche. Pour lui, la droite (l’UMP) et la gauche (le PS) de gouvernement ne diffèrent pas fondamentalement pour la simple et bonne raison qu’elles sont toutes deux issues de la même tradition politique : le libéralisme. On peut être étonné de ce qui peut, de prime abord, passer pour un amalgame : le PS, justement parce qu’il serait “socialiste”, ne saurait être “libéral“.

Nous avons tous à l’esprit cette antinomie, cette contradiction : les libéraux et les socialistes s’opposent. Ce qui les distingue le mieux (du moins dans la conscience commune) est la place qu’ils assignent à l’État. Les libéraux, c’est connu, veulent moins d’État et ont confiance dans le marché économique comme institution de régulation de la société. À l’inverse, les socialistes veulent un État fort qui assure la cohésion sociale ; le marché ne fait que mettre en relation des intérêts particuliers contradictoires ; il n’est nullement synonyme d’équilibre.

La situation est donc paradoxale pour le lecteur. J.-C. Michéa reconnaît parfaitement le clivage libéralisme-socialisme. Il suit en cela le sens commun. Mais en revanche, il prend ce sens commun à contre-pieds en excluant le PS du socialisme et en en faisant un parti libéral.

Son opération, qui consiste à redonner leur légitimité à des catégories politiques héritées du 19ème siècle (libéralisme, socialisme) au détriment du clivage gauche-droite utilisé tous les jours aujourd’hui, n’est donc pas anodine : elle lui sert à exhumer des antagonismes idéologiques qui ont beaucoup perdu en visibilité (et qui sont donc pour cette raison bien peu intuitifs pour nous), mais qui demeurent, selon lui, incontournables pour tracer une ligne de partage entre l’aliénation et l’émancipation humaine.

Essayons tout d’abord de comprendre pourquoi le PS est libéral pour Jean-Claude Michéa.

 Pourquoi le PS n’est pas socialiste…

D’une part, il est évident que le PS s’est rallié au libéralisme économique au moins depuis le début des années 1980. Il est même le principal architecte de la libéralisation de l’économie française au travers des différents traités européens que ses élus ont signés ou des réformes qu’ils ont imposées au pays. Mais J.-C. Michéa va plus loin. Il rappelle que le libéralisme a deux dimensions : l’une économique, c’est la plus connue, l’autre politique, moins évidente.

Qu’est-ce que le libéralisme politique ?

Selon l’auteur, c’est une certaine idée de la liberté qui confine au relativisme moral le plus absolu. En substance, vous avez le droit (vous êtes libre) de tout faire pourvu que cela n’empêche personne d’en faire autant. Vous voulez vendre votre corps ou acheter celui de votre voisin ? Un juriste libéral conséquent ne vous opposera jamais une règle morale ou un quelconque interdit (par exemple “atteinte à la dignité humaine”). Il s’assurera seulement que ce voisin est consentant et il vous proposera le cas échéant de formaliser cet accord sous la forme d’un contrat. Le libéralisme politique, c’est aussi simple que ça : rien n’est interdit a priori, le contrat entre individus, quel qu’en soit le contenu, est toujours possible tant que les parties non-prenantes ne sont pas lésées. J.-C. Michéa compare le droit libéral au code de la route qui ne se soucie jamais de la direction que vous prenez mais qui cherche à éviter les carambolages. Les libertés sont concurrentes les unes des autres (« la liberté de l’un s’arrête où commence celle de l’autre » entend-on souvent), tout le génie du droit libéral consiste à les faire cohabiter. Paradoxalement, ce libéralisme politique bénéficie d’une perception extrêmement favorable aujourd’hui : qui est contre les droits de l’homme ? Qui est contre la tolérance ? J.-C. Michéa nous met en garde. Derrière ce paravent de bons sentiments, règne un laissez-faire moral qui rend l’existence collective invivable.

Pour l’auteur donc, si le PS s’est rallié au libéralisme économique, qui est un cheval de bataille plutôt “de droite”, il est sans conteste le promoteur historique du libéralisme politique, qui est d’ailleurs une spécialité “de gauche”. Au final, le PS est bien de gauche (promoteur du libéralisme politique), et non pas… socialiste !

Selon Michéa, la différence historique entre la gauche et la droite est une prédilection pour l’un ou l’autre des deux volets (la dimension politique ou la dimension économique) d’une seule et même doctrine (le libéralisme), doctrine tout à fait cohérente en elle-même (certaines notions peuvent être employées dans les deux champs indifféremment : individu, concurrence, contrat…). Gauche et droite sont solidaires et complémentaires idéologiquement. D’où l’impasse des alternances depuis 30 ans.

 Mais où est passé le socialisme ?

À bien y réfléchir, ce que nous dit l’auteur n’est pas totalement nouveau et nous pouvons trouver nous-mêmes des éléments qui cadrent parfaitement avec ses analyses. Par exemple, l’hypercompatibilité gauche-droite s’illustre par l’exemple de Jean-Marie Bockel qui fonde la Gauche Moderne pour rejoindre l’UMP. Quant à l’antagonisme gauche-socialisme, il suffit de lire le livre d’entretiens de Manuel Valls : Pour en finir avec le vieux socialisme… et être enfin de gauche pour s’en convaincre.

Bon, accordons à l’auteur que le socialisme originel est introuvable au PS ; ce qui, soit dit en passant, est loin d’être un effort surhumain. Et l’extrême gauche ? A priori, les différentes organisations comme le Front de Gauche, LO ou le NPA, parce qu’elles mettent en avant la lutte des classes et se réclament de l’orthodoxie marxiste (justement brocardée dans le débat politique pour son purisme et sa résistance à l’ordre libéral) nous paraissent immunisés contre le virus libéral : ne sont-ils pas de facto brevetés, estampillés, labélisés socialistes ? En fait, écrit J.-C. Michéa, l’extrême gauche n’est pas un bon antidote contre la menace libérale. Par certains aspects, en effet, elle exprime elle aussi des tendances assimilables au libéralisme. Lesquelles ? Pour le comprendre, l’auteur évoque à plusieurs reprises la pensée de Marx qu’il juge équivoque : d’un certain côté, certes, elle est une critique sans concession du règne de la marchandisation libérale (en cela elle fonde une véritable critique socialiste du libéralisme) ; d’un autre, elle adopte une posture scientiste et positiviste. Ce dernier aspect se traduit par exemple par un sens de l’Histoire selon lequel l’histoire humaine (Antiquité, Moyen Âge, époque moderne…) serait une série nécessaire, organisée et même intelligible d’étapes de développement. Marx, comme presque tout le monde à son époque, noue Progrès et Histoire. Ces deux dynamiques sont pour lui indissociables : plus on avance dans le temps, plus l’Humanité progresse et plus on se rapproche du but : l’émancipation. Michéa appelle cette croyance “la métaphysique du progrès” et il pense qu’elle constitue un des deux traits fondamentaux du libéralisme (l’autre est la Croissance, à laquelle se rattache l’extrême gauche par son productivisme). Or, c’est cette sensibilité à l’histoire qui prédominera rapidement, dés la Deuxième Internationale en fait, et qui constituera le fondement de l’orthodoxie marxiste : déterminisme historique, rôle de la grande industrie et plus généralement du progrès technologique dans la marche historique, mépris des classes moyennes au profit du seul prolétariat comme agent du changement… Bref, l’extrême gauche d’aujourd’hui est avant tout une héritière du Marx libéral !!

Une fois Marx critiqué, une fois la gauche et l’extrême gauche écartées, on se demande vraiment où l’auteur peut bien situer le socialisme. Il cite bien certains noms oubliés aujourd’hui : les socialistes français avec Cabet, Leroux, Considérant ou les populistes russes ; il appelle certes à la rescousse G. Orwell et sa common decency, ou encore M. Mauss et sa morale du don. Il fait aussi référence au courant anti-industriel et à celui plus récent de la décroissance. Mais l’impression que laisse cette énumération est que le socialisme se livre par éclats théoriques plutôt que par luttes politiques (un parti pris de l’auteur assurément discutable) selon une tradition qui est loin d’être sous les feux de la rampe.

 Le socialisme phagocyté par la gauche

Cette relative confidentialité du socialisme s’explique selon J.-C. Michéa par l’histoire nationale. Au XIXe siècle, la vie politique n’est pas encore bipolaire. Il y a bien l’équivalent de la gauche actuelle qui regroupe différentes fractions, de la grande bourgeoisie industrielle et libérale à la petite bourgeoisie commerçante et artisanale : c’est le parti, libéral et républicain, du changement. Il y a la droite, très différente de celle que nous connaissons aujourd’hui puisqu’elle regroupe alors les sensibilités monarchistes et cléricales (“l’alliance du trône et de l’autel”), c’est-à-dire des forces sociales et politiques précapitalistes et contre-révolutionnaires : c’est, à proprement parler, la Réaction face aux différents courants se réclamant des Lumières et de la Révolution Française. Mais, à côté de ce clivage gauche droite, se distingue une troisième composante : le mouvement ouvrier, c’est-à-dire le socialisme.

Le choc de l’affaire Dreyfus va rapprocher les libéraux et les socialistes (parlementaires du moins) qui s’allient face à la droite réactionnaire et antidreyfusarde. Cette alliance est une alliance de circonstance face à un ennemi commun très puissant à l’époque, elle ne traduit en rien une quelconque compatibilité politique. Elle est d’autant moins prévue pour durer que socialistes et libéraux se sont affrontés à plusieurs reprises depuis le milieu du siècle. À ce propos, Michéa rappelle opportunément que « les deux répressions de classe les plus féroces et les plus meurtrières qui se soient abattues, au XIXe siècle, sur le mouvement ouvrier français ont chaque fois été le fait d’un gouvernement libéral ou républicain. » Mais voilà, ce pacte a duré et n’a jamais été remis en cause. Les socialistes, malgré une longue période pendant laquelle ils sont parvenus à faire valoir leurs mots d’ordre au sein de leur alliance avec la gauche, ont finalement été intégrés à cette dernière. Le compromis de “défense républicaine” auquel ils ont consenti à la fin du XIXe siècle, et qui ne devait pas durer, a donc conduit à la dissolution de leur spécificité. La gauche a phagocyté le socialisme.

On remarque par ailleurs que la droite réactionnaire a, quant à elle, disparu depuis le milieu du XXe siècle. Elle est remplacée par des partis dont la base électorale est plutôt conservatrice (soucieuse de la défense des valeurs traditionnelles) mais dont les programmes témoignent de leur ralliement massif à l’individualisme libéral, à la mondialisation marchande et au culte de la croissance illimitée. De ce point de vue, l’évolution doctrinaire est bien plus patente à droite qu’à gauche. La droite s’est libéralisée. D’une certaine manière, nous pouvons dire qu’elle s’est “gauchisée”. Finalement, l’auteur décrit, entre 1894 et les années 1970, un processus d’assimilation par la gauche de ses adversaires socialistes et réactionnaires qui aboutira à la pensée unique.

Le socialisme originel décrit par J.-C. Michéa se distingue du libéralisme avant tout par son sens moral. Pour lui, la soutenabilité de nos modes de vie est autant une question de rapport à l’autre que de rapport à notre environnement. De la même manière que nous devons apprendre à vivre dans un monde physique fini (la croissance économique ne saurait être illimitée), il est indispensable de reconnaître la transcendance des limites morales. Alors que l’image la plus répandue du courant libertaire tient justement à la dénonciation de toute forme d’autorité et de normes (« il est interdit d’interdire »), l’auteur, anarchiste lui-même, affirme la nécessité d’une décence ordinaire. Il attire ainsi notre attention sur l’incompatibilité de sphères intellectuelles et militantes qui se réclament toutes, ou qui sont toutes associées à l’anticapitalisme.

Nous retrouvons là le principe de l’ouvrage d’Eve Chiapello et de Luc Boltanski, Le nouvel esprit du capitalisme. Mais pour clivantes qu’elles soient, ses analyses ont cependant le mérite de restituer la cohérence d’une pensée “socialiste”, seule véritable alternative aux impasses actuelles.