De l’avant-Vichy à aujourd’hui

par  A. LACROIX-RIZ, C. AUBIN
Publication : décembre 2009
Mise en ligne : 1er janvier 2010

Le texte qui suit apporte un nouvel éclairage sur ce conditionnement de l’opinion :

Les archives relatives à la période de l’entre-deux-guerres et du régime de Vichy ayant été “déclassifiées”, les historiens ont eu accès à des documents inédits. C’est ce qui a permis à Annie Lacroix-Riz, Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris 7, d’approfondir cette période de notre histoire. Ses recherches ont fait l’objet de publications très documentées, telles que L’Europe et le Reich, Industriels et banquiers sous l’Occupation, Le choix de la défaite, De Munich à Vichy : l’assassinat de la troisième République, 1938-1940, publiées chez Armand Colin, et L’histoire contemporaine sous influence, L’intégration européenne de la France, et La tutelle de l’Allemagne et des États-Unis, publiées par les éditions Le temps des cerises.

Christian Aubin l’a interrogée, pour La Grande Relève, en ces termes : « La France va mal, de plus en plus mal et il est tentant d’assimiler la situation d’aujourd’hui à celle de Vichy : élites d’alors inféodées à l’impérialisme dominant, libertés publiques et démocratiques mises sous régime d’exception permanent, stigmatisation de populations entières, remise en cause des droits des étrangers… Cette assimilation est-elle pertinente selon vous ? Quel peut être l’apport de l’analyse historique contemporaine à l’interprétation de la situation présente ? ».

Voici telle qu’il l’a enregistrée, puis retranscrite, la réponse que lui fit l’historienne (il a ajouté des intertitres pour plus de clarté) :

En fait, ce qui caractérise particulièrement la situation d’aujourd’hui est sa grande similitude avec celle qui a conduit au régime de Vichy. Il faut souligner que contrairement à ce que l’on a l’habitude de dire, il n’y a pas eu de césure entre la fin de la Troisième République et Vichy. Le putsch a été préparé et mené à bien par les forces qui dirigeaient à ce moment l’économie et la société. Donc, je crois qu’il est particulièrement important de voir à quel point la situation d’aujourd’hui ressemble à celle qui a immédiatement précédé l’occupation, c’est-à-dire à celle de 1938-1940.

 La politique extérieure de la France et les impérialismes dominants

En politique extérieure, il est clair que depuis la fin du XIXe siècle les classes dirigeantes françaises n’ont pas été en mesure de diriger seules les classes dominées, exactement dans les conditions requises. Elles ont pris l’habitude depuis l’époque considérée, c’est-à-dire depuis 1870, de se tourner vers les impérialismes dominants, évidemment de manière particulièrement visible dans les crises.

Il est une comparaison qu’on n’ose pas faire, à tort, entre les classes dirigeantes italiennes et les françaises. On a en effet l’habitude de dire que les italiennes, depuis le XIXe siècle, font toujours appel à des tuteurs étrangers, que ce soit du côté des empires centraux, c’est-à-dire celles d’Allemagne ou d’Autriche avant 1914, ou que ce soit du côté des Anglais, puis des anglophones en général, c’est-à-dire des États-Unis. Mais, en fait, la grande bourgeoisie française a fait exactement la même chose. Avant la deuxième guerre mondiale, sous l’effet de la crise, sous l’effet de la concurrence effroyable du capital étranger (qui fait d’ailleurs tout à fait penser à ce qui existe déjà ou à ce qui se dessine aujourd’hui), elle est passée d’une séduction exercée sur elle par les États-Unis, de ce que j’appelle la fidélité atlantique, à la fidélité germanique. Ce fut un retournement spectaculaire car dans cette solution continentale c’est le Reich hitlérien qui apparaissait évidemment comme le tuteur, le maître et l’organisateur.

Donc, si on évoque les élites inféodées à l’impérialisme dominant, oui, on est dans une période tout à fait comparable à celle qui précéda Vichy, à ceci près que l’on demeure aujourd’hui à la “queue” de la période ouverte par la 2ème guerre mondiale, caractérisée par le ralliement total des classes dirigeantes françaises au grand tuteur américain, ralliement spectaculaire des éléments qui avaient été les plus collaborationnistes, qui avaient été les principaux artisans de la venue des Allemands en France et qui avaient donc commis le crime juridiquement établi et défini de “haute trahison” ou d’“intelligence avec l’ennemi”.

 Le grand tournant de Stalingrad

Donc, lorsqu’il s’est avéré que l’Allemagne allait se trouver rapidement en condition d’être vaincue, notamment en se heurtant à la résistance russe, de 1941 à 1944, la grande bourgeoisie française est passée à la fidélité américaine. On est alors dans une situation qui a été très bien relevée par la police politique de Vichy à partir de Stalingrad et par les renseignements généraux. Ils ont fait observer que pour la grande bourgeoisie française, le soldat anglais, le soldat américain, étaient les défenseurs du portefeuille ou du coffre-fort. Aussi, en cette issue de la bataille de Stalingrad, cette couche sociale trouvait-elle que les Anglais et les Américains n’avançaient pas assez vite puisque la question qui était posée était avant tout que l’Europe ne fût pas libérée par les Soviets mais par le tuteur américain.

 Les deux moteurs de l’intégration européenne

Dans cette période historique toutefois, des signes persistants indiquent que la période antérieure reste quand même présente. D’abord parce que la grande bourgeoisie française n’a jamais renoncé à la séduction exercée sur elle par l’Allemagne, et cela se voit dès la fin de la 2ème guerre mondiale. Je l’ai montré dans un petit livre, L’intégration européenne, et je montre d’ailleurs que l’Union Européenne a été, au fond, pour la grande bourgeoisie française, mue par deux moteurs. Le moteur américain, puisque les Américains voulaient absolument créer un marché unifié qui fût entièrement ouvert à leurs marchandises et à leurs capitaux, et donc ils avaient besoin d’une Europe unie. Ils ont fait cette Europe unie, ils l’ont portée sur les fonds baptismaux. L’autre moteur de cette intégration, ce sont les liens qui avaient été conservés par la grande bourgeoisie française avec l’Allemagne, c’est-à-dire des liens qui avaient été tissés avant la deuxième guerre mondiale, qui s’étaient déployés et amplifiés pendant l’occupation de la France. Naturellement, ces liens avaient été d’autant moins distendus ou relâchés pendant cette Occupation que la collaboration n’a pas consisté simplement à vendre des marchandises. Elle a consisté à faire des choses bien plus amples, de postérité bien plus grande, c’est-à-dire s’insérer ou continuer à s’insérer dans des cartels de producteurs qui faisaient d’ailleurs de l’Allemagne le chef de chacun des grands produits considérés, que ce soit le cartel de la chimie, le cartel de l’automobile, etc. C’est également le cas des associations de capitaux, y compris des associations de capitaux qui se sont réalisées dans les mêmes conditions que dans l’avant-guerre, sous le paravent fiscal et politique des pays neutres, en particulier de la Suisse.

J’ai travaillé sur ces associations de capitaux sous l’Occupation et j’ai été persuadée qu’on avait là les suites logiques d’un certain nombre d’engagements de guerre, des résurrections de ces associations. Je pense en particulier à des associations de capitaux de la chimie des années 1970 aux années 1980, quand la chimie française est repassée sous le contrôle de la chimie allemande, c’est-à-dire au sort qu’ont fait à des grandes entreprises françaises, des groupes comme Höchst, Bayer ou BASF. D’ailleurs, dans mon ouvrage Industriels et banquiers sous l’occupation, sur la collaboration économique, je montre à quel point les accords Kuhlmann-Bayer, contractés en Suisse, ont une portée générale. Et je le montre sur la base d’analyses de hauts fonctionnaires français qui en 1944-1945 ont fait observer que ces associations de capitaux, discrètement conclues en Suisse, avaient des chances d’être complètement imperméables à tout éventuelle sanction qui serait décidée par les puissances alliées.

C’est effectivement ce qui s’est produit.

Donc, on est dans une situation marquée par une inféodation des élites aux impérialismes dominants, ce qui n’empêche pas, évidemment, que ces impérialismes associés, y compris les impérialismes dépendants, soient aussi des impérialismes rivaux. On le voit depuis des décennies, on le voit ces temps-ci et on va le voir de manière bien plus cruciale dans les temps à venir.

C’est vrai de l’Union Européenne comme c’est vrai par ailleurs : les capitalistes ne sont d’accord que sur un seul point, un point fondamental, qui est l’écrasement des salaires. Sur le reste, ils ne peuvent pas être d’accord et quand la crise vient frapper, que la question se pose de la préservation des marchés, ou de la préservation d’une partie des marchés, et bien ce que beaucoup ont voulu ignorer ces dernières décennies c’est-à-dire le caractère du système fondamentalement fondé sur la concurrence et la concurrence belliqueuse et la concurrence effrénée des capitaux, ce caractère, bien entendu, va s’afficher, même si on lui trouve des justifications idéologiques. Et on trouve beaucoup de ces justifications ces temps-ci, pour nous masquer les ressemblances profondes entre les précédentes crises systémiques du capitalisme et la présente crise.

 La mise sous régime d’exception des libertés publiques et démocratiques

Mon récent ouvrage sur la période 1938-1940, De Munich à Vichy. L’assassinat de la Troisième République. 1938-1940, montre que, dans une période de crise, à un moment où les populations expriment leur rejet de la dégradation de leurs conditions de travail et de vie, le capitalisme est tenté par des solutions de force. Il est d’autant plus tenté par des solutions de force qu’il a besoin d’écraser, au sens propre, les salaires, c’est-à-dire de réduire le salaire nominal et le salaire réel.

Il y a quelques années, j’avais des discussions avec des proches auxquels j’annonçais cette baisse des salaires nominaux, pour les circonstances où la crise deviendrait franchement systémique au “centre” (au cœur du système, c’est-à-dire dans les pays impérialistes dominants). Et les proches en question me disaient « mais non, ça n’est pas possible ! ». J’expliquais que dans la crise systémique tout était bon pour obtenir la baisse des salaires réels, d’une manière ou d’une autre.

Et on va le constater, parce que les prix cartellisés résistent bien (et on est dans des économies encore plus cartellisées qu’il y a un certain nombre de décennies) et malgré les tendances à la déflation, il est permis de croire que les prix cartellisés sortiront leur épingle du jeu. Tout ça fait que c’est ce système, en l’occurrence celui de notre grande bourgeoisie française, qui passe son temps à montrer à quel point la France est un pays démocratique, des Droits de l’Homme, aimant les libertés, etc., et bien c’est ce système qui a mis les libertés publiques et démocratiques sous le boisseau.

 La dégradation dangereuse des capacités de défense des populations

Il faut d’abord dire que les réorganisations du capitalisme français après la deuxième guerre mondiale ont abouti à de premières dégradations, très sensibles, des capacités de défense de la population, par rapport à l’entre-deux-guerres.

C’est quelque chose qu’il ne faut surtout pas négliger.

Je pense en particulier à ce qu’a représenté 1958 du point de vue du contrôle par la grande bourgeoisie des organes exclusifs du pouvoir. Non pas d’ailleurs parce que le Parlement aurait eu en France un pouvoir considérable, car les classes dirigeantes pouvaient faire à peu près ce qu’elles voulaient, même dans l’avant-guerre, mais quand même, il y avait, en quelque sorte, des garde-fous.

Les institutions de 1958 ont déjà entraîné une diminution considérable des capacités de réaction des populations. Il y avait des partis, des groupements qui les défendaient. Il est intéressant d’observer qu’alors même que la grande bourgeoisie a pris le contrôle de la totalité des lieux d’exercice du pouvoir, ça ne lui suffit pas dans la crise, puisqu’après toutes les mesures qu’elle a déjà prises contre les droits du Parlement, contre l’indépendance des partis ou des groupements, elle est obligée d’en prendre de nouvelles. Elle leur donne des masques idéologiques de justification, comme toujours : l’ouverture des coffres de voitures, c’est à cause du terrorisme en dehors des frontières, ou à cause des tentations terroristes des loubards de banlieue…

Il est clair que depuis un certain nombre d’années, on assiste à une réduction très sensible des libertés publiques et à un accroissement de l’intervention policière, de la brutalité policière. Personne ne peut penser que l’ouverture des coffres de voiture, les mesures de garde-à-vue, toute une série de mesures attentatoires aux libertés, aient été prises par hasard. Il y a là une accumulation considérable qui, en gros, si le peuple français n’y prend garde et ne réagit pas, met actuellement la grande bourgeoisie française en mesure de réaliser une dictature terroriste du type de celle de Vichy, pratiquement sans avoir besoin de fonder des institutions nouvelles.

Mais je veux faire observer quand même une chose, pour qu’on ne pousse pas trop loin l’étude des dissemblances.

En 1940-1941, les hommes de Vichy (dont certains, d’ailleurs, étaient encore des hommes de la Troisième République, ou des hommes qui avaient été mis en avant par les hommes de la Troisième République) ont fait observer, à maintes reprises, et en particulier en matière de répression, notamment anticommuniste, qu’ils n’avaient pas besoin de mesures nouvelles. Le régime de Daladier et de Reynaud, les deux ans de pouvoir de Daladier d’avril 1938 à mars 1940 et les deux mois de Reynaud, leur avaient donné des instruments de répression tels qu’il suffisait d’ajouter un petit alinéa, ici ou là, pour faire en sorte, par exemple, que les communistes qui étaient en prison depuis septembre 1939 y demeurassent ad vitam eternam.

L’étape suivante, celle de Pucheu ministre de l’Intérieur, est le moment où ces mêmes communistes, objet de répression, peuvent être tués sans aucune difficulté.

J’y insiste, car il faut bien voir qu’en ce moment on est en train de nous inventer des nouveautés qui n’en sont pas, et de prétendre que l’évolution actuelle serait totalement différente de celle qui a mené à la dictature terroriste de Vichy. Mais c’est la même, c’est-à-dire une accumulation de mesures attentatoires à la démocratie qui fait que finalement, pour décider de mettre la police partout dans les rues au petit matin, il suffit de généraliser un certain nombre de dispositions qui ont été prises dans la période antérieure.

On a en ce moment une législation d’exception partout, et dans des domaines très différents. On convoque des gens qui ont pris telle position sur tel sujet par courrier électronique, on arrête des manifestants fort pacifistes, on a de la police plein le métro… Enfin tout le monde le sait plus ou moins, parce que tout le monde est témoin de certaines choses de plus en plus visibles.

Par conséquent, il faut bien considérer qu’il y a un lien logique entre l’accumulation permanente, l’accumulation accélérée de ce genre de mesures et l’usage systématique qu’on veut en faire à terme.

De ce point de vue, là encore, la période actuelle ressemble beaucoup à celle qui a précédé Vichy.

 La stigmatisation de populations et la remise en cause des droits des étrangers

En ce qui concerne la stigmatisation de populations entières et la remise en cause des droits des étrangers, je dois dire que même certains chercheurs ayant fait d’excellents travaux sur l’immigration sont persuadés, parce qu’on le serine à longueur d’antenne, que dans les périodes de crise c’est en quelque sorte ce qu’on appelle joliment “l’opinion publique” qui ferait pression sur les États, donc, en gros sur les gens “d’en haut”, pour que des mesures assassines soient prises contre les étrangers. Moi, j’ai montré que de 1938 à 1940, une série de mesures ont été prises par décrets, c’est-à-dire sans consultation du Parlement ; mais le Parlement avait accepté de se faire paralyser en consentant les pleins pouvoirs, renouvelés par trimestre. Donc des mesures assassines ont été prises contre les étrangers comme la limitation de leurs droits, les expulsions, les interdictions d’expression démocratique.

C’était, nous dirait-on, en quelque sorte, une chasse aux étrangers parce que la population manifestait sa mauvaise humeur à leur endroit. Or, c’est entièrement faux puisque l’étude des sources patronales m’a montré que c’était le grand patronat qui avait rédigé les textes assassins contre les étrangers, tout simplement parce qu’il y avait là un élément tactique essentiel dans la stratégie de liquidation des salaires, qui emprunte des voies très diverses. Il y a évidemment la division profonde des catégories de travailleurs. Cette division passait, avant la seconde guerre mondiale, par la stigmatisation des réfugiés qui étaient arrivés massivement, d’abord d’Italie, ensuite d’Allemagne, puis encore plus massivement, tels les 500.000 Espagnols qui sont venus à partir de mars 1939. C’était d’ailleurs comme une sanction, désormais publique, de la position que la France avait adoptée en matière d’étranglement de la République espagnole, car il n’y a pas que l’Axe Rome-Berlin qui ait liquidé l’Espagne, il y a les démocraties occidentales qui, non seulement, ont laissé faire, mais ont rendu la chose possible. Et donc, le patronat avait découvert, de longue date, à quel point les travailleurs étrangers, d’une part, étaient susceptibles, dans un premier temps, de peser directement sur les salaires (c’est pour ça qu’ils les avaient importés depuis 1880), d’autre part, pouvaient être un moyen de peser indirectement sur les salaires également : la présence de cette masse de travailleurs étrangers était en effet exploitable par les moyens d’information que contrôlait ou possédait le patronat, puisque ces moyens d’information diffusaient la thèse que ces étrangers étaient méchants, inassimilables, épouvantables, ne méritaient aucun droit…etc. Il faut le dire, c’est une politique qui comporte, bien entendu, un volet idéologique que nous connaissons, celui de la stigmatisation du méchant étranger (désormais sous la forme du discours sur “l’identité nationale”), mais il ne faut jamais l’oublier, particulièrement dans ces périodes de crise, toute pratique idéologique a des fondements et en particulier des fondements économiques.

Et de ce point de vue, il est clair que l’assaut contre les salaires est passé, depuis les dernières décennies, comme dans les décennies qui ont précédé la deuxième guerre mondiale, par une division systématique des travailleurs suivant leurs origines ethniques, culturelles, etc.

 L’union européenne élargie comme facteur d’aggravation de l’exploitation

Le phénomène historique d’une zone d’influence américaine étendue à la quasi-totalité du continent européen est une question décisive : car ce qui a été célébré, sur le plan idéologique, comme le triomphe de la liberté et le bonheur étendu sur la quasi-totalité de l’Europe, était tout simplement le renversement du rapport de forces issu de 1945, la zone d’influence soviétique étant transformée en zone d’influence américaine, c’est-à-dire en zone capitaliste comme le reste. Or, puisqu’on évoque ces travailleurs étrangers, on a là quelque chose de fort semblable à ce qui s’est produit dans l’entre-deux-guerres, mais cependant avec une différence qui tient à la configuration professionnelle des populations en question.

En effet, l’Europe orientale, (et c’est pourquoi il était si dommageable pour le capitalisme qu’elle fût retirée à la gestion de l’Occident), fonctionnait dans l’entre-deux-guerres avec une double fonction : d’une part, d’approvisionneur de matières premières à bas prix, d’autre part, de fournisseur aussi de main-d’œuvre à bas prix et à faible qualification relative. C’est-à-dire, par exemple, d’anciens ouvriers de la terre qui devenaient mineurs, et, sans détailler catégorie par catégorie, il s’agissait de populations qui avaient un bas niveau de formation et qui étaient, bien entendu, indispensables aux industriels soucieux de bloquer ou baisser les salaires, industrie française en tête.

Dans la période qui vient de s’écouler, on a eu, du point de vue du grand capitalisme, des conditions pratiquement idéales, y compris en France : un afflux de main-d’œuvre provenant des pays anciennement colonisés, constituée de catégories très proches de celles de l’Europe orientale de l’entre-deux-guerres, c’est-à-dire de travailleurs qui, avec une faible qualification initiale, venaient fournir une masse d’emplois dans l’industrie, dans le bâtiment, etc.

Puis, avec la transformation de l’Europe Orientale en zone placée sous le contrôle des impérialismes dominants, on a eu cette situation tout à fait nouvelle, et qui est une caractéristique de la phase présystémique de la crise : un afflux massif de main-d’œuvre de deux localisations géographiques, une main-d’œuvre à bas prix mais, à la différence de l’entre-deux-guerres, et à extrême qualification, parce que le système socialiste avait donné à la quasi-totalité de la population un niveau supérieur à celui du baccalauréat. Par conséquent, l’impérialisme, après avoir vaincu la sphère socialiste d’Europe, a été mis en situation d’exploiter pour la première fois des travailleurs de très haut niveau de formation à des tarifs très bas.

J’ai dit de deux localisations géographiques parce que le phénomène a eu lieu dans deux directions. D’une part, on le sait, avec certains pays comme l’Angleterre et l’Allemagne, qui ont encore reçu un afflux plus massif de populations d’Europe Orientale, et, simultanément, le phénomène de délocalisation des capitaux, permettant de remplacer, par exemple, un spécialiste d’informatique français par un spécialiste d’informatique roumain. On peut faire observer que la phase contemporaine du capitalisme a apporté un degré de quasi-perfection dans les tentatives du capitalisme pour extraire la plus-value dans les meilleures conditions, même bien plus favorables que dans la période antérieure. Ce qui ne veut pas dire que soit supprimée la loi économique de la baisse tendancielle du taux de profit, phénomène essentiel bien que non “visible” et actuellement non étudié.

Après les quelques décennies de transformation socialiste des économies d’Europe Orientale, l’impérialisme, lorsqu’il a été en mesure de provoquer une défaite, fût-elle provisoire, du système socialiste, a gagné une capacité d’exploitation et de surexploitation de la main-d’œuvre qualifiée tout à fait nouvelle et considérable.