De la crise au fascisme ?

par  J.-P. MON
Publication : décembre 2001
Mise en ligne : 21 août 2008

Selon un rapport [1] consacré aux perspectives économiques mondiales « le monde serait au bord de sa pire récession depuis 1945 », mais les attentats anti-américains du 11 septembre n’en sont pas responsables car « le monde se dirigeait vers une crise de toute façon ». L’histoire nous a montré à maintes reprises que lorsque le capitalisme ne sait plus comment sortir d’une crise, il cherche son salut dans la guerre à l’extérieur et dans la répression à l’intérieur. C’est ce qui se passait dans le contexte de guerre froide qui suivit presque immédiatement la fin des hostilités en 1945. Dans un éditorial de La Grande Relève [2], Jacques Duboin expliquait que « le fascisme est la forme autoritaire que revêt le capitalisme en pleine décomposition ». Si on remplace dans ce texte “communistes” par “islamistes”, on retrouve bien des analogies avec la situation actuelle.

Seattle, novembre 1999. Ce qui devait être le “Round du millénaire”, le point de départ de la libéralisation totale du commerce impulsée par l’OMC échoue piteusement à cause des rivalités économiques entre les États-Unis, l’Union européenne et les pays du Sud. Dans le même temps, la “société civile” (ONG, syndicats, associations,…) manifeste dans la rue contre la marchandisation du monde et du vivant. 50.000 personnes venues d’innombrables pays tiennent un véritable contre-sommet. Partout dans le monde ont lieu des manifestations de soutien. Leur programme commun ?— “Le monde n’est pas une marchandise”. Dans Seattle, ville phare de la glorieuse industrie américaine (Boeing et Microsoft, entre autres, y ont leur siège social…), la police américaine est rapidement débordée par les manifestants. Les organisateurs du round n’avaient pas imaginé une telle fête… Dans son discours de clôture, Clinton, hypocrite beau joueur, déclare : « Je suis content qu’ils (les manifestants) soient venus parce qu’ils représentent des millions de personnes qui s’interrogent. Nous devons donc accepter leurs questions et leur fournir une réponse ».

Forts de ce succès, les “antimondialisation-libérale” s’organisent. Désormais, aucune réunion de l’OMC, du FMI, de la Banque mondiale, du G7 ou 8… ne pourra se tenir sans être accompagnée de manifestations réunissant de plus en plus de personnes. Voir la rue dévoiler leurs plans et les contester est intolérable pour les “promondialisation-libérale”. Il leur faut par tous les moyens déconsidérer ce mouvement de contestation. Aussi voit-on se développer, avec l’aide des gouvernements “démocratiquement élus”, les provocations policières lors des diverses réunions qui se succèdent : Prague, Göteborg, Québec, Barcelone,… pour culminer à Gènes avec la mort d’un manifestant, de nombreuses arrestations et des sévices policiers. Mais rien n’y fait, les “antimondialisation-libérale” continuent de manifester et courageusement la conférence ministérielle de l’OMC va se réfugier dans les sables du désert, à Doha (Qatar) pour tenir son assemblée générale où un accord pour ouvrir de nouvelles négociations sur la libéralisation des échanges sera trouvé à l’arraché.

Entre-temps, les symboles de la puissance financière et militaire des États-Unis, World Trade Center et Pentagone ont été mis à mal par de terribles attentats. L’Amérique du Nord étant le symbole de la liberté, de la libre entreprise, en un mot du Bien, l’amalgame devenait inévitable : antimondialiste = terroriste. Et pour vaincre le Mal, il fallait lui faire la guerre à l’extérieur comme à l’intérieur.

 L’ennemi extérieur

Il fut rapidement trouvé : c’était l’allié d’hier contre le communisme, formé par la CIA et garant des intérêts pétroliers américains en Afghanistan. Mais, devenu un peu trop religieux, il n’avait qu’une idée fixe : chasser les hérétiques chrétiens du pays qui abrite la Mecque, l’Arabie saoudite, principal fournisseur de pétrole des américains. Ce qui constitue, bien sûr, une circonstance aggravante ! Fait sans précédent, les États-Unis déclarèrent donc la guerre, non pas à un pays, mais à un concept mal défini, le terrorisme, qu’ils ont maté-rialisé par Ben Laden et son organisation Al Qaida, en attendant d’en trouver de nouvelles “concrétisations”. Bush ayant décrété que ceux qui ne sont pas avec lui sont contre lui et devront rendre des comptes, pratiquement tous les chefs d’état et de gouvernements de la planète se sont rangés derrière lui. Parmi ses plus fidèles alliés occidentaux, la France s’engage chaque jour un peu plus dans le conflit afghan. Mais qui peut croire vraiment que les Américains ont besoin de l’aide de nos Mirages 2000 ? Ne serait-ce pas plutôt pour bénéficier des retombées économiques de la reconstruction qui suivra forcément la destruction de l’Afghanistan ? On se rappelle qu’après la Guerre du Golfe en 1991 (il y a du pétrole, là bas aussi !), la France n’avait obtenu que des clopinettes dans la reconstruction du Koweit. Elle s’est, par contre, beaucoup mieux débrouillée au Kosovo. Ainsi apprend-t-on que « sur un peu plus d’un milliard de francs, de contrats signés, toutes nationalités confondues, pour la reconstruction du territoire, les sociétés françaises ont raflé entre 25 et 30% des marchés, pour un montant total de 350 à 400 millions de francs. […] Pour obtenir ces bons résultats, les Français ont dû se battre. Car, aux lendemains des frappes aériennes anti-Milosevic, c’est une véritable curée qui s’est engagée sur le terrain entre les entreprises des cinq pays membres de l’Otan qui avaient envoyé un contingent et s’étaient vus attribuer une zone à administrer. En privé, les militaires appellent ça le “pay-back de la crise”, en français le retour sur investissement, voire ”les dividendes de la paix” » [3]. Bref, une fois encore, parce que nos gouvernants restent scotchés à des théories économiques du passé, il semble, hélas, que « l’histoire bégaie ».]]. En attendant, les bombardiers américains font méticuleusement leur travail de destruction et tant pis pour les dégâts collatéraux ! Espérons toutefois que les États-Unis n’en arriveront pas, comme les y incitent certains parlementaires extrémistes, à utiliser leur nouvelle arme secrète la “mininuke“, bombe légère mais très puissante : bourrée de plutonium, « idéale pour détruire les bunkers » [4].

 Mais qui est l’ennemi intérieur ?

Comme l’ennemi peut être partout et, notamment à l’intérieur, G.W. Bush a signé le 26 octobre la loi “patriote”, c’est à dire la loi antiterroriste, votée la veille par le Congrès. Elle va de la définition du terrorisme domestique à la protection de la frontière du Nord ou à l’emploi de traducteurs d’arabe par le FBI. Elle prévoit l’allongement de 2 à 7 jours de la durée de la garde à vue des étrangers soupçonnés d’être liés à un réseau terroriste, l’extension des écoutes téléphoniques, le développement de la surveillance électronique, la perquisition des ordinateurs et la saisie de e-mails,… « Le gouvernement entend faire appliquer cette loi avec toute l’urgence d’une nation en guerre » a dit G.W. Bush pour qui cette loi ne porte pas atteinte aux libertés individuelles fondamentales. S’engouffrant dans la brèche, le gouvernement français vient de faire voter par l’Assemblée nationale la “loi sur la sécurité quotidienne” qui sera applicable jusqu’à la fin 2003 et qui autorise notamment, sous certaines conditions, la fouille des véhicules et des domiciles, les palpations de personnes par des agents de sécurité privés, l’accès aux communications téléphoniques et aux e-mails. On n’a pas encore bien identifié les ennemi de l’intérieur, pas plus en Europe qu’en Amérique du Nord, mais avoir prêt à l’emploi un ensemble de lois “antiterroriste” peut se révéler fort utile pour réprimer des manifestations dérangeantes pour des gouvernements confrontés à des conflits sociaux de plus en plus nombreux dans une économie entrée en récession.

 Des précédents

Ce n’est pas une démarche nouvelle : en 1942, Roosevelt crée les “fiches de loyalisme” ; en 1946, Truman constitue une commission d’enquête sur le loyalisme des fonctionnaires fédéraux ; en 1950 le congrès américain vote la loi Mac Carran dite “de sécurité intérieure” ; enfin, cette même année, les restrictions aux liberté fondamentales, si chères à l’Amérique, culminent avec les mesures prises à l’instigation du trop célèbre sénateur Mac Carthy à l ‘encontre de « tout le groupe des tenants du New Deal aux idées biscornues ». Lors de cette “chasse aux sorcières”, comme on l’a appelée, tous ceux qui sont suspectés de sympathies communistes (journalistes, universitaires, artistes, membres de l’administration,…) sont chassés de leurs emplois et parfois même traînés en justice. Cela dure jusqu’à ce que Mac Carthy soit mis en minorité au Sénat, en 1954. En France, en 1948, pour faire face aux “troubles sociaux”, Jules Moch (SFIO) rappelle les classes 1947/2 et 1948/1 et l’armée intervient pour dégager les puits de mines occupés par les mineurs en grève ; il dénonce un complot du Kominform contre le plan Marshall… « Enfin l’on excita les sentiments nationalistes pour justifier les armements, qui créèrent des salaires et des profits… Mais le comble, c’est que toutes ces mesures sont prises dans les pays démocratiques en criant bien fort qu’on veut combattre le fascisme et le totalitarisme ! » [2].

Bref, une fois encore, parce que nos gouvernants restent scotchés à des théories économiques du passé, il semble, hélas, que « l’histoire bégaie ».


[1Rapport du cabinet d’audit Deloitte and Touche, La Tribune, p.5, 30/10/2001.

[2La Grande Relève N° 30, 1948 dont nous avons publié des extraits dans le N°980, p.16 août-septembre 1998.

[3Seattle, novembre 1999. Ce qui devait être le “Round du millénaire”, le point de départ de la libéralisation totale du commerce impulsée par l’OMC échoue piteusement à cause des rivalités économiques entre les États-Unis, l’Union européenne et les pays du Sud. Dans le même temps, la “société civile” (ONG, syndicats, associations,…) manifeste dans la rue contre la marchandisation du monde et du vivant. 50.000 personnes venues d’innombrables pays tiennent un véritable contre-sommet. Partout dans le monde ont lieu des manifestations de soutien. Leur programme commun ?— “Le monde n’est pas une marchandise”. Dans Seattle, ville phare de la glorieuse industrie américaine (Boeing et Microsoft, entre autres, y ont leur siège social…), la police américaine est rapidement débordée par les manifestants. Les organisateurs du round n’avaient pas imaginé une telle fête… Dans son discours de clôture, Clinton, hypocrite beau joueur, déclare : « Je suis content qu’ils (les manifestants) soient venus parce qu’ils représentent des millions de personnes qui s’interrogent. Nous devons donc accepter leurs questions et leur fournir une réponse ». Forts de ce succès, les “antimondialisation-libérale” s’organisent. Désormais, aucune réunion de l’OMC, du FMI, de la Banque mondiale, du G7 ou 8… ne pourra se tenir sans être accompagnée de manifestations réunissant de plus en plus de personnes. Voir la rue dévoiler leurs plans et les contester est intolérable pour les “promondialisation-libérale”. Il leur faut par tous les moyens déconsidérer ce mouvement de contestation. Aussi voit-on se développer, avec l’aide des gouvernements “démocratiquement élus”, les provocations policières lors des diverses réunions qui se succèdent : Prague, Göteborg, Québec, Barcelone,… pour culminer à Gènes avec la mort d’un manifestant, de nombreuses arrestations et des sévices policiers. Mais rien n’y fait, les “antimondialisation-libérale” continuent de manifester et courageusement la conférence ministérielle de l’OMC va se réfugier dans les sables du désert, à Doha (Qatar) pour tenir son assemblée générale où un accord pour ouvrir de nouvelles négociations sur la libéralisation des échanges sera trouvé à l’arraché. Entre-temps, les symboles de la puissance financière et militaire des États-Unis, World Trade Center et Pentagone ont été mis à mal par de terribles attentats. L’Amérique du Nord étant le symbole de la liberté, de la libre entreprise, en un mot du Bien, l’amalgame devenait inévitable : antimondialiste = terroriste. Et pour vaincre le Mal, il fallait lui faire la guerre à l’extérieur comme à l’intérieur. L’ennemi extérieur Il fut rapidement trouvé : c’était l’allié d’hier contre le communisme, formé par la CIA et garant des intérêts pétroliers américains en Afghanistan. Mais, devenu un peu trop religieux, il n’avait qu’une idée fixe : chasser les hérétiques chrétiens du pays qui abrite la Mecque, l’Arabie saoudite, principal fournisseur de pétrole des américains. Ce qui constitue, bien sûr, une circonstance aggravante ! Fait sans précédent, les États-Unis déclarèrent donc la guerre, non pas à un pays, mais à un concept mal défini, le terrorisme, qu’ils ont maté-rialisé par Ben Laden et son organisation Al Qaida, en attendant d’en trouver de nouvelles “concrétisations”. Bush ayant décrété que ceux qui ne sont pas avec lui sont contre lui et devront rendre des comptes, pratiquement tous les chefs d’état et de gouvernements de la planète se sont rangés derrière lui. Parmi ses plus fidèles alliés occidentaux, la France s’engage chaque jour un peu plus dans le conflit afghan. Mais qui peut croire vraiment que les Américains ont besoin de l’aide de nos Mirages 2000 ? Ne serait-ce pas plutôt pour bénéficier des retombées économiques de la recons-truction qui suivra forcément la destruction de l’Afghanistan ? On se rappelle qu’après la Guerre du Golfe en 1991 (il y a du pétrole, là bas aussi !), la France n’avait obtenu que des clopinettes dans la reconstruction du Koweit. Elle s’est, par contre, beaucoup mieux débrouillée au Kosovo. Ainsi apprend-t-on que « sur un peu plus d’un milliard de francs, de contrats signés, toutes nationalités confondues, pour la reconstruction du territoire, les sociétés françaises ont raflé entre 25 et 30% des marchés, pour un montant total de 350 à 400 millions de francs. […] Pour obtenir ces bons résultats, les Français ont dû se battre. Car, aux lendemains des frappes aériennes anti-Milosevic, c’est une véritable curée qui s’est engagée sur le terrain entre les entreprises des cinq pays membres de l’Otan qui avaient envoyé un contingent et s’étaient vus attribuer une zone à administrer. En privé, les militaires appellent ça le “pay-back de la crise”, en français le retour sur investissement, voire ”les dividendes de la paix” »3. En attendant, les bombardiers américains font méticuleusement leur travail de destruction et tant pis pour les dégâts collatéraux ! Espérons toutefois que les États-Unis n’en arriveront pas, comme les y incitent certains parlementaires extrémistes, à utiliser leur nouvelle arme secrète la “mininuke“, bombe légère mais très puissante : bourrée de plutonium, « idéale pour détruire les bunkers »4. Mais qui est l’ennemi intérieur ? Comme l’ennemi peut être partout et, notamment à l’intérieur, G.W. Bush a signé le 26 octobre la loi “patriote”, c’est à dire la loi antiterroriste, votée la veille par le Congrès. Elle va de la définition du terrorisme domestique à la protection de la frontière du Nord ou à l’emploi de traducteurs d’arabe par le FBI. Elle prévoit l’allongement de 2 à 7 jours de la durée de la garde à vue des étrangers soupçonnés d’être liés à un réseau terroriste, l’extension des écoutes téléphoniques, le développement de la surveillance électronique, la perquisition des ordinateurs et la saisie de e-mails,… « Le gouvernement entend faire appliquer cette loi avec toute l’urgence d’une nation en guerre » a dit G.W. Bush pour qui cette loi ne porte pas atteinte aux libertés individuelles fondamentales. S’engouffrant dans la brèche, le gouvernement français vient de faire voter par l’Assemblée nationale la “loi sur la sécurité quotidienne” qui sera applicable jusqu’à la fin 2003 et qui autorise notamment, sous certaines conditions, la fouille des véhicules et des domiciles, les palpations de personnes par des agents de sécurité privés, l’accès aux communications téléphoniques et aux e-mails. On n’a pas encore bien identifié les ennemi de l’intérieur, pas plus en Europe qu’en Amérique du Nord, mais avoir prêt à l’emploi un ensemble de lois “antiterroriste” peut se révéler fort utile pour réprimer des manifestations dérangeantes pour des gouvernements confrontés à des conflits sociaux de plus en plus nombreux dans une économie entrée en récession. Des précédents Ce n’est pas une démarche nouvelle : en 1942, Roosevelt crée les “fiches de loyalisme” ; en 1946, Truman constitue une commission d’enquête sur le loyalisme des fonctionnaires fédéraux ; en 1950 le congrès américain vote la loi Mac Carran dite “de sécurité intérieure” ; enfin, cette même année, les restrictions aux liberté fondamentales, si chères à l’Amérique, culminent avec les mesures prises à l’instigation du trop célèbre sénateur Mac Carthy à l ‘encontre de « tout le groupe des tenants du New Deal aux idées biscornues ». Lors de cette “chasse aux sorcières”, comme on l’a appelée, tous ceux qui sont suspectés de sympathies communistes (journalistes, universitaires, artistes, membres de l’administration,…) sont chassés de leurs emplois et parfois même traînés en justice. Cela dure jusqu’à ce que Mac Carthy soit mis en minorité au Sénat, en 1954. En France, en 1948, pour faire face aux “troubles sociaux”, Jules Moch (SFIO) rappelle les classes 1947/2 et 1948/1 et l’armée intervient pour dégager les puits de mines occupés par les mineurs en grève ; il dénonce un complot du Kominform contre le plan Marshall… « Enfin l’on excita les sentiments nationalistes pour justifier les armements, qui créèrent des salaires et des profits… Mais le comble, c’est que toutes ces mesures sont prises dans les pays démocratiques en criant bien fort qu’on veut combattre le fascisme et le totalitarisme ! »[[<2>

[4Le Monde, 21/11/2001.