Des criminels de guerre bien tranquilles

par  A. PRIME
Publication : décembre 1990
Mise en ligne : 17 décembre 2008

Depuis cet été se dessine un autre scénario : celui de la relance de la machine économique américaine par la guerre (livrée ou pas), tufce au prix d’une relance de l’inflation". C’est le Monde du 16 octobre qui fait cette constatation. Et il ajoute  :"La relance par la guerre s’est déjà produite trois fois au cours du 20e siècle américain".

Ce n’est pas à des distributistes qu’il faut démontrer que les activités d’armement et la guerre ont toujours été une source de profits juteux et sans risques, doublée souvent d’un exutoire aux difficultés des économies capitalistes.

1. LA DEUXIEME GUERRE MONDIALE

Comme nous le savons, la politique du New Deal de Roosevelt n’avait pu résorber les 13 à 17 millions de chômeurs qui "disparurent" avec la guerre en devenant soldats ou producteurs d’armements. On risquait de les retrouver "à la sortie", le nombre des victimes américaines ayant été infime par rapport aux 50 millions de morts de la deuxième guerre mondiale.

C’est Eisenhower lui-même, pourtant peu versé dans l’économie, qui a déclaré le 3 octobre 1952 au cours de sa campagne électorale :" C’est la guerre et non te New Deal qui a mis fin au chômage ; c’est la guerre qui a permis un degré élevé d’activité économique... Le fait fout simple est que la seule amélioration obtenue dans notre situation économique depuis vingt ans ne s’est manifestée que dans les cinq années qui ont suivi la dernière guerre mondiale". (1)

Ce qu’il faut bien comprendre, sur le plan historique, c’est que, dans l’esprit des dirigeants capitalistes (sinon dans la réalité, comme la suite de l’histoire l’a malheureusement montré), le communisme, le socialisme, compte tenu des méfaits du capitalisme (crise de 1930, Hitler) devenaient dangereux. Ils acquéraient une aura de progrès économique et social, de libération de l’homme qui fascinait travailleurs, artistes, intellectuels dans le monde entier. Et l’URSS victorieuse du nazisme, au prix de 20 millions de morts, n’était plus l’épouvantail, l’homme au couteau entre les dents des années 20. Elle devenait un pôle d’attraction, voire d’admiration. Stalingrad ne fut pas qu’une victoire militaire.

II fallait absolument casser cette image, cette référence. Et c’est à cette tâche que se consacrèrent, la guerre à peine achevée, deux "criminels de guerre bien tranquilles", Churchill et Truman, dont l’un au moins, le premier, continue de passer pour un grand homme.

Le Monde Diplomatique d’Août 1990 a publié, pour le 45e anniversaire du bombardement atomique d’Hiroshima, un article très documenté qu’il faudrait lire entièrement pour être convaincu que l’accusation, même à l’encontre de Churchill, n’est, hélas !, pas blasphématoire.

Nous citons les passages essentiels, et d’abord le titre : "Effrayer les Soviétiques, commencer la guerre froide : les véritables raisons de la destruction d’Hiroshima". Léo Szilard, qui avait rencontré le secrétaire d’Etat, James Byrnes, rapporte

"Byrnes ne prétendait pas qu’il était nécessaire d’utiliser la bombe contre les villes japonaises pour gagner la guerre. Son idée était que la possession et l’usage de la bombe rendraient la Russie plus contrôlable".

Informé de l’usage imminent de la bombe par le Ministre de la Guerre, Eisenhower note dans ses Mémoires  : "Je lui fis part de la gravité de mes doutes. D’abord sur la base de ma conviction que le Japon était déjà battu, et donc que 1 utilisation de la bombe était complètement Inutile. Ensuite, parce que je pensais que notre pays devait éviter de choquer l’opinion mondiale en utilisant une arme qui, à mon avis, n’était plus indispensable pour sauver des vies américaines". De la même manière, le chef d’état-major, l’amiral William Leahy, un partisan du New Deal, écrivit : "Les Japonais étaient déjà battus et prêts à capituler. L’usage de cette arme barbare à Hiroshima et à Nagasaki n’a apporté aucune contribution matérielle à notre combat contre le Japon. Les Efats-Unis en tant que premier pays à utiliser cette bombe ont adopté des normes éthiques semblables à celles des barbares du Haut Moyen Age". En revanche, lorsqu’il fut informé de l’holocauste de Nagasaki, en revenant de la conférence de Postdam, à bord du croiseur Augusta, Truman fit part de sa jubilation au Commandant du bâtiment  :"C’est la plus grande chose de l’Histoire".

Le physicien anglais P.M. Blackett écrivit "La bombe fut la première opération d’importance dans la guerre froide diplomatique".

Truman devint donc criminel de guerre uniquement pour impressionner l’URSS. En effet, le 10 mars 1945, des bombardements "classiques" sur Tokyo avaient fait 125.000 victimes. Voilà pour Truman, ce petit drapier failli, devenu sénateur, puis vice-président en 1944 et président en avril 1945, à la mort de Roosevelt. Quel dommage que ce dernier n’ait pas vécu seulement un an de plus ! Truman mourut tranquillement dans son lit en 1972. La conscience tranquille ? Probablement.

Et Churchill ? Dans le Monde Diplomatique, on lit : "Churchill reçut la nouvelle de la destruction des deux villes japonaises avec joie, en la parant de justifications mensongères. Il faut dire que c’était lui en personne qui donna l’ordre de détruire Dresde (120.000 victimes)... Dans la grande vision churchillienne, Dresde et Hiroshima n’étaient qu’un élément de la stratégie globale de la guerre froide en train de naître".

Lord Alanbrooke note dans son journal en 1945  :"selon Churchill, nous avions désormais entre les mains quelque chose qui rétablirait l’équilibre avec les Russes. Le secret de cet explosif et la capacité de l’utiliser modifieraient complètement l’équilibre diplomatique qui était à la dérive depuis la défaite de 1 Allemagne. Churchill se voyait déjà en mesure d’éliminer tous les centres industriels soviétiques et toutes les zones à forte concentration de population. II s’était immédiatement peint une magnifique image de lui-même comme unique détenteur de ces bombes, capable de les lancer où il le voulait, donc devenu toutpuissant et en mesure de dicter ses volontés à Staline" :

"Rétablirait l’équilibre" : cela montre bien le poids moral de l’URSS à la fin de la guerre. Letandem Truman-Churchill mit au point le 10 février 1946 à la Maison Blanche le développement stratégique de la guerre froide, concrétisé dans le fameux discours de Fulton, le 5 mai, où Churchill lança pour la première fois l’expression "rideau de fer". Le Monde Diplomatique rappelle l’antibolchevisme viscéral de Churchill qui disait : "Le bolchevisme n’est pas une politique, mais une maladie".

Déjà, en 1919-1922, Ministre de la Défense, il avait soutenu les armées blanches contre la jeune révolution soviétique. En 1926, il déclarait que le régime de Mussolini "rendait service au monde entier". Ce n’est que lorsqu’il comprit qu’Hitler ne jouerait pas le rôle que le capitalisme aux abois (crise de 1930) voulait lui confier - détruire l’URSS - qu’il fit passer en priorité la destruction du nazisme. Mais pour lui, ce n’était qu’une parenthèse. Churchill mourut lui aussi bien tranquillement en 1965, à l’âge de 91 ans, prix Nobel ... de littérature.

2. LA GUERRE DE CORÉE  :1950-1953

La guerre, puis l’immédiat après-guerre (les cinq ans dont parlait Eisenhower) ont porté et maintenu la production à un niveau élevé (besoins civils, plan Marshall, forces armées importantes... Mais à nouveau, l’horizon s’obscurcit. Comment écouler, la paix revenue, la production de cette énorme "machine à produire" née de la guerre (2) ?

En Corée, Staline va tomber dans le piège envahir, par la Corée du Nord interposée, la déliquescente Corée du Sud. Ce fut effectivement vite fait. Mais c’était sans compter sur la réaction des Américains que l’extension du communisme en Asie victoire de la Chine Populaire en 1949 effrayait.

Henri Claude, abondanciste passé plus tard au PC, avait parfaitement analysé l’erreur de jugement de Staline et la situation qui en découla : alors que le capitalisme américain était au bord d’une "crise de surproduction" sans pareille, la guerre de Corée relança l’économie. Staline avait inconsciemment sauvé le capitalisme d’une nouvelle crise.

La Corée fut détruite par des pilonnages aériens massifs : encore une oeuvre de Truman qui fut président jusqu’en 1952. Mais la croissance aux Etats-Unis passa de zéro en 1949 à 10,7 % en 1950 et 15,7 % en 1951. CQFD.

3. LA GUERRE DU VIETNAM 1964-1975

En fait, dès 1961, Kennedy avait considérablement accru les "conseillers américains" auprès de Ngo Dinh Diem. Les Américains n’avaient plus confiance dans la France pour barrer la route au communisme depuis que Mendès-France avait fait la paix en 1954 (accords de Genève). Et ce n’est pas l’appel de De Gaulle à Pnom Penh en 1966 : "Américains, quittez le Vietnam" qui les attendriront. Ils détruiront le Vietnam pour essayer une fois de plus de briser l’extension communiste. Mais, ce faisant, ils feront marcher à fond les fabrications de guerre : c’est devenu un lieu commun que de rappeler qu’il tombait, au plus fort de la guerre, plus de bombes sur ce malheureux pays que sur tous les théâtres d’opérations d’Europe en 1945.

Destruction totale du Vietnam, bombardements "de la terreur" sur Hanoï ordonnés par Nixon, millions de morts : cela n’a pas troublé apparemment les nuits de Johnson, mort en 1973, ni de Nixon qui vend ses Mémoires pour des sommes fabuleuses. Encore des "criminets de guerre bien tranquilles", mais là aussi, la croissance fut très sensible de 1962 à 1970 et de nouveau forte de 1972 à 1973. Et l’Amérique qui a rasé des pays entiers, écrasé des populations civiles sous les bombes depuis un demi-siècle, n’a pas un seul impact guerrier de balle ou d’éclat de bombe sur un seul de ses murs. La population civile ne sait pas ce qu’est un bombardement.

4. LA CRISE DU GOLFE 1990

Plus aucun économiste ou homme public sérieux ne nie la crise économique que traverse la plus grande puissance militaire du monde. La dette publique nette devrait dépasser en 1990 les 3.200 milliards de dollars, soit 17 milliards de francs (12 fois le budget de la France), soit encore 55 % du PNB. Le seul paiement des intérêts de la dette - 200 milliards de dollars - équivaut presque au déficit budgétaire. L’épargne américaine étant nettement insuffisante, ce sont les investisseurs étrangers - Japon, RFA - qui souscriraient aux bons du Trésor. Mais ils donnent des signes de désaffection. L’Allemagne se consacre à la RDA, l’Europe de l’Est, l’URSS  : c’est beaucoup plus sérieux et sûr. Le Japon se tourne vers l’Europe, ou carrément achète des firmes américaines. La faillite scandaleuse (le fils de Bush est dans le coup) des caisses d’épargne coûtera des centaines de milliards à l’Etat qui garantit les dépôts. Et de nombreuses banques risquent le même sort. La production stagne, l’inflation repart. Alors, en perspective, le krach ?

De là, le courant qui se dessine et que nous avons signalé en tête de cet article la relance par les activités guerrières, comme en Corée, comme au Vietnam.

Finalement, la guerre froide ne paie pas. Alors mettons le monde sous une pression belliqueuse forte  : les 125 conflits déclarés depuis la fin de la 2e guerre mondiale n’ont fait que 20 millions de morts, après tout ! moins que la famine. Et les bonnes années Reagan sont dues essentiellement à l’augmentation de 5 à 9 % du PNB des dépenses d’armement.

Même si la pression de pays comme l’URSS, la France, qui ont "joué" l’ONU pour éviter de laisser les mains entièrement libres aux EtatsUnis, comme ce fut le cas en Corée, finit par conduire à une solution négociée, la crise du Golfe aura une fois de plus aidé à renforcer l’économie des Etats-Unis et leur rôle de premier gendarme du Nouvel Ordre Mondial.

Le déplacement de l’Armada n’aura pas été vain. Des accords avec l’Arabie Saoudite et les émirats permettront aux Américains de maintenir des forces importantes aux frais de leurs richissimes protégés. Et toute velléité de révolte dans les pétromonarchies du Golfe seront étouffées dans l’oeuf. De surcroit, Israël pourra tranquillement poursuivre sa néfaste politique.

Calcul à court terme sans doute, car les masses arabes deviendront de plus en plus intégristes et xénophobes du fait de cette présence.

Mais il reste qu’une solution de "guerre chaude" n’est pas à écarter avec l’Irak. Le Point du 15-21 octobre qui titre "Bush, la tentation de la guerre" ; constate : `Soucis intérieurs, tragédie de Jérusalem, coalition fragile, embargo peu efficace : un cocktail explosif qui peut pousser Bush à la fuite en avant’ : (3) On pourrait ajouter à cela la rechute de la popularité de Bush, l’impatience des militaires due à leurs conditions de vie dans le désert ("qu’on en finisse une bonne fors, le plus tôt sera le mieux ? "). Bush s’inscrira-t-il, comme certains de ses prédécesseurs, Truman, Johnson, Nixon, sur la liste des "Criminels de guerre bien tranquilles" ?


(1) Cité par J. Duboin, "Les yeux ouverts"

(2) Exemple : "Pendant la dernière guerre, les Etats-Unis ont fabriqué 297.000 avions... Or l’aviation commerciale des Etats-Unis utilise en temps de paix un peu moins de 2.000 avions". J. Duboin, "Les yeux ouverts".

Dernière minute :
(3)Depuis la rédaction de cet article, les événements qui se sont déroulés -décision de Busch d’envoyer 100000 hommes de plus dans le golfe, tournée de J.Baker, etc- montrent clairement que l’Amérique est décidée à faire la guerre rapidement...