Des yeux s’ouvrent

par  M.-L. DUBOIN
Mise en ligne : 31 décembre 2008

Il est sans doute regrettable que ce soit la dépression économique et le chômage qui semblent ouvrir enfin les yeux des citoyens, au moins des plus conscients d’entre eux, sur les mécanismes monétaires qui sont à l’origine de ce que nos décideurs et ceux qui dirigent les opinons tiennent à appeler “la crise”. Il est tout de même certain que des yeux s’ouvrent, nous en avons tous les jours de nouvelles preuves, ne serait-ce que par un afflux de demandes du livre Mais où va l’argent ? [1]

Une vidéo canadienne, diffusée sur internet, L’argent dette, ( à l’adresse Internet http://www.moneyasdebt.net/) explique les mécanismes qui sont à la base de la monnaie bancaire. Elle est appréciée pour sa pédagogie, même si sa forme peut paraître un peu simpliste.

Car pour une foule de gens la création des crédits bancaires est une découverte : ils auront ainsi continué à penser que ces questions monétaires ne leur étaient pas accessibles, jusqu’à ce qu’ils s’aperçoivent que c’est eux qui vont faire les frais de l’impunité des “experts” qui avaient mis au point ces mécanismes.

Plusieurs comités locaux de l’association Attac utilisent la vidéo citée pour introduire des débats sur le crédit. Cela tombe bien, parce que le groupe de réflexion sur l’argent, que le Conseil scientifique de cette association avait organisé au niveau national, a été sabordé (je n’ai pas dit saboté) du fait d’une seule personne, qui, travaillant dans le milieu de la banque, s’obstine à nier l’évidence.

Nous avons été invités à animer plusieurs de ces débats, et je tiens, au passage, à saluer ici l’initiative des Dieppois, pour leur dynamisme et la chaleur de leur accueil. Le public, relativement nombreux, qu’ils avaient su attirer était particulièrement ouvert, attentif et curieux.

Nous sommes également allés à Mulhouse participer à la journée consacrée à l’économie solidaire, organisée par la Maison de la Citoyenneté Mondiale. Les participants locaux à cette journée sont tellement concernés par des projets très innovants, très solidaires (construction de maisons bio, récupération et revente de meubles, tourisme solidaire, restaurant solidaire) que la question plus générale de la faillite du système bancaire leur semble lointaine, trop ”théorique” pour qu’ils s’en préoccupent. Leur souci est de créer localement des liens au sein d’un réseau qui traverse trois frontières (France, Allemagne et Suisse), et leur mot d’ordre est “Arrêtons d’en parler, faisons-le”. C’est donc par leur aspect non capitaliste et par la solidarité qui en constitue la base, que ces projets intéressent tout le monde et nous leur avons offert les colonnes de la GR pour y témoigner de leurs diverses expériences.

Les suites de la défaillance monstrueuse du système bancaire s’annoncent tellement graves, et l’attitude des gouvernements est si manifestement de venir au secours de ce système, quitte à faire payer les populations qui n’y sont pour rien, que même un ancien Conseiller de la Banque de France en dénonce le danger. Il en arrive à imaginer, tout en le jugeant peu probable, un scénario de sortie qui déboucherait sur un retour des « fondamentaux de la vie économique en société [2] » !

Le plus grand parti, dit d’opposition, s’étant mis hors jeu, la politique odieuse qui sévit va continuer, accompagnée de discours rassurants surle retour à “la confiance”. Comme au contraire, rien ne va durablement aller mieux, la seule question qui reste est de savoir combien de temps encore le discours officiel fera encore illusion. Et comment réagiront les gens quand ils auront compris ?

Feront-ils à nouveau… crédit aux banques ?

Les distributistes ont un rôle important à jouer : d’abord expliquer ce qui se passe, car ils l’avaient vu venir. Ensuite montrer qu’une issue existe, parce que les milliards qui ont disparu, et dont on nous dit qu’ils manquent pour remettre l’économie en marche, ne sont rien, ils n’existent même pas, ils ne sont pas la richesse.

La vraie richesse est ailleurs que dans ces comptes, ailleurs que dans ce qu’on nous raconte. La vraie richesse, c’est d’abord l’humain, la solidarité et la coopération dont les humains sont capables, et puis c’est tout ce que la nature et la connaissance leur offrent de pouvoir faire. Ces vraies richesses n’ont pas disparu avec les milliers de milliards de “monnaie” bancaire.

Il nous reste donc l’essentiel, mais peut-être plus pour longtemps.

Pour en tirer parti, il faut d’abord démolir l’idéologie dominante, dont on semble enfin comprendre qu’elle pousse l’humanité à son suicide, puis se réorganiser en inventant la démocratie, mais en ayant la sagesse ne pas s’entre-tuer.

Ça va être très, très difficile.

Pour l’instant, le seul point positif est que des yeux s’ouvrent : je m’en aperçois au fait que j’arrive maintenant à évoquer une organisation démocratique de l’économie sans voir sourire de ma candeur.


[1Ce livre, est toujours disponible en librairie. Même si des libraires, par mauvaise volonté, répondent parfois qu’ils ne peuvent plus le procurer, ils savent tous qu’il leur suffit de s’adresser au diffuseur Harmonia Mundi. (Nous envisageons d’en commander pour nos abonnés).

[2Voir pages 9-11.