Destructions de richesses

Publication : 27 juillet 1939
Mise en ligne : 26 avril 2006

 Victoire de destructeurs

Les Américains sont contents. Ils tiennent enfin de remporter une première victoire contre la hideuse abondance de coton. Les surfaces ensemencées pour la campagne 1939-1940 sont tombées à leur niveau le plus faible depuis 40 ans. Il faut en effet retourner à l’année 1899 pour trouver des surfaces ensemencées aussi faibles. On espère même qu’au moment de la récolte les surfaces plantées auront encore diminué car certains terrains sont toujours abandonnés au cours de la campagne.

Devant de si belles perspectives de rareté, la joie s’est emparée de la Bourse de Liverpool et les prix (en style boursier) se sont raffermis. Malheureusement les excédents de récoltes antérieurs pèsent toujours très lourdement sur le marché.

Quel dommage !...

 L’émulation dans la sottise

En matière de lutte contre l’abondance, les jeunes nations d’Amérique n’ont plus de leçons à recevoir de leur sœur aînée, l’Europe. Ainsi, en Argentine, il ne s’agit plus de limiter la plantation du maté, ni de procéder à l’arrachage de plants. Ce stade, quoique toujours en vigueur, est aujourd’hui dépassé.

D’après la nouvelle réglementation, les arbustes de plus de 4 ans ne devront produire cette année que 300 grammes chacun de maté. Le surplus devra être détruit. Il faut ajouter d’ailleurs que l’année dernière ces plants ne devaient rien produire.

Ainsi l’Etat Argentin non content de régler la production de chaque proprié- taire va maintenant analyser l’ âge de chaque plant et autoriser la production en grammes. A quand le calcul de l’âge de chaque ceps et l’expertise sur le nombre des grains qu’on peut récolter sur chaque grappe. Si le ridicule pouvait tuer, la moitié du monde serait foudroyée.

 Le crime universel

Les organismes représentatifs de l’industrie cotonnière britannique continuent à étudier divers projets destinés à améliorer la situation de cette industrie. Le dernier de ceux-ci porte sur la suppression des métiers à tisser en excédent.

En effet, vu la réduction de l’activité de l’industrie cotonnière britannique, et plus particulièrement la baisse de ses exportations, le nombre des métiers existant dépasse sensiblement les besoins (solvables). On estime qu’il y aurait actuellement environ 60.000 métiers en trop, sur un total de 480.000.

Le projet mis sur pied pour la destruction de ces métiers est analogue à celui qui est appliqué depuis trois ans dans les filatures, où la situation est semblable et OÙ il y a un excédent considérable de broches à filer. Il s’agit de créer un comité de rachat qui, grâce au produit d’une taxe sur tous les métiers existants, rachèterait les métiers en surplus, les détruirait et les vendrait à la ferraille.

Malgré l’amélioration qui s’est produite dans l’industrie textile, par suite des importantes commandes par le gouvernement pour l’armée, l’activité des usines reste très inférieure à leur capacité de production et l’entretien des métiers utilisés constitue une charge sérieuse pour les entreprises. La suppression de l’excédent d’outillage déjà réalisé en grande partie en ce qui concerne les broches à filer, permettrait sans doute de réduire les prix de revient et ainsi de faciliter les exportations.

La Commission d’Alsace-Lorraine de la Chambre de Commerce, accompagnée du préfet du Haut-Rhin et de nombreux parlementaires a visité un certain nom- bre d’usines textiles de la région de Mulhouse.

Elle a manifesté sa très grande émotion à voir des usines, dont plusieurs étaient pourvues d’un outillage très récent, actuellement arrêtées ou en cours de démolition. Certaines usines qui occupaient, en 1930, 3.500 ouvriers sont actuellement complètement fer- mées. Le nombre des ouvriers a dimi- nué de 54 %.

(Journée Industrielle, 27 juin 1939).

 La grande peur des hommes

A lire certains articles de presse, on se demande si nos contemporains ne sont pas devenus fous. La terreur que devait éprouver nos ancêtres devant une inondation ravageant leur récolte ne devait pas être pire que celle éprouvée par nos contemporains devant les perspectives d’une récolte abondante.

Du Ministre, aux agriculteurs, en passant par les journalistes spécialisés, c’est la même hantise.

Lisez cette prose rageuse parue dans « L’Agriculture de l’Ouest », paraissant à Angers, en date du 23 juin 1939 :

« La campagne 1939 s’annonce sous un bien, mauvais jour. Qu’il s’agisse de fruits, de tous les fruits, ou de légumes, on est en droit de s’attendre à une très forte récolte. »

« Une récolte dépassant les besoins de ici consommation ».

Admirez l’assurance de l’auteur. Sa consommation à lui est certainement assurée, par conséquent celle des autres l’est aussi. Il oublie d’ajouter à consommation le mot solvable. Si le mot solvable l’effarouche, qu’il vienne faire une enquête parmi les fruitiers de Paris. Le premier venu lui expliquera que, faute de solvabilité de sa clientèle, celle-ci ne peut satisfaire à ses besoins qui sont cependant bien grands.

« Une récolte dont nous avons depuis des mois dénoncé les risques et dangers aux pouvoirs publics ».

Danger d’abondance de produits bien entendu !

Comment y parer !

Suit une liste de réformes tendant toutes à réduire la production, cloisonner les producteurs, empêcher l’importation, favoriser l’exportation, bref un ensemble de mesures propres à nous ramener à l’époque de Louis XV ou à nous mener tous à l’asile de Saint-Maurice.

Quant à entrevoir une autre forme de Société où les produits de la terre seraient produits pour être consommés, et leur abondance un bienfait, vous chercheriez en vain, vous ne trouveriez rien, rien. Ce serait trop exiger.