Dialogue à propos de la pensée occidentale

par  F. CHATEL, M. BERGER
Publication : octobre 2016
Mise en ligne : 3 janvier 2017

À la lecture du précédent article sur “la mentalité occidentale”, un dialogue s’est engagé entre son auteur et Michel Berger, le voici :

Michel Berger  : On ne peut qu’être d’accord sur le constat : le monde court à sa perte sous l’action d’un monde occidental dont la mentalité dominatrice, concurrentielle, consumériste n’est plus compatible avec un avenir acceptable pour l’humanité.

Mais il ne faudrait pas croire que la domination du système libéral est nouvelle dans l’Histoire du monde et que des formes plus anciennes d’exercice du pouvoir aient été plus satisfaisantes. Il me semble que des excès de même nature étaient aussi fréquents dans les oligarchies, aristocraties, théocraties et autres tyrannies qui ont émaillé les pouvoirs au cours de l’Histoire. Dans tous les cas on retrouve la même déviance : l’acharnement des proches des pouvoirs à s’approprier peu à peu le maximum de richesses et le fruit du travail des autres.

François Chatel  : Le système libéral est le fruit mûr d’une succession de civilisations inégalitaires et hiérarchisées qui se sont succédé en Europe avec une extension progressive vers l’ouest. Les premières civilisations se sont formées presque simultanément, vers 8.000 ans avant J-C, dans différentes parties du monde, Chine, Éthiopie, Égypte, Amérique centrale et furent équivalentes à celle qui prit son essor en Mésopotamie et qui, plus tard, forma la nôtre.

En effet, ces premières civilisations installent très vite un système hiérarchique et d’exploitation du peuple par une oligarchie ou une tyrannie en raison de conditions particulières : démographie croissante, besoin de réserves, besoin d’extension du territoire, apparition de nouvelles techniques et technologies, etc. Mais il faut faire la distinction avec les peuples de chasseurs-cueilleurs dont certains ont peu à peu assimilé l’agriculture ou l’élevage et dont l’origine remonte à au moins 100.000 ans. Les manières de vivre sont très différentes. Ces peuples poursuivent une existence communautaire où règnent la démocratie : une quasi égalité de ressources, le principe de réciprocité, une quasi absence de sexisme, etc. Chris Harman dans Une histoire populaire de l’humanité montre très bien cette différence de régimes politique et économique. C’est pourquoi je fais remarquer dans l’article que la mentalité occidentale formée par les civilisations successives en Europe de l’Ouest, ne peut pas être assimilée à la nature humaine car d’autres peuples, hier et encore aujourd’hui, possèdent des mentalités complètement différentes. 

Michel : Ces tyrannies, comme tu l’as bien souligné dans l‘article, ont conduit presque toujours à des processus révolutionnaires qui ont mis en place des pouvoirs moins inégalitaires. Puis, au bout d’un temps plus ou moins long, à de rares exceptions près, les nouveaux pouvoirs se corrompent, attirent les moins altruistes et les plus intéressés, de sorte que le système en place devient alors de plus en plus insupportable. Ce qui justifie ton appel à un changement de mentalité. Mais comment y parvenir ? On pouvait espérer d’un système démocratique qu’il l’opère en douceur, sans violence, mais hélas, aucun des processus électoraux des dernières (et des prochaines) années dans les pays occidentaux ne porte à l’optimisme.

François : Nous savons aujourd’hui que la mentalité est le fruit de la culture, et non pas de la biologie ou de la génétique. Cette culture se forme en fonction de l’adaptation à un milieu, afin d’acquérir les ressources répondant aux besoins de l’espèce. Changer de mentalité revient donc à créer une nouvelle organisation sociale qui tienne compte des conditions propres à favoriser les comportements considérés comme désormais plus adéquats que les anciens. La mentalité occidentale s’est construite sur la gratification apportée par la guerre, la lutte incessante, la concurrence, la conquête, le profit, le commerce crapuleux, l’exploitation des autres peuples, etc. C’est pourquoi toutes nos relations, ou presque, avec les autres, avec la nature, etc., sont des rapports de force et non de coopération comme ce fut le cas pour les peuples ancestraux (dits « non civilisés »). Le communisme primitif, adopté par ces peuples, fut aussi pour eux certainement la meilleure réponse à leurs conditions d’existence.

Il nous faut aujourd’hui des relations différentes, basées sur la coopération, la solidarité, le don, la démocratie réelle, le respect de la nature et des autres espèces animales, etc. Il s’agit donc de créer les conditions politiques et économiques qui permettent à la fois de répondre à nos besoins (pyramide de Maslow) et qui amènent chacun à s’exprimer dans le sens recherché. Si je fais souvent référence à ces peuples primitifs c’est parce que leur adaptation a généré une culture et des mœurs qui, en majorité, nous seraient profitables aujourd’hui pour transformer les mentalités, pour nous adapter au mieux aux nouvelles conditions d’existence (forte démographie, ressources décroissantes, environnement fortement menacé, etc...)

Michel : Effectivement, pour changer les mentalités on se heurte à une situation toute nouvelle, que jamais l’humanité n’avait connue, et qui tient à la démographie. La population mondiale avait attendu le XIXème siècle pour atteindre son premier milliard. Au début du XXème, elle s’est accrue d’un milliard en seulement dix ans. On ne peut plus imaginer que l’humanité perdure de la même manière en face d’un processus exponentiel dont nous subissons déjà les premières conséquences : épuisement des ressources naturelles, dégradation de nos conditions de vie par la pollution des eaux, de l’air, et la destruction de nombreuses espèces animales.

François : C’est en effet un des obstacles les plus difficile à franchir. Et pourtant nos connaissances et les ressources actuelles, alimentaires et autres, permettent encore de répondre aux besoins généraux. À condition de ne pas poursuivre longtemps encore cette croissance démographique. Or, nous savons que le plus efficace moyen de contraception et de régulation des naissances est la culture, particulièrement celle des femmes. Mais pour se cultiver il faut d’abord pouvoir manger correctement, alors que le capitalisme s’avère incapable de distribuer à tous une saine et suffisante nutrition. C’est donc, comme le montre La Grande Relève depuis tant d’années, le système d’organisation sociale qu’il faut changer, afin que la répartition des ressources se fasse équitablement en fonction des besoins.

Voilà pourquoi nous voulons qu’une nouvelle culture permette de faire table rase des superstitions, de ne plus croire à ce ”qu’enseignent” les économistes (libéraux, orthodoxes) qui, du haut de leur prétendue “science”, ont réussi à incruster dans les mentalités la conviction qu’aucune véritable alternative au capitalisme n’est humainement plus possible.

Michel : Nous n’allons pas, en effet, vers une plus juste répartition des richesses !

L’appropriation progressive des sols et autres ressources de la planète par les plus riches oblige une partie croissante de l’humanité à lutter pour survivre sur des territoires de plus en plus restreints. L’explosion des migrations en est un des effets les plus flagrants. Encore ne connaissons-nous, en grande majorité, que celles dues à des conflits militaires ou religieux. Que seront-elles bientôt, alors que nous pressentons que les changements climatiques rendront inhabitable une partie croissante de la terre !

Des difficultés semblables se retrouvent plus ou moins dans l’Histoire du monde au cours des périodes qui ont précédé les cinq premières extinctions des espèces vivantes. Sommes-nous donc à l’aube d’une sixième extinction ? Beaucoup le craignent et on peut se demander s’il n’est pas déjà un peu tard pour réagir. Mais si réaction il y a, elle devra être considérable et impose, comme tu le dis, un changement de mentalité, mais aussi, et il y a urgence, de comportement.

Comment persuader de cette nécessité, dans le délai court qui nous reste pour sauver l’humanité ? La manière dont nous réagissons en face des migrations de population est un indicateur des chances que nous avons encore de perdurer. L’attitude des dirigeants est à cet égard inquiétante. Lorsqu’une région de huit millions d‘habitants se déclare incapable d’accueillir quelques milliers de migrants, et que les programmes électoraux, aussi bien de droite que de gauche, ne proposent que de refermer les frontières, on peut s’interroger sur la capacité de nos futurs dirigeants à prendre conscience de l’ampleur des difficultés qui nous attendent !

Cette prise de conscience est paradoxalement plus répandue chez une partie de la population, comme en témoignent les multiples associations d’aide aux réfugiés. Mais seront-elles assez fortes pour s’imposer en face des courants obscurantistes, égoïstes et populistes qui sont en train de s’installer dans beaucoup de pays occidentaux, en particulier en Europe ? On peut s’en inquiéter.

Si donc changement de mentalité il devrait y avoir, le premier pas à franchir ne serait-il pas dans l’accueil des réfugiés, et dans le partage de nos richesses ? Partage qui implique, comme l’exprimait Bernard Blavette dans un récent article de la GR, un retour vers la simplicité. Mais n’est-ce-pas un rêve ?

François : En ce qui concerne l’accueil des réfugiés, il est certain qu’il n’est pas pensable de laisser des gens dans un tel désarroi. Mais l’action générale devrait aussi empêcher les multinationales d’aller exploiter et piller les ressources de ces peuples, de refuser ces guerres qu’elles génèrent au nom de leurs intérêts, bref, de condamner toutes ces stratégies commerciales qui engendrent famines et misères.

Nous possédons des moyens de communication et d’échanges suffisants pour distribuer les ressources disponibles pour répondre aux besoins fondamentaux de tous les humains. Les migrations devraient être l’alerte qui montre que les conditions d’existence dans telle ou telle partie du monde sont devenues inacceptables et qui entraîne les réactions nécessaires pour résoudre le problème.

Michel : Toutes ces mutations au sein de notre espèce et de son environnement se retrouvent plus ou moins dans l’Histoire du monde au cours des périodes qui ont précédé les cinq premières extinctions des espèces vivantes. Sommes-nous donc à l’aube d’une sixième extinction ? Beaucoup le craignent…

François : Je rejoins tes craintes. Si nous continuons dans le sens imposé par l’économie capitaliste, la planète va être soulagée du plus grand parasite jamais connu auparavant, il faut bien se l’avouer ! D’où l’urgence d’un changement de mentalité par un changement de civilisation.