Durban, New-York,… les mots cachent les maux

par  M. DEVOS
Publication : novembre 2001
Mise en ligne : 8 septembre 2008

J’ai été ému en voyant à la télé qu’à l’endroit ou bouquets de fleurs et messages sont posés à Manhattan une affiche disait : « Nous aurions dû être à Durban ».
M.D.

Je commence à comprendre pourquoi l’économie distributive et la taxe Tobin sont considérées comme “utopiques” : elles sont réellement u-topiques parce qu’elles sont ailleurs, exactement comme si on parlait d’amour avec un économiste et qu’il nous demande “combien ça coûte ?” On ne parle pas de la même chose.

Je vous fais part de réflexions pour lesquelles je voudrais l’avis de lecteurs car cela me semble à la fois tellement évident et tellement étrange. Et ces débats mèneront à d’autres réflexions.

J’ai été choqué en découvrant dans le Monde (du 8/9, p. 4) que sans le savoir je suis né dans un pays esclavagiste puisque ce n’est qu’en 1946 que Haïti a versé sa dernière rançon à la France pour avoir le droit de ne plus être esclave.

Cela m’a fait regarder de plus près les informations que l’on pouvait avoir sur la conférence de Durban qui a tant excité les Américains et l’Europe. Un “groupe de participants” voulait que la politique d’Israël soit qualifiée de raciste et que l’Occident demande pardon pour l’esclavage. En face, “les responsables” refusèrent en criant au sabotage d’une conférence importante par des irresponsables manipulés. Comme l’Union européenne a conteste des élections (celles d’Irlande) quand le résultat ne la satisfait pas !

Les réponses des “responsables” me semblent un peu courtes : pas question d’assimiler “sionisme” et “racisme” parce que les juifs ont souffert ; pas question de reconnaître la responsabilité de l‘Occident dans la “traite esclavagiste” parce qu’on n’est pas les seuls et qu’on ne veut pas payer. Si les deux discours apparaissent tellement décalés, “utopiques“ l’un par rapport à l’autre, je pense que c’est d’abord parce que les occidentaux en refusant de s’impliquer dans cette conférence ont laissé la place aux pays du Tiers monde pour se faire entendre ; et c’était en Afrique du Sud, donc dans un pays qui sait de quoi il parle question racisme.

Nous avons besoin de mots pour élaborer notre pensée et d’appeler un chat un “chat” pour être efficaces. Or le meilleur moyen de brouiller la pensée est d’introduire la confusion dans les mots. C’est ce que les “responsables” n’ont pas réussi à imposer à Durban. Des pays du Tiers monde ont commencé à mettre des mots sur leurs maux et ce fut une coupure entre deux discours, et une coupure aussi importante que celles de Seattle ou Gênes.

Si je dis que les réponses de l’Europe sont un peu courtes, c’est que je pense, pour la première réponse (“le sionisme”), qu’être victime d’oppression ne vaccine pas forcément contre l’intolérance, et pour la seconde (“le racisme”), que le fait qu’il y ait quelqu’un d’autre aussi coupable que moi ne me rend pas innocent. Les journaux et leurs lecteurs tiennent des discours cohérents mais opposés, parce qu’ils sont u-topiques les uns par rapport aux autres.

Pour l’économie, sans y comprendre grand chose, j’ai l’impression qu’on a affaire au même phénomène : on persuade les gens quand ils veulent acheter quelque chose, que ça coûte cher parce que c’est la loi du marché, que c’est le prix de revient, les taxes, les coûts, ceux de main d’œuvre surtout ; par contre, quand ils veulent le vendre, ça vaut pas grand chose, mais c’est encore la loi du marché, de l’offre et de la demande, la valeur, etc.

Comme à la Bourse, pour les gens qui achètent des actions : elle monte, ils touchent de l’argent sans rien faire, d’où vient l’argent ? Ce n‘est pas à un manuel qu’on fera avaler que cet argent “travaille”. Et puis elle descend et ceux qui ont mis de l’argent dans des actions ont tout perdu ! Mais où est passé leur argent ? Je ne crois pas qu’il soit “perdu” pour tout le monde. La science économique est capable de tout expliquer, toujours après coup.

Mais en fait, elle n’explique rien. On lisait dans Le Monde du 21 août : « sur les douze grandes opérations mondiales que Le Monde a étudiées, ce sont plus de 800 milliards d’euros de valeur boursière qui se sont évanouis ». Volatilisés, évanouis, les journalistes de radio parlent d’évaporés. Drôle de vocabulaire pour parler d’argent et d’économie. Moi, tout ce que je comprends c’est qu’ils jouent sur les mots, euros, valeur etc. et que ce n’est pas du tout la même chose suivant que vous achetez ou vendez.

Je ne comprends pas comment la même somme d’argent représente soit un coût, soit une valeur et que ça change tout. Pourquoi coût et valeur sont-ils parfois identiques et parfois n’ont rien à voir ?

En dehors de l’économie c’est pareil, on joue sur les mots. Quelquefois ça m’amuse que le ministère des économies et de la finance s’appelle ministère de l’Économie et des Finances, et que le G8, qui prétend s’occuper des affaires du monde, ne s’intéresse qu’au monde des affaires. Mais d’autres fois, je suis effaré de voir avec quel cynisme ça “passe”.

On parle du “moral” des Français et on s’aperçoit que notre “moral” est un indice économique ! Serions-nous dans “le meilleur des mondes” ?

Pollutions industrielles, dégazages en mer des bateaux, pour ne parler que du plus visible, sont dûs à “l’incivisme” des capitaines. Mais, moi, en tant que simple locataire, je dois payer ma “taxe poubelle” sauf si je prouve que j’élimine mes déchets ailleurs. Pourquoi la méthode appliquée aux quelques kilos des simples particuliers n’est elle pas applicable aux tonnes d’ordures des industriels ? Et si je verse mes ordures dans la rue, est-ce qu’on se bornera à m’accuser “d’incivisme” ?

En jouant sur la sécurité, le “principe de précaution” devient une autre manière de nous manipuler. Le ministre annonce que des études scientifiques laissant soupçonner un danger (la tremblante) dans les abats de moutons, tous ces abats seront détruits. Tous, sauf les boyaux, qui comportent exactement le même danger, mais dont on a besoin pour des “raisons économiques”. Alors ??

L’équilibre entre raisons économiques, rentabilité et satisfaction du client, s’appelle la “Qualité”, avec un grand Q, mais n’a rien à voir avec la qualité. Cette Qualité-là se résume à la mise en œuvre contrôlée de procédures établies. Si pour avoir le label “Qualité de production de bétail” un quota de farines animales est inclus dans ces procédures, vous devenez victime de la Qualité. Si des routiers font du forcing sur les routes pour livrer en pièces détachées l’usine qui respecte les procédures Qualité (zéro stock, zéro délai), vous faites partie des morts de la route dûs à la Qualité. Mais si à l’hôpital vous attrapez une maladie nosocomiale, vous serez désormais indemnisés sans avoir à mettre en cause la responsabilité des soins, le nouveau projet de loi déresponsabilise les soignants parce qu’on ne peut pas introduire la Qualité à l’hôpital sans réduire fortement la qualité ! …