ÉCO-nomie, ÉCO-logie : mêmes combats !

par  M.-L. DUBOIN, P. ROBICHON
Publication : avril 2000
Mise en ligne : 6 mars 2010

Il faut re-lier sans relâche ce que la “pensée unique” voudrait nous voir compartimenter. Le Discours cartésien de la méthode nous a appris à disséquer pour mieux analyser : tant, que nous avons souvent perdu la faculté de relier. Ainsi, les militants qui consacrent leur temps et leur énergie à l’Écologie sont-ils souvent suspectés d’avoir déserté les champs de bataille de l’Économie.

Pour avoir vendu “la Grande Relève” sur les marchés proches de mes Auberges de Jeunesse dès 1947 (et conservé depuis mes convictions) je n’en ai pas moins choisi de m’engager à fond dans la bagarre pour la survie de la Planète. Question d’urgence, mais aussi refus de choisir entre l’œuf et la poule !

Pour l’ultra-libéralisme triomphant, tout, absolument tout, peut être acheté ou vendu et transformé en profit. C’est la même motivation qui entraîne la pollution des mers, le saccage des forêts primitives, la mort des rivières par le cyanure, la vache folle, le réchauffement de notre atmosphère… et le licenciement sec de 1200 travailleurs, suivi de la montée des cours de l’entreprise qui les employait. Il n’y a donc pas de séparation à faire lorsque nous analysons causes économiques et conséquences écologiques.

Mais les choses ne sont pas aussi simples que cela et c’est là peut-être que les abondancistes tels que je pouvais l’être il y a vingt ans, ont un gros travail d’approfondissement doctrinal à effectuer. Pourquoi ?

— parce que si le pillage de notre terre et sa mise à sac organisée par la puissance du capital sont des faits évidents, il faut y ajouter : a) que le modèle de développement occidental a gagné d’autres contrées, b) que la vanité de la science est devenue facteur aggravant.

En effet, dans la clameur désespérée des pays pauvres ou “en voie de développement”, on entend le cri « Nous aussi, on y a droit ». Et qui leur reprocherait de ne pas mettre en question le modèle de développement de l’Occident ou du Japon ? Et, bien que cette révolte justifiée ne soit pas de même essence que la voracité capitaliste, elle n’en aboutit pas moins jusque chez des peuples qui se voudraient “socialistes” à la coupe à blanc des forêts, à la surpêche, à l’épuisement des sols qui rend les terres stériles à jamais.

Second facteur aggravant : dans l’inconscient de la communauté scientifique, l’équation « puisqu’on peut… il faut » conduit inexorablement à des dérives folles, à des manipulations irresponsables. Puisqu’on peut cloner une chèvre, on peut cloner un homme ; puisqu’on peut implanter un embryon dans l’utérus d’une femme de 50 ans, allons-y ; puisqu’on peut enrichir l’uranium qu’importe que les déchets soient radioactifs pour 10.000 ans… etc.

Hélas ! ceux qui raisonnent ainsi se targuent souvent d’être progressistes !

Je veux donc par ce billet, entraîner les lecteurs de la GR-ED à réfléchir avec moi sur deux points essentiels dont l’argumentation “économie distributive” devrait tenir compte :

- il faut re-lier économie et écologie et, comme nous y invite Edgar Morin, penser “transversalement”

- revoir la confiance aveugle du 19e siècle dans le “Progrès”, qui avait entraîné chez nos grands-parents et chez nos parents, la certitude que le monde ne pouvait devenir que meilleur. L’abondance, en particulier, était un objectif enthousiasmant. Mais s’il est théoriquement et pratiquement possible à l’homme de produire (et de consommer) tout et n’importe quoi, comment réguler la production pour qu’elle devienne écologiquement non nuisible au devenir de la terre ? La “rudologie”, science récente des déchets, devrait nous interroger là-dessus… (c’est une forme d’abondance…).

Pour conclure : comment imbriquer d’une manière indissociable Écologie/Économie dans la vision “distributive” ? Si l’abondance est possible (celle qui tue la rareté et rend dérisoire la capture du profit) comment en mesurer les risques dans certains domaines, pour une planète dont l’homme a désormais le sort entre ses mains ?

Le “petit homme”, écrasé par les forces naturelles et assez raisonnable pour s’y soumettre, c’est fini ! C’est désormais “la petite terre” entièrement à la merci des hommes fous de puissance et d’orgueil…

Quand aurons-nous assez peur ? Et saurons-nous un jour gérer l’abondance sans dilapider ?

Philippe Robichon

Réponse. On ne saurait en vouloir à Philippe Robichon d’avoir choisi de mettre toute son énergie à se battre pour introduire un peu de raison écologique dans le système capitaliste, avant que la recherche du profit qui y pilote toute entreprise ait définitivement compromis la survie planétaire. Surtout si dans ce combat, notre ami a su conserver ses convictions.

Mais rassurons-le, à la GR-ED on n’a pas oublié de réfléchir, en suivant l’actualité, aux deux points qu’il cite. Nous avons souvent insisté ici sur le fait que s’il y a eu, de façon indéniable, et surtout au XXème siècle, d’immenses progrès de la connaissance scientifique et, par suite, de la technologie, tout reste à faire pour qu’ils soient transformés en progrès social : ils ont été accaparés pour augmenter les profits des entreprises, en méprisant totalement toutes leurs retombées, tant sur le plan humain que sur le plan écologique, dès lors que les entreprises actuelles n’ont pour seul objectif que la rentabilité, c’est-à-dire la croissance. Car nous expliquons que cette croissance à tout prix est inhérente au système capitaliste : l’obligation de croissance découle du fait que la monnaie capitaliste est créée par des institutions d’intérêt privé avec pour seul critère que cette création (sous forme de crédits, soit environ 85 % de la masse monétaire pour prendre l’exemple de la France) leur rapporte un intérêt. Du coup, pour rembourser capital plus intérêts, pour verser des dividendes à leurs investisseurs, les entreprises sont condamnées à croître, à se battre pour “gagner des parts de marché”, sinon elles font faillite, ou sont absorbées par de plus grosses qui obéissent aux mêmes impératifs de rentabilité. Et nous allons plus loin, puisque nous proposons un système conçu précisément pour que la rentabilité ne soit plus l’objectif de toute entreprise : un système dans lequel la monnaie n’est pas créée par intérêt privé et ne peut pas être prêtée contre paiement d’un intérêt, elle équilibre l’offre et la demande en n’étant qu’un pouvoir d’achat. En supprimant l’obligation de croissance à tout prix, l’économie distributive permet à toute entreprise d’avoir d’autres objectifs et d’autres considérations que la rentabilité financière.

Enfin, depuis maintenant dix ans, nous sommes plus précis dans l’organisation possible d’une société distributive, en soutenant l’idée qu’elle s’organise autour de contrats civiques débattus au sein de conseils économiques et sociaux. Proposés par chaque citoyen pour choisir les activités par lesquelles il participera à la société qui lui assure ses revenus, ces contrats permettent d’organiser la production non seulement en fonction des besoins, mais aussi de discuter publiquement, démocratiquement, et selon le principe de subsidiarité, de toutes les incidences, de tous les aspects de la production et de décider en prenant en compte tous les critères pertinents et non plus seulement la rentabilité financière. C’est bien ainsi que peuvent être conciliées économie, écologie et… démocratie. Car c’est bien ainsi que l’ensemble des citoyens sera à même d’organiser la distribution équitable, et entre tous les humains, des richesses produites selon les méthodes jugées les meilleures, après considération de tous les points de vue, éthiques, moraux et écologiques compris, de conserver et préserver sa petite terre, de refuser les entreprises d’hommes fous d’orgueil et de puissance, bref de gérer enfin l’abondance possible sans pour autant dilapider notre héritage commun.

M-L D.