Au fil des jours

par  J.-P. MON
Publication : juin 2015
Mise en ligne : 28 septembre 2015

 Un pari stupide

C’est celui qu’a fait François Hollande en septembre 2012, quatre mois après son accession à la Présidence de la République, en annonçant qu’il inverserait la courbe du chômage en un an. Presque trois ans plus tard le pays compte quelque 640.000 chômeurs de plus et laisse en ce mois de juin 3,540 millions de personnes sans aucune activité (chômeurs de catégorie A). Qui plus est, malgré les divers dispositifs mis en place depuis trois ans, le chômage de longue durée, celui des jeunes et celui des seniors sont de plus en plus importants. Pour essayer de colmater les brèches, le ministre du travail (est-ce encore la bonne dénomination ?) vient d’annoncer la création de 100.000 emplois aidés, en plus des 450.000 déjà existant. Ce sera sans doute insuffisant. Heureusement, la mise en œuvre de la loi Macron va tout arranger, comme le pacte de responsabilité, la baisse des charges des entreprises, les mesures prises pour doper l’investissement privé et public, auxquelles il faut laisser du temps, disent les experts, pour qu’elles portent leurs fruits…

C’est comme la reprise qui est là, nous dit-on, mais pour créer de emplois, elle doit être plus importante…

Qui peut encore le croire ?

 La France n’est pas une exception

« La reprise américaine ne vient-elle pas juste de mourir sans prévenir ? » et « pourquoi ? » s’interroge [1] l’économiste Paul Ashworth, en constatant la chute de 0,7% du PIB des États-Unis au premier trimestre 2015. Le taux de chômage officiel du pays n’est pourtant que de 5,4% (ce qui est considéré comme un niveau proche du plein emploi), mais certains, comme Dick Fuld, l’ex-PDG de Lehman Brothers, l’évaluent à plus de 10% car « beaucoup de gens ont arrêté de chercher du travail ». Il n’est pas le seul de cet avis. M. T. Cowen, Professeur d’économie à l’Université George Mason, se demande « si l’économie va revenir à un rythme de croissance régulier ou si l’on assiste à une transformation fondamentale qui se révèle par petits bouts ». Cette transformation se caractériserait, entre autres indices, par l’atonie des salaires : très faibles dans les secteurs qui embauchent (restauration, distribution), sensiblement réduits pour les nouveaux embauchés dans l’automobile ou les travaux publics, secteurs qui ont instauré un système à deux vitesses pour les rémunérations. « L’essentiel du fardeau de l’ajustement du marché du travail porte sur les jeunes » précise le Professeur Cowen. Les salaires moyens après un premier cycle universitaire ont chuté de 7% depuis 2000 et le taux de participation des jeunes au marché du travail baisse de plus en plus. Après avoir perdu plus de 8 millions d’emplois entre 1979 et 2011, l’industrie américaine a retrouvé en 2014 son niveau d’avant la crise de 2007 et recréé 850.000 emplois (soit dix fois moins qu’elle n’en a supprimé !). Bénéficiant d’une énergie abondante et bon marché, ainsi que d’une excellente compétitivité-coût, son déficit commercial en 2014 a atteint 515 milliards d’euros. En définitive, si l’on excepte l’aéronautique et l’industrie des produits pétroliers raffinés, la quasi totalité des secteurs industriels sont dans le rouge.

Et si la crise n’était pas finie ?

 En finir avec le travail salarié

Numérisation, robotisation, intelligence artificielle sont en train changer nos façons de travailler et de vivre. La révolution des technologies de l’information a montré à quelle vitesse des innovations disruptives peuvent bouleverser des industries entières.

Les vieilles certitudes commencent à s’effondrer, et, parmi elles, celle du plein emploi : une nouvelle vision du travail s’impose. Ça n’est pas une nouveauté pour les lecteurs de La Grande Relève dans les colonnes de laquelle nous avons si souvent montré la nécessité de l’instauration d’un revenu universel et inconditionnel, et évoqué ses diverses variantes.

La nouveauté, c’est qu’enfin de nombreuses initiatives se font jour, et un peu partout. Une des plus récentes est la création le 9 décembre dernier de BIGRE, la première mutuelle de travail associé. Elle regroupe quatre SCOP et une SCIC, constituant une entité commune de 7.000 personnes, présente partout en France, au travers de 25 établissements. BIGRE « se propose de donner une nouvelle vision du travail ».

Ses fondateurs partent du constat que « dix pour cent des travailleurs en France, près de huit millions en Allemagne, échappent à l’alternative classique entre travail indépendant et contrat de travail subordonné à temps plein et de longue durée […]. Dans certains secteurs, comme la formation professionnelle, les nouveaux médias, la culture ou l’animation sportive, ils sont majoritaires. Leur situation est celle d’un nouveau prolétariat actif et plutôt diplômé qui subit une double peine : aussi précaire que les indépendants, aussi inféodé que les salariés… » [2]. Les fondateurs de BIGRE croient qu’il est possible de sortir de cette alternative et que « penser les évolutions profondes du rapport au travail ne doit pas être l’apanage de la pensée libérale […]. Il faut enfin sortir de la question de l’emploi pour repenser le travail lui-même. » [2].

Il reste, à l’échelle de la gauche toute entière, à comprendre que les multiples expériences impulsées par de nombreuses coopératives collaboratives, autogérées, souvent reconnues et aidées localement, « doivent encore faire mouvement et se revendiquer en vrai projet politique » [2].

C’est vraiment une bonne nouvelle. À suivre !


[1Le Monde, Économie et Entreprise, 31/5 - 1/6/2015.

[2Le Monde, Idées, 23/5/2015