Échange ou partage ?

par  F. CHATEL
Publication : mars 2018
Mise en ligne : 7 juillet 2018

Ces deux mots paraissent à première vue bien proches. En effet, ils peuvent présenter certaines similitudes notamment dans l’échange, sans but lucratif, de connaissances, d’informations ; mais ils différent largement dans le domaine de l’économie. Il est donc important de situer ces deux mots afin d’éviter les confusions dont raffole le système néolibéral pour des raisons souvent frauduleuses.

La rareté n’a pas permis de maintenir le partage : il n’était plus possible de satisfaire tout le monde, comme le permettait auparavant l’abondance dans les sociétés primitives [1].
En occident, l’échange a été instauré par la division du travail justifiée par le progrès technique et la nécessité de produire de plus en plus de biens de consommation en raison de la croissance démographique.
L’échange a donc été globalement adopté pour toutes les transactions commerciales et chacun a dû, pour obtenir ce dont il avait besoin, échanger le produit de son travail contre celui du travail des autres.
La formule de répartition des richesses est ainsi devenue : à chacun suivant ses œuvres.

Mais le bénéfice escompté de la vente de sa propre production dépend de la valeur d’échange de celle-ci, qui dépend de l’offre et de la demande. Or, pour maintenir un bénéfice, les producteurs s’attaquent à réduire la masse salariale, ce qui restreint le pouvoir d’achat. Et qui ne consomme pas ruine qui ne peut vendre… et c’est ainsi que l’économie part en vrille. Un passage de Rareté et abondance (rappelé par M.-L. Duboin dans la dernière GR) l’explique ainsi : « Si l’on oppose la rareté à l’abondance, c’est parce qu’un produit utile possède une grande valeur d’échange tant qu’il reste rare, et il perd sa valeur d’échange en devenant abondant. Et comme sans valeur d’échange, aucun profit n’est possible, on combat l’abondance, faussement dénommée surproduction, dans l’espoir que le produit utile devenu rare retrouvera une valeur permettant de l’échanger avec profit ».

Comment l’être humain, qui se targue de posséder la raison, peut-il faire fi de cette absurdité et condamner ainsi à la pauvreté ou à la précarité une partie de la population, alors qu’existent les moyens permettant l’abondance pour tous par la solution du partage ?

Un échange n’est équitable que si les deux parties sont sur le même pied d’égalité économique, sinon l’échange, c’est la loi du plus fort.
L’échange a permis à certains d’acquérir des bénéfices et d’augmenter leur capital, d’où la hiérarchisation de la société. Quand une des parties est confrontée à des nécessités, elle est à la merci de la seconde, qui peut lui imposer ses conditions. Dans une transaction, le nécessiteux ne lutte pas à armes égales avec le riche. C’est ainsi que certains se sont approprié les moyens de production et la richesse, et que les autres sont obligés soit de conclure des échanges commerciaux biaisés, soit de travailler pour eux, en échange d’un salaire trop souvent à peine suffisant pour vivre.
L’échange est une injustice s’il consiste à recevoir plus qu’on ne donne. Résultat d’un rapport de force, en général inéquitable, l’échange appelé transaction ou négociation commerciale aboutit à la fixation d’un prix qui permet la création du profit sans lequel le système ne peut pas fonctionner.
Cette différence « accaparée », cette valeur ajoutée, considérée comme usurpation par Marx et comme le revenu du risque par les capitalistes, augmente le capital, donc les inégalités entre les gens. Protéger ses avantages en s’assurant un monopole afin d’enrayer toute concurrence, maintenir le flux de production dans la rareté, introduire des lobbies dans les secteurs du pouvoir et de l’information, etc. , tout cela aboutit, comme le résume l’économiste Pedro Paez, à ce que seulement 147 multinationales représentent 40 % du PB mondial.
Pour rester intégré dans ce système économique et en recevoir une part plus ou moins acceptable, il est impératif de posséder quelque chose à vendre, ce qui, pour la grande majorité, est sa force de travail, physique ou intellectuelle. Mais sur le marché du travail aujourd’hui les machines programmées et le numérique concurrencent et souvent l’emportent sur l’humain, alors, dans ce système qui promeut haut et fort le profit, comment s’étonner si les propriétaires des moyens de production ne sont pas des philanthropes ?

Quand nous en aurons assez d’être considérés comme des marchandises qui deviennent vite obsolètes, réagirons-nous enfin pour, non pas diriger notre rancœur à l’égard des collabos du système, au nom de la lutte des classes, mais plutôt, pour remplacer l’échange par le partage et abattre définitivement ce dangereux système capitaliste ?
Ce système est conforme à la philosophie protestante, en ce sens que l’accumulation de la richesse désigne les élus de Dieu et s’accomplit à la gloire du royaume de Celui-ci [2]. Il institue l’inégalité comme un principe divin : l’ensemble des relations humaines se règle par l’échange et chacun doit se considérer comme une petite entreprise recherchant son propre intérêt. Et pourtant l’humain a toujours aspiré, et souvent réussi, à vivre en toute confiance et honnêteté, en toute solidarité et empathie avec son entourage, grâce à un mouvement réciproque de reconnaissance et d’appartenance. Nous sommes ainsi mis en pleine contradiction avec cette aspiration. Nos esprits sont tiraillés d’une part par la nécessité, pour survivre, de gagner notre place dans les échanges, ce qui exacerbe notre instinct égoïste primaire, et d’autre part, par l’empathie générale et par l’esprit de coopération naturels qui nous poussent à donner plutôt qu’à profiter.
Le travail est assimilé à une valeur marchande négociée en échange d’un pouvoir d’achat, alors que, dans le partage, il devient un don personnel, non échangeable avec de l’avoir, mais en référence avec des valeurs liées à l’être, telles que l’appartenance, la reconnaissance, le développement de soi.

 Tentative de récupération

Le choix d’un mot peut être un piège. Récemment, une nouvelle forme d’échanges commerciaux a vu le jour, appelée couramment “économie du partage”. Or ceci est un abus de langage. Car il s’agit, en fait, d’associer le terme de partage avec l’activité de ces plates-formes virtuelles qui utilisent les nouvelles technologies à seule fin de faciliter des relations commerciales, de mettre en relation des producteurs qui louent un bien ou qui rendent un service, avec des clients, donc en contrepartie d’un paiement. Cette transaction aide le fournisseur à réaliser un bénéfice, elle se situe donc bien en économie d’échange et non de partage. Le choix de ce mot révèle la volonté de tromper… peut-être pour récupérer un mouvement actuel qui aspire à davantage de solidarité, de réciprocité, de souci écologique ?
En France, les précurseurs de ce nouveau commerce ont été Uber, qui trouve des clients pour des chauffeurs indépendants, et Airbnb, qui adresse des hôtes potentiels à des propriétaires de logements.
Beaucoup d’autres ont fait ensuite leur apparition. Citons la plate-forme américaine TaskRabbit et la start-up bruxelloise Listminut’ pour les travaux d’aides aux particuliers ; des entreprises de location de véhicules en libre service qui se distinguent à peine d’autres entreprises de location : Villo en Belgique, pour les vélos gérée par l’agence de publicité JC Decaux, et CambioCarSharing pour les automobiles. BlaBlaCar est une plateforme communautaire payante de covoiturage proposée par la société Comuto, présente presque partout, elle met en relation des conducteurs et des passagers pour effectuer des trajets en covoiturage et elle prélève sa part sur toute transaction.
Cette nouvelle économie se développe maintenant dans de très nombreux secteurs d’activité, notamment l’habillement, l’alimentation, la restauration, les soutiens scolaires, etc… Mais elle n’a rien à voir avec le partage, ce qui est évident puisque ces entreprises, qui bénéficient des nouvelles technologies numériques, sont toutes à but lucratif. Il serait donc plus exact, et déjà certains le proposent, d’intituler ce genre nouveau de commerce, “économie de plates-formes” ou, pour faire plus fun, “sharing economy”, ou bien encore, comme le préconisent Financial Times et Harvard Business Review, “économie de l’accès”.
À l’origine, dès le début des années 2000, par souci de limiter la surconsommation non écologique, certains ont utilisé les réseaux sociaux pour partager (ici le mot est exact) des outils ou des biens en dehors de toute rémunération, en utilisant la réciprocité. Cette aide à la mise en relation a donné l’idée d’utiliser le Web et les systèmes de géo-localisation par GPS à partir de la crise de 2008 et ses conséquences sur l’emploi, pour créer de nouvelles transactions commerciales. _Bien que cette nouvelle forme d’économie présente des avantages en répondant à des situations de sous-utilisation de biens, à de nouveaux besoins de services, à permettre à des travailleurs d’échapper à la subordination d’un contrat de travail traditionnel, elle comporte de notables inconvénients  : ces travailleurs sont privés de la protection juridique qu’offre le code du travail, bien souvent aussi de protection sociale, et leurs emplois restent en majorité précaires. De plus, les plates-formes n’ont pas le statut d’employeur, ce qui les avantage, et en plus elles profitent de l’absence ou de réductions importantes des charges sociales, même si des régularisations fiscales sont en cours.
C’est ainsi que ce qui était une véritable « économie de partage » a été détourné par la recherche de profit, ce qui a permis, en conservant la dénomination et en omettant toute distinction, de donner un emballage moral à de nouvelles transactions financières cachées au milieu de celles qui sont restées sans but lucratif.
Cette récupération du langage interpelle. Car déjà, plusieurs décennies en arrière, Hannah Arendt mettait en garde contre une possibilité de conditionnement mental qui ferait admettre la culture capitaliste comme la seule référence admise par les nouvelles générations. Ainsi, les rapports financiers entre personnes, parents, voisins ou autres, deviendraient la normalité au point que la notion d’échange commercial serait considérée comme un partage.

 Le partage en économie distributive

Le 21ème siècle se trouve à la charnière de deux mondes possibles entre lesquels le choix est entre les mains de nous tous. Soit, en utilisant l’abondance potentielle, nous passerons à une économie distributive basée sur le partage, soit nous resterons dans l’échange et nous plongerons dans un capitalisme total stimulé par le numérique et les réseaux sociaux. Préférer la soumission, c’est choisir cette seconde voie en abandonnant notre pouvoir à l’oligarchie dominante [3].

Le capitalisme arrivera ainsi à sa fin ou à ses fins : s’il s’impose, tout besoin et toute relation sociale seront transformés en transactions commerciales. Finie la gratuité de l’entraide, du coup de main amical, du prêt de matériel, du soutien scolaire à l’enfant du voisin. Tout deviendra monnayable grâce aux plates-formes numériques.
Terminé le travail salarié, vive l’emploi indépendant pour lequel chacun est son propre patron. Alors, pourquoi ne pas mettre sur le marché sa propre personne composée de son corps et de son mental, qui, représentant un capital, ne demande qu’à fructifier pour faire du profit ? La gestation pour autrui, le don de sperme, l’escorting, feront partie d’une panoplie de nouveaux services correspondant à la valeur du capital physique de la personne inscrite sur le marché, tout comme la valeur marchande des connaissances qu’elle pourra offrir en service.
La véritable économie de partage qu’est l’économie distributive, a sa source dans la civilisation occidentale bien avant celle, mystificatrice, qui utilise les nouvelles technologies. Jacques Duboin l’a présentée comme étant issue de l’avènement de l’abondance et la formule de répartition des richesses y est : à chacun suivant ses besoins.
Tous les biens et les services deviennent partageables du moment qu’ils répondent à l’inéquation suivante : CMI x NC < PPA où CMI est la consommation maximale individuelle, qui dépend de la personne, de ses besoins, de sa culture personnelle concernant l’utilisation des biens et services mis à sa disposition, NC est le nombre de consommateurs qui éprouvent le besoin de consommer un produit ou un service donné (par exemple, le besoin d’avoir une “doudoune ” n’est pas partagé par tout le monde sur la planète !) et PPA est la production potentielle admise, c’est-à-dire la possibilité de produire un bien ou un service à un niveau supérieur à la demande à condition que cette production n’engendre pas de graves méfaits sur l’environnement et pourvu qu’elle soit discutée et acceptée démocratiquement.
Nous sommes parvenus, grâce à nos ancêtres, à l’ère de l’après-rareté. Cette production « abondante » ayant perdu sa valeur marchande, sa distribution s’en trouve libérée comme l’air qu’on respire : personne ne fait un procès pour consommation trop importante d’air !
Et justement, à l’ère de l’informatique et du numérique, la maîtrise de l’inéquation ci-dessus est réalisable au quotidien. Tout comme est possible l’ajustement régulier du montant de l’allocation universelle distribuée à tous, individuellement, de la naissance à la mort, sans condition, pour accéder à la consommation des biens et services disponibles.
Or, à une économie « qui n’est plus basée sur l’échange mais sur le partage, il faut une monnaie différente de la monnaie actuelle. La monnaie distributive est gagée sur les richesses produites et elle s’annule quand celles-ci parviennent à leur consommateur (comme un ticket de métro ou un timbre qu’on oblitère) », comme le résume M.-L. Duboin.
Il importe que l’objectif primordial d’une communauté soit de procurer les biens et les services qui répondent aux besoins afin que tous vivent dans le bien-être réalisable. L’emploi n’étant pas un but, il n’est pas considéré comme une priorité comme il l’est devenu en économie capitaliste. Mais comme il favorise les relations sociales, il permet, dans une organisation basée sur la coopération, d’acquérir des sentiments qui sont importants pour l’équilibre personnel tels l’appartenance, la reconnaissance et le développement de soi. Soyons assurés que l’acquisition de ces besoins personnels saura motiver l’engagement libre de chacun au développement de la société.

 Le retour du lien social

Alors, échange ou partage ? Relations monnayables qui maintiennent l’être à la merci de l’obsession de l’avoir, ou bien liens sociaux qui privilégient l’être, conforté par un avoir assuré ?
Si nous choisissons le partage, ce qui n’est pas certain tant le conditionnement aux valeurs capitalistes s’est ancré en chacun, il sera possible de renouer avec l’esprit du système du don/contre-don. Ce système qui consiste à donner, recevoir et rendre, était en vigueur dans l’ensemble des peuples ancestraux et a été étudié par Marcel Mauss.

À notre époque, le partage peut se réaliser à deux niveaux.
Premier niveau : entre la communauté et l’individu. La communauté offre le revenu social, ou allocation universelle, sous forme de monnaie distributive afin d’accéder aux biens et services produits. L’individu reçoit ce don et, réaction naturelle, il se sait par conséquent redevable vis-à-vis de l’ensemble de ceux qui ont œuvré pour qu’il puisse disposer de cette part de la production. Dès lors, rendre consiste pour lui à s’engager pour que perdure le bon fonctionnement du système, par une activité professionnelle et aussi par une participation politique. Le processus est engagé. À l’instar du don/contre-don, il crée le lien social générant pour l’individu l’acquisition des sentiments d’appartenance, de reconnaissance, de construction de soi, si utiles à l’équilibre de chacun et de la société.
Entre autres conséquences, cette relation va bouleverser le système éducatif. Libérée de la nécessité de préparer les jeunes à un emploi, l’éducation pourra proposer des formations à l’autonomie (et non à l’individualisme), à la solidarité et à la coopération, à la connaissance de soi et des autres, aux fonctionnements de la société et à l’importance de la participation politique dans une démocratie directe.
Second niveau : entre les individus. Les nouveaux moyens technologiques, les réseaux sociaux et autres permettent l’extension et l’intensification des relations et des liens. En économie distributive, ils vont faciliter les propositions de services sans but lucratif et encourager les coopérations, qui seront alors bien plus performantes que soumises aux règles de la concurrence ; ils vont dynamiser les créations d’activités nouvelles dans des domaines peu reconnus par notre actuelle société productiviste  ; ils vont moderniser et sécuriser la réalisation des travaux pénibles par l’emploi des robots, œuvrer efficacement et sans entraves mercantiles en faveur de l’environnement et du respect de nos compagnons de voyage que sont les animaux, etc…
S’ouvre ainsi un univers de nouveautés non mercantiles, encore insoupçonnable aujourd’hui.
L’économie de l’échange, issue d’un âge révolu, nous propose une société décadente et menaçante. Alors que choisir l’économie du partage revient à opter pour une orientation raisonnable et nécessaire.
Certes, c’est un espace nouveau et immense de libertés qui s’ouvre. Et il faudra rester lucides car la tâche qui attend les générations futures est immense : d’abord réparer les dégradations du système actuel et … faire le ménage parmi les conditionnements et les névroses laissés par la culture occidentale !


[1Age de pierre, âge d’abondance, Marshall Sahlins. éd. Gallimard.

[2L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Max Weber, éd. Flammarion.

[3Discours de la servitude volontaire, Etienne de La Boétie, éd. Gallimard.