Économie distributive ou éco-distributisme ?

par  J.-C. PICHOT
Publication : juin 2000
Mise en ligne : 30 mars 2009

Pourquoi cette nouvelle formulation ? Au moment où je me lance dans cet article, je ne le sais pas vraiment. Encore un barbarisme ? Probablement oui ; non pour choquer ; plutôt pour interpeller. Composée de éco (d’après le grec ancien oikos, maison), et d’un mot familier dont vous connaissez le sens et l’importance, pour moi cette “expression” contient, en condensé, l’essentiel de notre démarche, telle que je la ressens en tant que membre de cette immense famille de 6 milliards d’individus qui habitent une maison commune qui s’appelle Terre. Ses références simultanées à l’économie et à l’écologie sont naturellement bienvenues pour le sujet ; tant mieux !

Malgré nos statuts de nantis (je parle de la majorité des habitants des pays dits “développés”, qui n’ont jamais eu autant de possibilités et de choix à leur disposition), notre culture, d’origine judéo-chrétienne, nous amène régulièrement à nous pencher sur le cas des “autres”, ceux que le système laisse au bord du chemin ; et parfois à essayer de les aider. Pourquoi ? Autant, probablement, par altruisme (sentiment de culpabilité + charité) que par égoïsme au 2ème degré (« Aidons les plus pauvres, cela les empêchera d’envoyer leurs batailons d’émigrés ! »), et même par orgueil (honte à l’esprit humain qui a engendré tant de malheurs !).

Hormis ceux, peu nombreux j’espère, dont le but est encore de gagner le paradis en pratiquant les “bonnes œuvres” (merci au système capitaliste de leur en fournir l’occasion !), nous sommes de plus en plus nombreux à considérer que le principe de fonctionnement actuel du monde (qui n’est plus que celui des affaires) est en cause, et que ce n’est pas par l’aumône que nous serons tous sauvés, même si certaines populations en profitent raisonnablement, mais dans quelles conditions… Régulièrement dé-noncée depuis au moins deux siècles par des voix aussi autorisées et variées que celles de Victor Hugo et de Viviane Forrester, la machine économique, malgré l’impression que peut donner notre “confort”, devient folle et dangereuse ; non pas tellement à l’intérieur des frontières historiques des pays les plus “performants” (quoique…), mais en considérant dans son ensemble notre maison “Terre”, devenue le terrain de manœuvres des puissants de ce monde.

La disparition progressive des frontières n’est pas une nouveauté, tout au moins pour ce qui est de la distribution de la médiocrité. Il y a belle lurette que la pollution a submergé le monde, que son expansion soit naturelle (cas des émanations toxiques transportées par l’atmosphère ou par les eaux) ou conduite par l’homme (utilisation des pays les plus pauvres comme poubelles par les grands producteurs pour leurs déchets les plus toxiques) ; de même pour le chômage que l’on a exporté en bousculant les économies les plus fragiles, avec tous ses cortèges de misères et de guerres. Et tout cela vient principalement de nos pays, mais aussi des effets pervers de l’argent entre les mains de potentats locaux vénaux et orgueilleusement fous de fausses grandeurs et de puissances éphémères !

Nous avons certainement un peu trop rêvé d’un monde foncièrement beau et gentil en oubliant que l’homme est plutôt égoïste et souvent conduit par des ambitions malsaines. L’altruisme n’est sans doute pas si naturel que nous aimerions le croire ; même si nous nous sentons de plus en plus désarmés face à plus de 3 milliards “d’autres” dont le regard nous accuse, faudrait-il donc renoncer à nos valeurs et à nos combats, même s’ils semblent parfoir d’arrière-garde ?

A défaut de réguler le “marché” en l’humanisant, ce qu’elle est bien incapable de faire, la main invisible ne cesse de nous manipuler pour nous persuader que le “système”, si régulièrement critiqué et présenté par ses détracteurs comme étant au bord de l’implosion (rappelez vous les sombres prévisions de l980, lorsque le nombres de chômeurs en France menaçait de dépasser la barre du million !), sait régulièrement rebondir. De manière macro-économique, il faut bien reconnaître que la position de 4ème puissance mondiale de notre pays depuis de nombreuses années plaide en faveur de quelque chose qui ressemble à une bonne santé économique. Bien sûr, la répartition de la richesse produite est de plus en plus catastrophique, même si les règles de sa redistribution se veulent démocratiques. Et ce n’est pas le titre de l’Expansion [1] :« Un futur sans chomage ? » qui peut faire changer d’avis. On a envie de dire : chiche ! malgré la brève affirmation qui l’accompagne, sérieuse comme une évidence : Comment la France peut en finir avec le “mal du siècle”. À quoi peuvent donc servir nos soi disant experts s’ils se contentent de constater, de temps en temps, que les “choses” vont mieux, tout au moins à leurs yeux, en annonçant que le paradis n’est pas loin ? Pourquoi n’avoir pas sorti plus tôt les recettes qui semblent les satisfaire aujourd’hui ?

Au risque de choquer, j’ai envie de jouer les prophètes de mauvais augure. À l’allure où vont nos affaires, le paradis n’est pas près de s’instituer sur notre terre : les inégalités se creusent, la population s’accroît de manière inquiétante, notamment parmi les trois milliards de grands pauvres, qui étaient moins de deux milliards une génération plus tôt, des maladies qui font des ravages, et, tous ensemble, nous pillons notre planète.

De nombreuses bonnes âmes souhaitent, en bonne conscience, qu’un jour leurs frères démunis arrivent à un niveau de développement, non pas égal (ce serait trop demander !), mais qui ne soit pas trop au-dessous du nôtre : alimentation, énergie, hôpitaux et médicaments, éducation, voitures, équipements ménagers, etc. à la portée du plus grand nombre ; et pourquoi pas, aussi, des circuits de tourisme pour groupes désireux de mieux connâître nos pays, avant qu’ils ne soient trop pollués ? Attention, diront les plus critiques : l’effet de serre, la couche d’ozone et les résidus de l’énergie d’origine nucléaire, sans compter les autres nuisances liées à nos moyens de production et de déplacement, il ne faudrait pas les oublier ! Et je dirai qu’ils ont raison : l’abondance généralisée que permettent désormais nos moyens de production n’est pas la solution de l’avenir ! Malgré les progrès attendus, par exemple, en agriculture ou dans le domaine des moteurs pour voitures (dont les rendements pourraient bientôt être doublés avec de moindres pollutions), fournir à tous ceux qui en ont besoin ne serait-ce que le quart de nos moyens de vie conduirait droit dans le mur ! D’où la légitimité des démarches de tous ceux qui veulent des réformes…et même des révolutions.


[1numéro 611 bis, tiré à part de décembre 1999