Emmanuel Macron ou la voix de ses maîtres

par  B. BLAVETTE
Publication : juin 2017
Mise en ligne : 19 octobre 2017

Il est environ 23 heures en ce dimanche du mois de mai 2017 lorsqu’Emmanuel Macron s’avance d’un pas d’empereur romain dans la grande cour du Louvre. Il sait depuis quelques heures qu’il vient d’être élu Président de la République française et, visiblement, notre homme est déjà tout imprégné de l’importance qu’il attribue au personnage qu’il incarne désormais. La marche solennelle, une sorte d’ersatz du sacre des rois de France en la cathédrale de Reims [1], se déroule au son du dernier mouvement de la 9ème symphonie de Beethoven qui, comme chacun sait (ou ne sait pas), a été choisi en 1985 comme hymne européen.

(Comme toujours dans ses choix symboliques, l’UE ne brille ni par l’audace, ni par l’originalité, car dès sa création en 1825, « l’hymne à la joie » est une composition “attrape tout” revendiquée par Bakounine et les révolutionnaires français qui y ont entendu la préfiguration d’un monde sans classes, par l’Église catholique qui voyait là une forme d’illustration de l’Évangile… et par Hitler qui exigeait qu’elle soit jouée au cours des festivités qui marquaient chacun de ses anniversaires  !

Et, comble de maladresse, l’arrangement choisi par l’UE est exécuté par Herbert Von Karajan qui fut membre du parti nazi de 1935 à 1945 [2] …)

Le nouveau Président approche maintenant du podium installé devant la fameuse pyramide, il accélère le pas, gravit lestement les quelques marches, car au-delà de la solennité du moment il s’agit aussi de montrer le dynamisme, l’élan qu’il entend impulser à la nation. Il lève maintenant les bras dans une attitude très “gaullienne“. En arrière-plan se dessine la forme géométrique de la pyramide, symbole d’une modernité audacieuse, d’une ascension presque mystique vers un monde “hight tech” d’une redoutable efficacité. Car la pointe acérée de la structure, dans le prolongement rigoureux de la silhouette humaine, semble porteuse d’une menace, comme l’annonce d’une emprise implacable, étrangère au vivant.

La foule, bien sûr, acclame longuement. Il y a là tous ceux qui viennent au spectacle applaudir le vainqueur quel qu’il soit, Pétain ou de Gaulle, Marine ou Macron… Comme toujours en de semblables circonstances, le discours est creux, émaillé de superlatifs, d’exagérations grossières : « le monde entier nous regarde… » (comprendre « me regarde »), « ce que nous avons fait n’a ni précédent ni équivalent », (comprendre « ce que j’ai fait »), symptômes de la griserie du vainqueur.

 Le jeune président est le porte-paroles de l’oligarchie qui l’a fait naître

Pourtant le jeune Président aurait bien tort de se bercer d’illusions  : il n’est que le porte-paroles, l’intendant, de l’oligarchie qui l’a fait roi.

Pour comprendre le processus à l’œuvre il faut réaliser que les deux quinquennats précédents ont été globalement décevants pour les classes dominantes. Nicolas Sarkozy s’est vite révélé médiocre, vulgaire, dépourvu de subtilité, contribuant ainsi à dévaloriser la fonction présidentielle et provoquant un rejet radical de la part d’une majorité de Français. De son côté, François Hollande, bien qu’il ait réussi à faire voter la loi Macron et la loi El Khomri, dont les dispositions “fourre-tout” comblent d’aise le patronat, est vite apparu aux yeux de ses électeurs de gauche comme un parjure par rapport à ses déclarations enflammées contre la finance lors de son fameux discours du Bourget, compromettant ainsi toute réélection.

On ne connaîtra probablement jamais la part de hasard et de calcul dans l’esprit de François Hollande lorsqu’en 2012 il nomme Emmanuel Macron Secrétaire général adjoint au cabinet du Président de la République, lui mettant ainsi le “pied à l’étrier” en politique.

Notre homme se révèle alors un fin manœuvrier et effectue un parcours sans faute. En 2014, il devient Ministre des Finances et, malgré la promulgation de sa « loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques » qui entérine de larges régressions sociales, il parvient à conserver une bonne image dans l’opinion, due probablement à sa jeunesse, à un certain charisme, et surtout à l’épuisement du milieu politique traditionnel.

C’est peut-être à ce moment-là que l’oligarchie, toujours à la recherche d’un homme providentiel susceptible de se consacrer efficacement à la défense de ses intérêts et à l’extension de ses privilèges, commence à s’intéresser sérieusement à lui.

 Quels soutiens discrets a-t-il reçus  ?

Quelles garanties, assurances et soutiens discrets a-t-il reçus qui l’incitent à tenter l’aventure ? Toujours est-il que lorsqu’en avril 2016 il fonde son mouvement En Marche et révèle au grand jour ses ambitions présidentielles, il reçoit un accueil extrêmement favorable des milieux d’affaires. En témoigne tout d’abord la facilité avec laquelle le nouveau mouvement parvient à récolter les 13 millions d’euros jugés nécessaires à l’organisation de la campagne.

Il faut dire qu’En Marche bénéficie sur ce point d’une recrue de choix en la personne de Christian Dargnat, Directeur Général de BNP-Paribas Asset Management, qui démissionne de ce poste prestigieux pour se consacrer intégralement et « bénévolement » à l’organisation de la collecte de fonds à l’aide de son immense « carnet d’adresses », comme le révèle le quotidien en ligne Médiapart  : « à l’extérieur Dargnat et les membres de l’équipe Macron ont tout fait pour démentir l’image du candidat des affaires, préférant insister sur l’afflux de petits dons. En réalité, c’est bien une camarilla de banquiers d’affaires qui a pris en main cette levée de fonds hors normes, mobilisant tout azimut ses réseaux et carnets d’adresses au service d’Emmanuel Ma­cron » [3]. La banque Rothschild, où Emmanuel Macron a travaillé pendant 4 ans, lui apporte un soutien sans réserve et Olivier Pécoux, son Directeur Général, organise pour lui une grande rencontre de donateurs potentiels dans un établissement des Champs-Elysées privatisé pour l’occasion.

Particulièrement lucratifs, ces « cocktails dinatoires » peuvent rapporter jusqu’à 80.000 euros en moins de deux heures…

L’étranger est largement mis à contribution et des « rencontres » identiques sont organisées avec succès à Londres, Genève, San Francisco, New-York… Comme si l’oligarchie internationale voulait prendre sa revanche sur l’échec cuisant subi aux États-Unis, elle qui avait tout misé sur Hillary Clinton et se retrouve maintenant avec un Président irresponsable et imprévisible…

 Une campagne publicitaire bien conçue

Pourtant, bien que le financement soit, bien sûr, « le nerf de la guerre » dans notre monde hyper médiatisé, le secret d’une élection victorieuse réside aussi dans une campagne publicitaire, baptisée pour l’occasion « campagne électorale », bien conçue et la figure de l’heureux élu n’est jamais qu’un concept marketing savamment élaboré [4]. En ce qui concerne Emmanuel Macron, et pour simplifier un peu, « l’image » du candidat repose sur trois piliers principaux : la jeunesse, le parcours fulgurant d’un homme inconnu quelques mois auparavant, et la réussite dans les affaires à la banque Rothschild, tant il est vrai que l’idée que l’on peut mener un État comme une entreprise privée, bien que totalement fausse, est largement partagée. Et comme nous sommes en France, l’un des derniers pays où la culture revêt une quelconque importance en matière politique, on rappellera que le candidat fut un temps le collaborateur (ou un simple assistant ?) du philosophe Paul Ricoeur.

 Les “unes” de la presse reservées au candidat des médias

Une fois les plans de campagne soigneusement établis, reste la question de sa diffusion dans le paysage médiatique ; et là, l’oligarchie est à son affaire, elle qui contrôle la quasi-totalité des organes de presse.

Dans un article intitulé Le candidat des médias, Le Monde Diplomatique présente un florilège des “unes” réservées par la presse à son enfant chéri [5] . C’est bien L’Express, propriété du groupe dirigé par Patrick Drahi (SFR, BFM TV, RMC, Libération…), qui ouvre le bal dès septembre 2014 avec « La bombe Macron » ; suivi bientôt par « Macron : ce que je veux pour 2017 » ; L’Observateur, propriété de l’industriel Claude Perdriel, surenchérit « La fusée Macron : son plan secret pour 2017 » suivi de quatre autres couvertures hagiographiques ; et Paris-Match (propriétaire Jean-Luc Lagardère) n’est pas en reste avec « Ensemble sur la route du pouvoir, Brigitte et Emmanuel Macron » accompagné d’un interview de Madame. Mais la palme revient sans conteste au magazine Le Point (propriétaire François Pinault) qui multiplie les “unes” notamment « Et pourquoi pas lui ? », « L’homme qui dérange », « Ce qu’il a dans la tête ». Bien évidemment les chaines TV ne sont pas en reste, comme en témoigne jusqu’à la caricature BFM TV qui a consacré, suivant l’hebdomadaire Marianne, quatre cent vingt-six minutes à Macron contre quatre cent quarante à ses quatre principaux adversaires, en 4 mois. À noter que toutes les couvertures de magazines et apparitions publiques du couple Macron sont conçues et contrôlées par l’agence Bestimage, spécialisée dans la photographie des célébrités, et Madame apparaît souvent arborant des robes Louis Vuitton, ce qui n’est guère surprenant si l’on sait qu’elle est l’amie intime de Delphine Arnault, fille de Bernard Arnault, patron du groupe LVMH.

 Qu’attendent de lui les puissants  ?

On pourrait ainsi multiplier à l’infini les exemples montrant les liens étroits qui lient le nouveau Président à l’oligarchie française et internationale. Mais à ce stade, une question se pose : qu’attendent exactement les puissants de celui qui selon Le Monde Diplomatique a été « fabriqué pour servir » ?

La réponse peut être synthétisée en trois points.

Il s’agit premièrement de transformer profondément le paysage politique français en pulvérisant le Parti Socialiste, dont l’aile gauche demeure gênante par ses velléités de transformation sociale, pour construire un parti du centre « ni de droite, ni de gauche », sur le modèle du Parti Démocrate étasunien, qui concilierait de vagues prétentions progressistes avec une politique néo-libérale bien réelle. Une alternance, n’excluant pas des périodes d’alliances, pourrait s’établir avec une droite plus franchement conservatrice (notamment sur la question des mœurs) autour d’un pôle constitué par “Les Républicains” ; mis sur le même plan, les partis qualifiés « d’extrémistes » de droite et de gauche étant rejetés sur les marges et servant de repoussoir.

La deuxième mission d’Emmanuel Macron consiste à faire sauter « les verrous ». Car l’oligarchie n’aime pas les verrous, sauf peut-être ceux qui cadenassent ses yachts et ses luxueuses résidences. Il y a les verrous qui empêchent de licencier à sa convenance, les verrous qui réglementent les heures supplémentaires, les verrous qui instituent des normes de sécurité dans l’entreprise, bref tous ces règlements “dépassés” qui entravent l’action de ces entrepreneurs “audacieux”, de toutes ces « start-up », qui font l’orgueil de notre monde contemporain.

Si le bon peuple donne un blanc-seing au jeune Emmanuel lors des prochaines élections législatives, une première vague de mesures, baptisées « réformes » dans le jargon néo-libéral, pourraient advenir pendant l’été, lorsque le plus grand nombre se prélasse sur les plages, anesthésié par les coups de soleil. Quel "bonheur" ce sera pour nos insouciants vacanciers de découvrir à la rentrée de septembre le plafonnement des indemnités accordées par les prud’hommes, la priorité donnée aux accords d’entreprises sur les accords nationaux, tout le “dépoussiérage”, toute la “simplification“ de ce “vieux Code du Travail source de tous nos maux”  ! Car nul n’en doute, cela permettra à chaque chômeur de trouver rapidement un « Uber job », bien sûr un peu précaire, mais comme le déclare l’ancienne Présidente du MEDEF Laurence Parisot (qui convoitait un ministère, mais ce sera peut-être pour plus tard) : « Que voulez-vous, l’amour est précaire, la santé est précaire, la vie elle-même est précaire, pourquoi le travail ne le serait-il pas ? ». En tous les cas, son successeur Pierre Gattaz, se déclare « sur un petit nuage » depuis l’élection de son protégé et il ne doute plus de voir très bientôt se réaliser ses rêves les plus fous : pour le mois d’octobre une grande réforme de l’assurance chômage et, pourquoi pas, l’année prochaine, une grande réforme des retraites qui signerait peut-être pas la mort, mais au moins la mise à l’écart, du système par répartition. Et puis, tous les espoirs sont permis, on pourra peut-être prochainement tordre enfin le cou à l’assurance maladie, cette vieille ennemie qui empêche depuis des lustres nos amis des assurances privées d’empocher de substantiels bénéfices…

Pourtant, il n’est pas exclu que certains, obstinément “tournés vers le passé”, refusent l’inévitable “modernité” et le fassent savoir bruyamment, peut-être trop bruyamment. Il faudra donc sévir et rétablir l’ordre, il s’agit-là de la troisième tâche du nouveau Président. Heureusement il y a le terrorisme, qui a permis l’instauration de « l’état d’urgence » qu’il est facile de détourner pour réprimer la contestation sociale. Le processus est déjà bien entamé, comme le souligne un rapport d’Amnesty International en date du 30/5/2017 intitulé « En France des restrictions disproportionnées à la liberté de réunion pacifique sous couvert de l’état d’urgence ». Reste à mettre au point un dernier tour de passe-passe : supprimer l’état d’urgence tout en pérennisant ses principales dispositions en les incorporant dans la loi ordinaire… La France rejoindrait ainsi le club des pays où la remise en cause du système dominant n’est plus du tout à l’ordre du jour ou seulement à la marge : États-Unis, Japon, Royaume-Uni, Allemagne… Alors tout serait bien dans le meilleur des mondes pour les privilégiés…

 Le consensus autour du système dominant pourrait se trouver largement écorné

Mais ce scénario idéal, dont rêvent tous les oligarques, est loin d’être assuré car l’Histoire a plus d’un tour dans son sac et le capitalisme est probablement bien plus fragile qu’il n’y paraît. Il est peut-être même gravement malade, sans en avoir vraiment conscience. Dans notre monde largement interconnecté, un évènement imprévu dans une quelconque partie du globe peut avoir un effet de niveau systémique redoutable, difficile à contrôler. Et c’est tout particulièrement le cas avec l’instabilité chronique du système financier international. Dans les années d’après-guerre, le capitalisme était parvenu à s’assurer le consentement populaire, dans les pays riches par la croissance et le progrès social, par une réduction des inégalités entre 1945 et 1975, par une prospérité relativement partagée. Mais aujourd’hui, ce système de légitimation n’existe plus. La classe dominante a sombré dans un délire d’illimitation suicidaire qui la pousse à accroître jusqu’à l’absurde son pouvoir et ses privilèges. En résultent une explosion des inégalités, la montée de la pauvreté et de la précarité, un chômage de masse, la dégradation des conditions de vie et de travail, qui démontrent à tous que demain pourrait être pire qu’aujourd’hui.

Alors, bien sûr, les économistes orthodoxes répètent à l’envi que lorsque les riches sont prospères, le sort des pauvres finit toujours par s’améliorer, c’est ce que l’on nomme dans leur jargon « la théorie du ruissellement », mais il est peu probable que les dominés s’accommodent éternellement de la position du chien sous la table qui attend patiemment que son maître daigne lui octroyer une bouchée du festin.

Le consensus majoritaire autour du système dominant pourrait donc finir par se trouver largement écorné.

 Au cours de ce XXIe siècle, notre espèce va jouer son va-tout

D’ailleurs, l’actuelle montée du terrorisme peut être interprétée moins comme un retour du fanatisme religieux que comme une exaspération, un désespoir, malheureusement dévoyés. Si l’on ajoute à tout cela les conséquences de la crise écologique (désordre climatique et pollutions généralisées) qui vont devenir de plus en plus évidentes, nous avons tous les ingrédients d’un cocktail détonant… qui pourrait précipiter un effondrement civilisationnel majeur comme notre monde n’en a jamais connu.

À ce moment périlleux de l’Histoire, nous aurons pourtant à notre disposition toutes les connaissances, philosophiques, scientifiques et techniques, permettant de faire éclore une nouvelle Renaissance. Mais saurons-nous les utiliser avec discernement ?

L’oligarchie va-t-elle accepter de mettre une sourdine à sa mégalomanie dévorante ?

Une chose est sûre : au cours de ce XXIe siècle, notre espèce va jouer son va-tout.


[1Voir sur ce point L’Etat entre puissance et fragilité, de Bernard Blavette GR 1173 (mars 2016).

[2La 9ème de Beethoven, une musique politique, par Esteban Buch – Ed. Gallimard (1999).

[3En France, les dépenses de campagne sont limitées à 22 millions d’euros. En ce qui concerne Emmanuel Macron 13 millions ont été rassemblés grâce à des dons, et 9 millions proviennent d’un emprunt remboursable si le candidat obtient plus de 5% des voix. Par ailleurs, les dons individuels ne peuvent dépasser 8.000 euros (4.000 euros pour le candidat et 4.000 euros pour le ou les partis qui le soutiennent). Toutes les informations sur le financement de la campagne d’Emmanuel Macron proviennent d’un article publié le 21/5/2017 par le quotidien en ligne Médiapart, Macron leaks : les secrets d’une levée de fonds hors normes.

[4Lire un grand classique qui décortique la campagne électorale de Richard Nixon  : Comment on vend un Président, par le journaliste étatsunien Joe Mc Guinniss, éd. Arthaud,1970.

[5Article de Marie Benilde dans Le Monde Diplomatique de mai 2017.