En Grande-Bretagne aussi, ils y viennent !

par  M.-L. DUBOIN
Publication : octobre 1994
Mise en ligne : 2 juin 2008

L’association Basic Income European Network (BIEN) a tenu sa réunion bisannuelle à Londres du 8 au 10 septembre derniers.

Dans l’intention d’y participer, j’avais envoyé et payé mon inscription, dans les formes requises, en proposant comme titre pour mon intervention : The civic contract for an incentive society ce qu’on pourrait traduire par Le contrat civique pour une société d’initiatives. N’ayant jamais reçu d’accusé de réception pour cette inscription, et constaté que mon nom ne figurait pas dans la liste des intervenants prévus, j’ai conclu que les organisateurs ne souhaitaient pas cette intervention et je n’ai donc pas participé au congrès. Ceci m’a privée du plaisir de faire la connaissance de participants tels que Sir Samuel Brittan, qui fut chargé des négociations du GATT pour l’Europe, ou de Christopher Monckton, qui travailla au 10, Downing Street pour Margaret Thatcher… Effectivement, mon intervention n’aurait pas été tout à fait dans le même sens que celle de ces gens illustres. Mais les membres de BIEN, les Anglais en particulier, ne sont pas tous des conservateurs à tout crin. La preuve : dans un bulletin, publié pour promouvoir le revenu de citoyenneté dans la région Nord-Ouest du Royaume Uni, on pouvait lire, il y a juste un an, cette citation extraite de mon intervention faite au congrès BIEN d’Anvers, en 1988 : « Incomes can no longer be proportional to work, but instead they ought to become proportional to production », (qu’on pourrait traduire par « les revenus ne peuvent plus être proportionnels au travail, il faut qu’ils deviennent proportionnels à la production »). L’auteur de ce bulletin ajoutait : « I’ll vote for that ! » (« Je vais voter pour ça ! »). Un autre, Kevin Donnelly, de Manchester, nous dit qu’il s’intéresse tellement à nos travaux… qu’il apprend le Français pour mieux les suivre. Il a si bien compris, qu’il nous rapporte ici la réponse magistrale qu’il a faite à Jacques Chirac dans « The Guardian » :

Le maire de Paris avait en effet publié dans ce journal le 21 juin dernier un ramassis de propositions illusoires, présentées sous forme de « la prochaine révolution dont la France a besoin pour remettre cinq millions de chômeurs au travail » , priorité des priorités. D’abord utiliser "les moyens existants" : budgétaires, le financement de grands projets, tel le TGV-Est dont la construction créera 80.000 emplois ; fiscaux, réduire les taxes ; monétaires, réduire les taux d’intérêts. Ensuite favoriser la création d’emplois en diminuant les charges correspondantes qui pèsent sur les employeurs, ce qui permettra une augmentation des salaires, "comme en Allemagne" donc augmentera la consommation, donc les emplois (… !), en introduisant une taxe sur la pollution et en favorisant un meilleur style de vie pour les employés. D’après ces déclarations que faisait J. Chirac aux Anglais, notre économie a ceci de particulier que la croissance crée chez nous moins d’emplois qu’ailleurs et ceci est dû au fait que les services locaux sont moins développés en France que, par exemple, aux Etats-Unis ou au Japon ! Enfin, nous ne préparons pas assez bien notre jeunesse au monde du travail ! Jacques Chirac rassemblait tous les "bateaux" qui trainent ça et là pour les présenter comme un nouveau contrat social de son cru et destiné à assurer à notre société le changement dont elle a besoin.

Cinq jours plus tard, The Guardian publiait la réponse cinglante de Kevin Donnelly : « beaucoup de gens comme Jacques Chirac prétendent que le retour à l’emploi est vital pour la prospérité, mais on ne nous explique jamais pour quoi faire et combien ces emplois seront payés. Aucun pays ne manque de producteurs. Ce qui manque, ce sont les consommateurs pour acheter la production qui existe ! Produire plus ne ferait qu’exacerber le problème et certainement aussi la détérioration de l’environnement. Ces beaux programmes de création d’emplois tendent à créer des emplois dont on n’a pas besoin, tout en négligeant les travaux qui sont nécessaires. Je n’ai jamais vu tant de gens dont le travail est de chercher du travail pour d’autres ! En France comme en Grande-Bretagne, il y a un besoin urgent de constructions de logements et de réparations qui devrait être le programme de tout futur gouvernement. Mais le premier point d’un tel programme doit être une réforme monétaire pour qu’un gouvernement élu soit en mesure de créer ses propres crédits, sans intérêt à payer pour cela ». En fait, ajoute K. Donnelly, le contrat social que J. Chirac décrit a été présenté depuis longtemps par des penseurs français sous la forme d’un service social, par lequel tout individu apporte sa contribution à la société, et d’un revenu social qui permet à chacun d’acheter la production réalisée. Si cela impose un nouveau type de monnaie, d’accord ! »

Que peut-on rêver de plus efficace : voici la preuve que les efforts de Kevin « pour bien comprendre nos idées économiques » portent d’excellents fruits, au point que The Guardian s’en fait l’écho !