En marge du projet Viollette : l’esclavage algérien

par  P. ANTOINE
Publication : mars 1937
Mise en ligne : 19 février 2006

À dates presque régulières, la question de l’indigénat algérien vient faire les frais de l’actualité métropolitaine. Il est à remarquer que ces dates correspondent toujours à des époques de troubles, de révoltes sourdes des populations indigènes.

Aussi de France essaie-t-on de savoir quels peuvent être les désirs de ces populations et dans quelle mesure ils peuvent être satisfaits, compte tenu de l’évolution intellectuelle, du bien-être matériel et surtout des qualités et des tares de races bien différentes de la nôtre.

Les informations les plus sérieuses nous sont fournies par des hommes ayant vécu de longues années en Algérie, voire même natifs d’Algérie, qualités qui donnent à leurs relations une valeur que personne ne songe à contester, et pourtant...

Il faut avoir fouillé des crânes comme j’ai pu le faire du haut en bas de l’échelle sociale européenne algérienne pour juger du parti pris inconscient de tous les “roumis” contre les “ratons”.

Il ne faut pas croire que l’Algérie soit faite de trois départements français, c’est une “colonie”, c’est-à-dire un territoire sur lequel des “blancs” rachetant de leur labeur personnel la pénible, meurtrière et inhumaine conquête à la baïonnette, se sont comportés en courageux pionniers, défrichant, irriguant les terres, aménageant les villages, les ports, etc., etc.

Premier colons qui ne récoltèrent pas toujours le fruit de leur cran et de leur peine, auxquels succédèrent les générations “colonialistes” d’hommes, véritables seigneurs, dont le seul mérite fut d’avoir hérité de vastes domaines en état, qu’ils firent cultiver par un troupeau d’esclaves d’autant plus docile qu’il était sous alimenté et soumis aux polices, justice et administration de ceux-là même qui l’exploitaient.

Ces temps n’ont pas changé, hélas ! et si l’on peut lire sous la plume de vieux Algériens que les indigènes ne désirent pas la nationalité française, si l’on peut voir qu’en seize ans, 2.300 indigènes seulement ont demandé la nationalisation, si l’on nous prouve par mille exemples quotidiens que les Arabes ont une haine bien sincère du “roumi” et plus marquée encore du “naturalisé”, il n’en faut pas déduire que les Arabes sont réfractaires au progrès européen, qu’ils repoussent la science en tant que moyen d’existence, outil de bien-être, il faut simplement y comprendre la haine de l’esclave maltraité contre son maître inhumain, contre son frère félon qui a pactisé avec son bourreau, contre une science qu’il utilise pour le bien-être... des autres contre un progrès qui a fixé puis aggravé sa misère.

L’Arabe, sauf quelques gros propriétaires complices des “civilisateurs”, l’Arabe ne possède rien, plus même le moindre lopin de terre sur lequel il vécut si longtemps. Dans le plus grand nombre des cas, il est donc réduit à la condition du “fellah”, ouvrier agricole et, pour les 10 à 15 heures de travail, “de la dernière à la première étoile”, le colon lui octroie généreusement de 3 francs 50 à 9 francs par jour, selon les saisons... et les colons.

Moyennant ce large salaire, les malheureux doivent encore acheter leur pain au propriétaire qui le leur vend actuellement 2 fr. 20 le kilo environ, très heureux encore quand ce kilo pèse 1.000 grammes. En septembre 1935, le Préfet d’Alger, sur la demande du syndicat agricole de la région de Marengo, vint contrôler le poids de ces “kilos” de pain : il se chiffrait à... 700 grammes.

La nourriture des Arabes se compose de galettes d’orge ou de blé dur et d’huile d’olive. Celle-ci valait 4 fr. 50 il y a un an et coûte aujourd’hui 9 à 10 francs le litre !

Pourquoi les Arabes aimeraient-ils les Français et particulièrement ceux du Front populaire, qui se conduisent envers eux comme les autres, en “colonialistes”, et ont laissé monter le coût de la vie dans une proportion telle que les indigènes maintenant meurent littéralement de faim ?

Un médecin d’Alger me disait : « on ne peut compter le nombre des Arabes dont on pratique l’autopsie et dans l’estomac desquels on ne trouve qu’herbes et racines ! »

« Les Français ont apporté la civilisation », m’a-t-on dit, oui, ils ont fait des routes, mais à quoi servent-elles ?

- Les indigènes les moins pauvres n’ont encore qu’un âne ! Les maisons modernes ?

- Avec quel argent les fellah ou même les petits commerçants pourraient-ils en payer le loyer ?
Le progrès technique en général ?

- Les malheureux en subissent la dure loi sans jamais en profiter.

Ce ne sont là, très résumées, que les tragiques conditions de vie matérielle de la population indigène de l’Algérie, l’espace manque pour relater quel arbitraire sauvage préside à l’administration communale, fiscale, policière et judiciaire de la colonie.

Les Arabes sont paresseux, voleurs et menteurs, paraît-il, évidemment ! Mais compte tenu de leur tempérament, sans doute indolent, comment ne seraient-ils pas paresseux, mourant de faim, rongés de maladie, vivant sans une joie, sans un soupçon de bien-être ? Qui ne serait paresseux quand on gagne cinq francs à travailler 12 heures par jour ?

Voleurs ? qui ne le serait ayant l’estomac vide ?
Menteurs ? qui ne le serait quand le “maître” a toujours raison, possède en fait un droit de vie ou de mort sur vous, que vous ne pouvez avoir le courage de vos actes ou de vos opinions, car vous êtes le plus faible et qu’il y a la famille qui a faim et qui attend de vous la galette d’orge et le litre d‘huile ?

Ce n’est pas en donnant le droit de vote à 20.000 indigènes sur une population de 6 millions d’habitants que la France s’attachera l’amitié du peuple arabe.

Faisons donner aux indigènes le bien-être matériel, construisons les deux ou trois mille écoles qui leur manquent, offrons-leur la possibilité de vivre dans des maisons qui ne soient pas d’immondes écuries auprès desquelles les baraques de la “zone” parisienne sont des palais, introduisons dans l’administration algérienne un esprit démocratique pour remplacer l’esprit esclavagiste, mettons des éducateurs en place des gardes-chiourmes, remplaçons la féodalité coloniale privée par des administrateurs et des ingénieurs, plaçons des juges et non des bourreaux, ayons le courage d’abattre les caïds et les marabouts qui, s’appuyant sur le Coran, exploitent jusqu’au sang leurs naïfs compatriotes, et se sont faits des colons et fonctionnaires français les serviles compères, à la barbe d’un gouvernement général scandaleusement aveuglé et d’une métropole dont l’ignorance probable relève de la plus ignominieuse complicité.

Camarades !

Il y a trois départements français dans lesquels l’esclavage n’est pas encore aboli.


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