Entretien après une « lecture » rapide de l’Economie distributive

par  R. MARLIN
Publication : novembre 1985
Mise en ligne : 16 mars 2009

Voici la relation, aussi fidèle que possible, d’un entretien que j’ai eu récemment avec une universitaire spécialiste des questions monétaires à propos des articles que M.L. Duboin a fait paraitre dans la revue « Le 3e millénaire  ».

La spécialiste - J’ai apprécié le style alerte de ces études qui me change des traités arides dont je dois prendre connaissance quotidiennement et j’ai constaté que cette légèreté n’empêchait pas une excellente analyse du rôle que joue le dollar en ce moment. Mais, en ce qui concerne le processus de production et de répartition dans le régime capitaliste, la thèse m’a paru se limiter à la condamnation des destructions de fruits et légumes que chacun s’accorde à reconnaitre maintenant inadmissible.

R. Marlin - Ce n’est pas parce que les distributives ont été les premiers à dénoncer ce crime contre l’humanité auquel aboutit la logique du système qu’il faut oublier l’ensemble de leurs travaux sur ce sujet. Je vous renvoie à l’ensemble des ouvrages de J. Duboin et notamment à « Rareté et abondance » ainsi qu’à «  Libération ».

SP. - Je lirai ces livres. Mais il me semble déceler un manque de netteté sur la question classique de la monnaie valeur d’usage ou valeur d’échange.

R.M. - La monnaie actuelle a une valeur d’échange en ce sens que celui qui ne donne rien n’a rien : pour avoir accès à des revenus, il faut soit posséder déjà un capital, soit vendre son travail. Le XXe siècle a vu l’apparition d’un autre type de ressource : les allocations diverses dont le montant atteint en France 45 % du total des revenus si l’on ajoute retraites, congés payés, allocations familiales, allocations de chômage, etc... Ces sommes sont versées sans qu’il y ait échange. Elles n’ont qu’une valeur d’usage : il faut bien que ceux qui n’ont pas de capital et ne peuvent travailler aient de quoi survivre. La monnaie distributive créée en raison des biens et services disponibles et annulée lorsqu’ils ont été utilisés est bien par excellence une monnaie purement d’usage, elle aussi.

SP. - Il faudrait analyser plus sérieusement la monnaie scripturale et, plus encore, la monnaie électronique. La vitesse de rotation des moyens d’échange devient prépondérante sur la masse statique.

R.M. - Le fait que la monnaie circule empêche toute mesure exacte de la masse en mouvement, d’où les théories mathématiques compliquées et toutes approchées (jamais assorties du calcul de l’erreur correspondante) qui tentent de l’estimer. Ceci renforce l’intérêt gestionnaire d’une monnaie non circulante telle que celle que nous préconisons.

S.P. - Il faudrait encore mieux définir la nouvelle monnaie, c’est le problème fondamental, par exemple ne pas ignorer la fonction d’équivalent général.

R.M. - Cette fonction a été abordée, principalement sous la forme historique par M.L. Duboin dans les articles du « 3e millénaire » et aussi dans le livre de J. Duboin, « Les yeux ouverts » datant de 1955 et récemment réédité. Notons simplement que la monnaie capitaliste actuelle n’a que très théoriquement un rapport avec l’or. C’est vrai pour le dollar depuis que le gouvernement des Etats-Unis a décrété sa non convertibilité en or en 1971. C’est également vrai du franc et des autres monnaies, il suffit pour s’en convaincre de se voir refuser aux guichets de la Banque nationale l’équivalent en or des billets, espèces ou chèques déposés. La monnaie d’à présent n’est donc qu’un simple titre de créance dont la valeur fictive est fondée sur la confiance envers celui qui l’émet. Sur ce point la monnaie distributive n’est pas essentiellement différente, bien que certains disciples de J. Duboin aient proposé de la gager sur l’heure de travail de base ou même sur l’unité internationale d’énergie  : le joule. De toutes façons la monnaie future se distingue de l’ancienne par les caractères définis ci-avant et qui rendent secondaire, comme c’est déjà le cas maintenant, la notion d’équivalent général.

SP. - Je pense qu’il serait également nécessaire de préciser la notion de besoin. Il n’existe pas en tant que tel. C’est un concept. Qui l’élabore ? Dans quel but ? Ce que l’on sait c’est que ceux qui l’utilisent présentement le font justement dans la logique du profit, alors où vous situez-vous  ?

R.M. - L’économie distributive ne sera pas la « prise au tas » tant décriée par certains ignorants volontaires de nos propositions. Quelques fournitures courantes et abondantes telles que l’eau, le gaz, l’électricité, le pain, les transports pourront être rendues gratuites comme l’air et l’enseignement le sont déjà. Pour les autres produits et services, la monnaie distributive subsistera, dématérialisée et électronique. Elle constituera un référendum permanent permettant d’ajuster au fur et à mesure la production en cours à la demande exprimée. Ainsi les besoins pourront être satisfaits dans le cadre des possibilités de la production, décuplées par le progrès technique et en fonction du temps que les citoyens décideront de consacrer au service social. Les demandes extravagantes ne pourront être honorées que dans cette mesure. Retenons au passage la position financièrement justifiée mais matériellement absurde de ceux qui prétendent que les retraites devront diminuer en l’an 2005 environ. Ils affirment en même temps que les personnes âgées seront en majorité dans la population. Si l’on remarque que la production qui augmente régulièrement continuera à le faire, il faudra bien, de nouveau, sortir de l’orthodoxie financière et solvabiliser les retraités afin d’écouler les produits.

SP. - Venons-en aux moyens à déployer pour le passage à la nouvelle économie. Je ne crois pas qu’elle s’imposera par l’unique force de son évidence. La seule sagesse ne saurait la rendre inéluctable, même accrue par l’expérience d’une troisième guerre mondiale qui serait plus que terrible (1) et dont on peut penser qu’elle renforcerait plutôt le capitalisme ; en admettant qu’il subsiste des femmes et des hommes pour le faire fonctionner. Le nouveau système ne saurait, non plus, rester neutre vis-à-vis des institutions politiques de l’avenir sous peine de demeurer une sorte de jeu de Monopoly pour passionnés ou au mieux un scénario économique auquel se livreraient quelques initiés en vase clos. Le marxisme n’a reçu quelques commencements de réalisations, pas toujours convaincantes d’ailleurs, qu’en misant sur la lutte des classes, l’agitation prolétarienne, la propagande et la révolution. Quelle tactique utiliserez-vous  ?

R.M. - L’économie distributive conçue souvent plutôt centralisatrice et dirigiste, peut parfaitement s’accommoder d’une décentralisation poussée et de l’autogestion des entreprises et (1) des communautés territoriales ou autres. Aucune stratégie n’est à rejeter pour la mettre en place. La voie syndicale, celle des mouvements ou des partis politiques de différentes sortes ont été ou sont essayés. Soyons bien conscients que des puissances financières redoutables s’opposeront de toutes leurs immenses forces à l’instauration d’un système qui construirait la démocratie économique. Il suffit d’observer comme les timides tentatives du gouvernement du parti dit socialiste ont été vite réprimées. L’Union Soviétique elle-même est incapable de sortir du système échangiste non seulement pour son commerce extérieur mais aussi, en grande partie, pour la distribution interne. Beaucoup de personnes croient, à tort, que leurs intérêts sont liés avec les grands financiers, c’est ce qui fait la force de ces derniers. Ils ont réussi jusqu’à ce jour, sauf de rares exceptions, et malgré de nombreuses interventions, à nous empêcher de nous exprimer dans les médias de grande audience. C’est un handicap insurmontable dans une lutte que nous ne pouvons mener qu’avec l’assentiment du plus grand nombre. Voilà le premier verrou à faire sauter. Au-delà toutes les perspectives sont possibles et aucun moyen compatible avec notre objectif n’est à rejeter.

SP. - Je reste sceptique d’autant que, parallèlement, se pose le problème du passage à la nouvelle économie dans tous les pays à la fois, dans les pays industrialisés pour commencer, ou bien dans un seul : la France. Cette affaire s’apparente à celle du socialisme dans un seul pays, traitée par Marx à son époque. La mondialisation du système économique, la disparition de beaucoup de frontières douanières, l’explosion du commerce inter- Etats, la création de la communauté économique européenne, etc., sont des faits incontournables avec leurs avantages et leurs inconvénients sur lesquels il est impossible de revenir. L’abondance nécessaire existe peutêtre dans les sociétés de consommation, au moins dans quelques domaines mais comment l’étendre au monde entier ?

R.M. - Il n’est pas douteux que l’économie que nous souhaitons doit être adaptée à un monde ouvert. Néanmoins notons que les échanges entre pays sont d’ores et déjà négociés sur la base de contrats visant à l’équilibre. Ils le seront encore davantage et, de plus réglés au comptant ; ajoutons que le troc reste toujours possible. Tous ces échanges sans transfert de devises ou presque mettront la monnaie distributive hors la spéculation internationale. Nous estimons que ces mesures donneront à notre pays le temps de faire rayonner suffisamment le système pour que les autres, à commencer par les grands Etats industriels, suivent notre exemple. Le progrès scientifique et technique qui ne manquera pas de s’accélérer fera le reste...

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La discussion aurait pu se poursuivre encore longtemps. Nous n’avions que survolé les sujets de réflexion appelés par notre action. Je retire de cet entretien la conviction que la recherche acharnée du dialogue avec tous, en particulier avec les gens d’influence, est indispensable et enrichissante. C’est un bon moyen de nous faire connaître et de sortir de nos cercles de convaincus. Ne pas ignorer les objections est fondamental et essayer de perfectionner toujours nos réponses en les actualisant sans cesse l’est encore plus. Cette démarche nous permettra de faire avancer nos thèses dans l’opinion. L’économie distributive, ainsi que toute autre revendication, n’aboutira que lorsqu’elle correspondra vraiment à une nécessité reconnue comme telle par la majorité des citoyens. C’est la seule voie pacifique qui me parait possible.

(1) Voir « Les affranchis de l’an 2000 » par M.L. Duboin. En vente à La Grande Relève.