Et maintenant...

par  M.-L. DUBOIN
Publication : juin 1981
Mise en ligne : 7 novembre 2008

LA France au fond des yeux, il faillait la regarder le soir du 10 mai, place de la Bastille ou sut les boulevards, ou même sut les Champs-Elysées. Quelle joie dans tous les regards ! Après plus de 20 ans de morosité conservatrice, c’était déjà un changement. Le premier.

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D’autres nous sont promis, et la nouvelle majorité, calme et confiante, les attend. Toute la gauche, depuis si longtemps réduite à l’impuissance, et les syndicats, condamnés hier avec mépris à l’inefficacité, font preuve de sagesse, de modération et d’espoir.

Les meilleures conditions pour un profond changement sont donc remplies  ? Hélas... il ne faudrait pas oublier que le vrai pouvoir n’est pas celui que le peuple choisit par son vote. Les mouvements de la Bourse l’ont montré dès le 11 mai et les transferts de capitaux vers l’étranger échappent à tout contrôle légal dès lots qu’il existe des sociétés multinationales : il est plus facile à l’une de ces sociétés d’envoyer quelques millions à une de ses filiales à l’étranger qu’à un honnête citoyen de verser quelques centaines de francs à un fils exilé. Et même la nationalisation de toutes les banques de dépôt n’y changera tien. C’est le tôle même de la monnaie qu’il faut remettre en question.

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La gauche n’étant pas encore parvenue à cette nécessaire remise en cause, va chercher à réduire les injustices tout en maintenant les actuelles règles du jeu économique. Elle va donc s’efforcer d’augmenter le pouvoir d’achat de tous les laissés pour compte, pour cause de non rentabilité, par cette «  élite » qui nous gouvernait. Et elle a fort à faite. On vient d’estimer à 30 millions le nombre de pauvres dans la Communauté Européenne, soit 20 % de la population. Parmi eux, 10 millions ont moins de 40 % du revenu net moyen. La situation s’est particulièrement dégradée en France depuis cinq ou six ans : c’est bien depuis cette époque qu’on note une recrudescence très nette du nombre de suicides ; il atteint le chiffre de 29 pa jour, soit plus de 10 000 en 1980, c’est-à-dire un taux record de 20 pour 100 000 habitants. Or ce taux n’était encore que de 15 il y a dix ans. Comment ne pas le rapprocher, surtout quand on voit les cas décrits par les « faits divers » des journaux, du nombre croissant de chômeurs ou de ceux qui n’ont pas un sort beaucoup plus enviable, les intérimaires ? Il faut comprendre quelle misère morale étreint ceux qui ne trouvant pas à s’employer se sentent rejetés par la société. De belles affiches ont beau proclamer que les intérimaires ont des droits, il n’empêche qu’ils perdent tout ressort, toute possibilité de faite des projets d’avenir et finalement tout élan vital. D’où ce nombre record de suicides : deux fois plus qu’en Angleterre ou en Italie.
Il est un autre record dont R. Batte ne fera probablement pas état dans son bilan, c’est le nombre des détenus en France. Nous en avions 43 000 le 1er mai, soit 15 % de plus que l’an dernier. Quand on a cherché en vain un travail et qu’on a atteint le bout de la période où on peut encore toucher une allocation chômage, que peut-on faite ? Avant d’en arriver au suicide certains mendient, d’autres viennent à commette des larcins, d’abord minimes, puis sombrent dans la délinquance, la drogue ou la révolte des marginaux. Alors on se retrouve avec 1 350 détenus dans 600 places de prison. Voilà la solution qu’a pondue une société qui regorge de moyens potentiels pour faite vivre solidairement tous ses membres, mais qui préfère s’enfoncer dans un système économique complètement dépassé.

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La gauche a promis de créer des emplois en lançant de grands travaux d’intérêt public et en augmentant le nombre de fonctionnaires nécessaires dans les collectivités locales, l’éducation, la santé, la recherche, les communications. Tout cela est nécessaire surtout après la dégradation subie ces dernières années. On va donc assister à une période faste. Pour l’emploi et pour les travailleurs puisque le SMIC va être remonté, et que tout cela donnera un coup de fouet à l’économie.
Et puis ? Et puis ça s’arrêtera là, pour de sordides raisons dites financières, sauf si la gauche comprend enfin qu’il faut sortir de l’économie de marché. Qu’il faut qu’elle crée une monnaie à usage interne seulement. Qu’il faut qu’elle développe ses échanges d’une manière désintéressée avec les pays en voie de développement.

Puisse alors son exemple « contaminer » l’Europe occidentale. Qu’il fasse naître d’autres gouvernements socialistes : en Hollande, en Belgique, en Italie, en Espagne, en Suède... Et qu’elle donne l’exemple d’un désarmement total. Unilatéral, s’il le faut.