Et toujours l’Amérique

par  A. PRIME
Publication : juin 1985
Mise en ligne : 11 mars 2009

« La crainte d’une baisse de la croissance fait chuter le dollar » (Le Monde, 23 mars). « Panique à Silicon Valley » (Nouvel Obs., 29 mars). La presse est remplie de titres et d’articles qui confirment notre analyse (AMERICA, AMERICA - Grande Relève de janvier). Tant mieux. On aurait pu croire que la croissance du dernier trimestre 1984 nous donnait tort. En effet, après une chute régulière et marquante (de 10,1 au 1er trimestre 84, à 1,9 au 3ème trimestre, en passant par 7,1 au second), les experts s’attendaient à une croissance de quelque 2% au 4ème trimestre : or, elle fut de 4,3 %.
L’optimisme revenait et, les prévisions pour 1985 se situant aux environs de 4 % en rythme annuel. Las, les résultats du premier trimestre 1985 donnent 1,3 % seulement. Rappelons que ces « résultats  » sont obtenus avec un budget militaire qui représente 8,5 % du PNB contre 5,2 sous Carter. L’Europe, dont les crédits militaires absorbent environ 4 % du PNB, n’est donc pas, en période de crise capitaliste, avec ses 2 à 3 % de croissance, aussi ridicule que nos Américanophile forcenés voudraient le faire croire.
Autre confirmation importante : nous évoquions un déficit possible de 120 milliards de dollars pour le commerce extérieur  ; le chiffre, maintenant connu, se révèle même supérieur. Quant au déficit budgétaire, toujours énorme - voisin des 200 milliards de dollars - calculé avec des rentrées fiscales basées sur une croissance relativement forte, il risque fort de s’aggraver : moins de croissance = moins de profits = moins d’impôts.(1)
« Vous n’avez encore rien vu... La reprise économique sera pour tout le monde » clamait Reagan le soir de sa triomphale réélection. La situation des USA - comme celle de tous les pays capitalistes - ne peut surprendre les distributistes, même si nous savons bien que le capitalisme à son stade actuel - l’impérialisme des multinationales - n’a pas dit son dernier mot et n’est pas à l’agonie. Il est malade, mais il ne craint pas les médecines de cheval... qu’il fait absorber aux autres pour sa survie : licenciements massifs, course effrénée aux armements, guerres locales (on a appris que ces guerres, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, avaient fait plus de 20 millions de morts : ça représente une certaine quantité de balles, obus, bombes, chars, avions, etc... et, parallèlement, en ce qui concerne l’Amérique de Reagan notamment, une réduction drastique des crédits civils).
En un mot, la fameuse « crise », qui dure depuis plus de 10 ans, qui n’est pas explosive comme celle des années 30 parce que mieux balisée, est insoluble par l’économie de marché. Nous le savions, mais la « reprise américaine » depuis 2 ans, chantée par toute la presse de droite - et souvent de gauche - pouvait contrarier la force de notre argumentation face à certains interlocuteurs de bonne foi. Aujourd’hui, notre démonstration est renforcée. Et la montée du dollar, dont on voulait nous faire croire qu’elle était le reflet de la bonne santé de l’économie américaine, s’est enfin ressentie des artifices qui en étaient la cause, en premier lieu le déficit budgétaire.
La différence essentielle avec la crise des années 30 est parfaitement illustrée dans la B.D. que la Grande Relève vient d’éditer en supplément, B.D. que nous vous recommandons vivement, en passant, de vous procurer pour la distribuer massivement  ; page 3, un graphique porte la légende : « on aboutit à ce phénomène propre au 20ème siècle : le chômage augmente en même temps que la production ». C’est de plus en plus vrai au fur et à mesure que se développent les technologies, notamment la robotique. Cela est vrai en France comme ailleurs 300.000 chômeurs de plus en 1984, avec une croissance de 2 %. On parle, après l’exercice catastrophique de 1984 chez Renault, d’un « dégraissage » de 50.000 personnes, SANS DIMINUTION DE LA PRODUCTION.
Une autre baudruche du Paradis Américain est en train de se dégonfler : le miracle, la relève, le salut, l’Eden de la fin du 20ème siècle, bref, la Silicon Valley. Le Nouvel Obs. écrit « Rien ne va plus dans les laboratoires de l’an 2000 : les industries du futur déposent aujourd’hui leur bilan. Et quand la Californie éternue... ». Au point qu’au lieu de pointer au chômage - curieux paradoxe, juste retour des choses ? - 9 informaticiens de haut niveau ont préféré aller travailler... au Nicaragua  ! Tandis que les adolescents, par contre, se suicident.
Il serait fastidieux de citer les firmes qui débauchent, vendent, ferment leurs portes ou perdent de l’argent. Retenons là encore simplement qu’il faut se méfier des paradis capitalistes : reprise de l’économie ou industries miracles de l’avenir.
De plus en plus vont s’imposer, même pour ceux qui ne connaissent pas les thèses de l’Economie Distributive, des solutions qui s’en rapprochent involontairement, sous la pression des faits : relisez, dans la G.R. d’avril, page 11, l’extrait de « La Croix » du 10 janvier.
C’est donc bien le moment d’agir, même si la tâche est immense et si, parfois, l’incohérence, aussi bien des dirigeants que de nos interlocuteurs nous désespère. Mais ne nous y trompons pas : les « ressources » du « capitalisme en crise  » sont énormes, jusque et y compris, au bout du surarmement, la guerre, comme en 14, comme en 39, comme chaque année ici ou là dans le monde, depuis 1945. Une simple constatation : quel serait le résultat de notre commerce extérieur - sans compter les chômeurs supplémentaires - sans nos ventes d’armes à l’IRAK ? Et nous avons, en notre douce France, un régime, paraît-il, socialiste !

(1) On envisage maintenant, pour 1985, un déficit budgétaire de 230 milliards de dollars, contre 60 sous Carter (Le Monde du 26 avril)