Étude de la monnaie : Que cachent certains termes ?

par  M.-L. DUBOIN
Publication : avril 2003
Mise en ligne : 18 novembre 2006

- Partie I.1 Ni blé, ni oseille, l’air d’une promesse - GR 1027
- Partie I.2 L’effet multiplicateur de crédit - GR 1028
- Partie II.1 De l’étalon-or au tournant libéral - GR 1029
- Partie II.2 FMI et dette du Tiers monde - GR 1030
- Partie III.1 Que cachent certains termes ? L’échange - GR 1030
- Partie III.2 Que cachent certains termes ? La valeur et Les fonctions de la monnaie - GR 1031
- Partie IV. Conséquences d’une monnaie de dette - GR 1032
- Partie V. Les grandes théories monétaires - GR 1033

Après avoir montré que la dématérialisation de la monnaie s’est accompagnée de l’évanouissement de toute garantie, notre étude a évoqué l’effet multiplicateur de crédit qui permet aux banques privées de créer la monnaie légale sous sa forme scripturale, sans que cela corresponde à la moindre création de richesse, et montré que ceci donnait aux banques le pouvoir d’orienter l’économie vers leurs intérêts.

Nous avons essayé de comprendre l’importance du tournant pris en 1980-1985 (qui, en libéralisant les marchés a donné à la finance le pas sur la politique) puis la transformation du rôle du Fonds monétaire international.

Nous avons alors entrepris de réfléchir au sens de certains termes couramment employés, en commençant par celui d’échange, ce que nous poursuivons avec le terme de valeur avant d’aborder les fonctions de la monnaie.

2. LA VALEUR

La valeur est une notion très générale, puisqu’elle peut aller d’un caractère abstrait quand il s’agit d’une valeur morale, celle d’un acte courageux par exemple, ou du talent manifesté par un artiste, jusqu’à une mesure aussi concrète que le prix du kilo de pommes .

Il faudrait au moins distinguer la valeur d’usage de la valeur d’échange.

La valeur d’usage d’un bien est très personnelle puisqu’elle relève de l’appréciation de celui qui est susceptible d’utiliser ce bien et, comme l’a montré Ricardo [1], chaque homme a « un étalon personnel pour apprécier la valeur de ses jouissances ». Celle-ci dépend donc aussi bien de son environnement que de ses moyens personnels, et il en résulte qu’il n’est pas possible d’en définir une mesure générale. Donc l’économie ne prend pas en compte la valeur d’usage.

La conséquence est énorme au plan humain… car lorsque marchants, commerçants et économistes emploient, et c’est courant, le mot valeur, sans préciser, chacun de nous a tendance, instinctivement, à penser à la valeur d’usage pour lui-même.

Alors que c’est toujours de la valeur d’échange d’un bien qu’il s’agit en économie. Or depuis que l’échange entre marchandises a disparu, comme on l’a vu précédemment, cette valeur d’échange est devenue, de fait, le prix auquel un objet ou un service peut être vendu. Ainsi quand on entend parler de valeur en économie, il faut traduire par prix du marché.

… Et se demander comment ce prix est établi. Car la réalité est fort loin de la théorie classique du marché selon laquelle le prix serait la manifestation d’un équilibre établi en toute connaissance de cause par la confrontation de l’offre et de la demande venant d’agents économiques parfaitement informés. Dans la réalité quotidienne, les prix sont affichés par le vendeur. Il n’y a que très rarement débat et quand un client éventuel tente de faire modifier un prix, on parle de marchandage (et même avec une nuance un peu méprisante pour l’acheteur qui marchande) et non plus de marché. Ou bien il s’agit du cas particulier des ventes aux enchères. La confrontation entre offre et demande, mais uniquement entre initiés, se produit en permanence sur les marchés des capitaux : à la Bourse des titres mobiliers, ou à celle des matières premières, les cours fluctuent constamment. Mais le comportement des acteurs qui fixent ainsi les cours ressemble à celui des moutons de Panurge : ils cherchent à anticiper sur ce qu’ils appellent la tendance, à seule fin de profiter, en pariant à la hausse ou à la baisse, sur ce que va être, à leur avis, le comportement des autres. De sorte que l’utilité générale, la finalité éthique, la qualité humaine et tous autres aspects sociaux liés à la valeur d’usage sont des considérations qui n’entrent pas dans les préoccupations de ceux qui fixent la “valeur” économique d’une entreprise ou d’un bien.

3. Les fonctions de la monnaie

Dans quelle mesure peut-on encore admettre ce que tout manuel d’économie énonce comme étant les trois fonctions de la monnaie, à savoir :

 1. Unité de compte ou étalon de valeur.

La première de ces fonctions est d’être une unité de compte parce que la monnaie est interchangeable contre un bien, quel qu’il soit. On dit pour cette raison que la monnaie est un “équivalent général” ce qui amène à ne pas voir l’uniformisation, la perte d’identité que cela implique quand on sait que cette expression un “bien, quel qu’il soit” inclut le temps de travail humain.

En effet, et quel que soit son nom, franc, grain de sel, euro ou unité de valeur (“UV”), l’unité de compte est, par définition, le moyen de tout ramener à une référence commune de valeur. Cela mène à l’absurde car on ne peut pas prétendre mesurer “à la même aune” des biens aussi peu comparables qu’un dessin de Léonard de Vinci et plusieurs tonnes de riz.

Il faudrait, au moins, distinguer ce qui est mesurable, quantifiable, de ce qui ne l’est pas. Une tonne de riz vaut sans doute mille fois plus qu’un seul kilo de ce riz, mais la qualité d’une peinture ou celle d’un logiciel de traitement de texte ne se compare pas à celle d’une patisserie. Ces qualités ne sont pas mesurables et il n’est pas possible de les comparer de façon objective. Même avec des grandeurs de même nature !

Car, par définition, un étalon doit être universel et invariable. Comment peut-on affirmer que la monnaie est un étalon de valeur alors que, même quand l’étalon monétaire était défini par une masse d’or, les souverains le dévaluaient ? À plus forte raison, comment l’admettre depuis qu’il n’existe plus du tout de référence réelle et que la valeur d’échange de l’euro, par exemple, varie à chaque instant ? Pour mesurer une richesse, il faut pouvoir la comparer objectivement à une richesse de même nature, universellement définie et invariable. Comme pour mesurer une longueur, il faut un mètre, longueur universellement reconnue toujours la même et pour tout le monde. Imagine-t-on mesurer les longueurs avec un mètre élastique ? Compte tenu de ce que nous avons rappelé sur la transformation de l’échange, il serait donc plus correct de dire que la première fonction de la monnaie est d’être, non pas un étalon universel de valeur, mais seulement un moyen de paiement.

Et si l’on voulait cesser de mélanger l’être et l’avoir, c’est-à-dire distinguer les biens matériels et tout ce qui est impondérable, il faudrait que l’économie cessât de vouloir tout rapporter à la monnaie, mais seulement ce qui est objectivement mesurable.

 2. Réserve de valeur.

Cette seconde fonction suppose que la monnaie a une valeur propre, pour pouvoir la garder en réserve. Alors depuis qu’elle a cessé d’en avoir, elle a évidemment cessé du même coup d’en être une réserve…

Pour toutes les personnes qui ne disposent que de faibles revenus, la monnaie ne constitue pas une réserve puisqu’elle est vite et entièrement dépensée ! Quant à celles qui gagnent plus qu’elles ne dépensent, elles s’empressent de “placer” leur argent, précisément pour éviter qu’il ne perde sa valeur…

 3. Intermédiaire des échanges.

Nous avons vu qu’en perdant toute valeur intrinsèque et toute référence à une richesse réelle et disponible, la monnaie légale a fait disparaître des économies modernes l’échange de biens ou de services. Donc, et contrairement à une expression très courante, nous ne sommes plus, à proprement parler, dans une économie d’échanges.

Les manuels d’économie énoncent pourtant que la troisième fonction de la monnaie est d’être un intermédiaire des échanges et ils ajoutent que cet instument d’échange est « admis partout et par tout le monde, en toutes circonstances […] dans nos économies monétaires [ce qui suppose] qu’il existe un consensus social et la croyance que l’on peut obtenir à tout moment n’importe quel bien en échange de monnaie [2] ». Confiance… ou bien obligation puisque l’État impose le cours forcé et le cours légal d’une monnaie nationale sans valeur de référence ?

 

De ces trois fonctions classiques, on peut donc conclure que seule la première subsiste, mais à condition d’être énoncée en disant que la monnaie est un pouvoir d’achat qui varie constamment.

Mais la monnaie actuelle a, de fait, d’autres fonctions, que les manuels classiques n’énoncent pas :

 4. Facteur d’enrichissement.

Une autre fonction de la monnaie “moderne” est celle de “fructifier”. Prenons un exemple : une banque, ou tout autre institution de crédit, privée en général, ouvre un crédit à un de ses clients, elle offre ainsi au titulaire de ce prêt le moyen de l’échanger sur les marchés financiers contre un capital financier, par exemple contre un titre de propriété en actions ou bien contre des obligations. Ces titres sont susceptibles de lui rapporter un revenu sans qu’il ait lui-même fourni quoi que ce soit, sinon une garantie (hypothèque par exemple) de rembourser le crédit et de payer des intérêts à la banque.

La monnaie de dette actuelle a donc bien la capacité de produire une rente : bref, elle a une fonction d’enrichissement.

Il faut se demander qui fait les frais de cette rente.

  5. Facteur d’inégalité.

Puisqu’« on ne prête qu’aux riches », cette fonction d’enrichissement ne joue qu’en faveur des (déjà) riches, ceux qui offrent une “garantie”, la monnaie de crédit a donc aussi une fonction de renforcement des inégalités.

Concluons que la monnaie capitaliste qui est notre monnaie légale, est :
• pour les faibles revenus, seulement une monnaie de consommation,
• pour les hauts revenus, en plus, un moyen de s’enrichir sans rien fournir.


[1L’Anglais David Ricardo (1772-1823), un des premiers théoriciens de l’économie classique, est à l’origine de la “loi” de la rente foncière, et fut le premier à affirmer que le travail humain est la source de toute valeur.

[2Ces citations sont extraites de l’introduction du livre de D.Plihon, intitulé “La monnaie et ses mécanismes”.