Face à la crise

par  A. PRIME
Publication : février 1986
Mise en ligne : 17 juin 2009

Le Nouvel Observateur de 22/28 Novembre 1985 a réalisé un encart spécial de plusieurs pages sur « 1986 La crise est-elle finie ? » Il a interrogé les neufs grands économistes mondiaux dont nous reproduisons ci-contre le visage et les titres (2 Prix Nobel !). A lire leurs réponses, on se convaincra de la profondeur de la réflexion de P. Valéry. Aucune originalité - tout est classique. Le moins qu’on puisse dire, c’est que, chez eux, « l’imagination n’est pas au pouvoir ». On aimerait, à les lire, découvrir des visions du monde - d’un monde - futur, à la hauteur des bouleversements technologiques des dernières décennies. Rien : du catéchisme économique digne de l’entre deux guerres, pour ne pas dire du siècle dernier. Pas un mot qui laisse croire que notre monnaie - guère plus évoluée que celle des Perses - pourrait ne plus correspondre aux capacités de la production moderne. Avant de lire quelques réflexions de ces neuf experts, il nous a paru intéressant de citer de larges extraits de l’introduction de Georges Valante : « C’est réconfortant : les plus grands économistes mondiaux interrogés sur les perspectives de la croissance sont optimistes. Certes ils ne se risquent pas à prédire la sortie de la crise pour l’an prochain (1986)... La crise n’est plus ce qu’elle était... » (Quelle chance !) ...
« A la fin des années 70, le mal suprême était l’inflation. Aujourd’hui, les endettés, c’est-à-dire tout le monde ou presque, nations, entreprises, particuliers, vivent les affres de la désinflation : rembourser les dettes avec une monnaie qui ne fond plus... Malheureusement, la courbe de Philips (lorsque le taux d’inflation est bas, le taux de chômage est élevé et vice versa) a joué à plein. De 1980 à 1984, le chômage a progressé de 5 à 8 % de la population active... La Grande-Bretagne a réduit son inflation de 10 points depuis 1980, mais, sur la période... le chômage a doublé chez Madame Thatcher. En fait, les experts (toujours eux !) ont calculé qu’en Europe, à chaque point gagné sur l’inflation répondait un recul de l’emploi de 2 %. Résultat : les pays de l’OCDE comptent 31 millions de chômeurs, dont 20 en Europe ».
Pour Jean-Claude Paye, Secrétaire général de l’OCDE, « la perspective la plus vraisemblable... paraît celle du maintien d’une croissance de l’ordre de 3 % aux Etats-Unis, 4 à 5 % au Japon, 2 à 3 % en Europe ». « Des taux, poursuit G. Valance, que l’on peut appeler des taux de crise, mais qui restent insuffisants pour résorber le chômage ».
Le Nouvel Observateur cite ensuite les « cinq locomotives » sur lesquelles on compte pour maintenir ou faire progresser l’économie  : les ordinateurs de la 5e génération au Japon, Eureka, Race, Esprit en Europe, l’IDS - la guerre des étoiles - aux USA.
Cela dit, à tout seigneur tout honneur : que pense MILTON FRIEDMAN, le maître à penser - si l’on peut dire - de Reagan au début de son premier mandat.

Les USA...
« La croissance américaine a été très forte en 1984, elle s’est ralentie au début de cette année, c’est vrai, mais elle est en train de reprendre. Je suis même convaincu qu’elle repartira bien au dernier trimestre et au début de l’année prochaine »...
« ...Sur le long terme, l’économie américaine reste en très bonne santé. Mais elle continuera à traverser quelques hauts et quelques bas. »

Et l’EUROPE ?
« - Depuis dix ans, l’Europe est en stagnation et son taux de chômage reste très élevé. Or, avec les monstres bureaucratiques que la CEE a créés - comme la politique agricole -, elle n’a aucune chance de retrouver une croissance vigoureuse  ».

La CRISE ?
« - Je crois qu’il n’est pas réaliste de penser qu’il puisse y avoir une sortie de crise (en 1986). S’il n’y en avait pas, de crise, nous devrions l’inventer. Tant il est vrai que les problèmes ne sont réglés qu’en temps de crise. Et les gens adorent se plaindre ».
Avec de tels « raisonnements », on conçoit que même Reagan ait dû se séparer de FRIEDMAN.

Lawrence KLEIN
La Crise ?
« - Nous ne vivons pas une situation de crise mais de déséquilibre déficits extérieur et intérieur des Etats-Unis, excédents du Japon et de l’Allemagne, niveau élevé du chômage et des dettes des pays en voie de développement.
Le monde cherche aujourd’hui à s’ajuster à cette situation en préparant un atterrissage en douceur ».
Investissement et chômage
« - Il faudrait investir davantage en particulier dans les technologies nouvelles ; améliorer la productivité du tra vail et, en même temps, pratiquer une politique de modération des salaires. Si l’inflation est contenue, la production s’accroîtra et les salaires réels pourront augmenter ».
Productivité accrue et « modération des salaires  », ça nous dit quelque chose : CHOMAGE ACCRU. On croit rêver.

Hans Jürgen KRUPP
« - Si la croissance réelle des Etats-Unis se stabilise autour de 3 %, l’économie mondiale progressera avec la même retenue qu’en 1985. En Europe, l’amélioration sera minime : le mieux que connaîtra la France sera encore compensé par la détérioration de la situation de la Grande-Bretagne. En Allemagne, le taux de croissance restera au même niveau qu’en 1985 : environ 2,5 %. Ce qui ne suffira pas à provoquer une diminution très importante du chômage ».
C’est l’Europe qui doit à présent soutenir la croissance de l’économie mondiale. Les emplois nouveaux sont créés dans le secteur tertiaire, pas dans l’industrie. Près de 70 % des Américains travaillent aujourd’hui dans les services. Le retard de l’Europe ne s’explique pas par un manque de productivité de son industrie mais parce que ses structures se transforment trop lentement ».
Et vive le tertiaire ! KRUPP n’a pas encore réalisé que le tertiaire, par la bureautique et autres progrès techniques, « rejetait » à son tour les gens dans le chômage.

Henry KAUFMAN
« N.O.- L’énorme déficit budgétaire américain (de l’ordre de 200 milliards de dollars) ne met-il pas en danger tout votre système économique et financier ?
H.K.- Le déficit est un problème sérieux pour les raisons suivantes. Premièrement : notre dépendance à l’égard du financement par les capitaux étrangers se trouvera aggravée. Deuxièmement : le gouvernement américain est un très gros emprunteur sur les marchés des bons du Trésor à moyen et à long terme. Il force ainsi les entreprises privées à se financer sur le marché de l’argent à court terme, à des taux d’intérêt « flottants ». Ce qui rend ces entreprises privées plus vulnérables, dans l’avenir, aux risques de dérapage des taux. Troisièmement : le déficit du budget fait monter les taux d’intérêt américains ».

Lester THURON
« Le Nouvel Observateur.- Les nouvelles technologies sont-elles inévitablement destructrices d’emplois ?

Lester THUROW
« Elles sont généralement conçues pour accroître la productivité. Si la demande de biens et de services augmente plus vite que la productivité, alors il y aura création d’emplois. Dans le cas inverse, il y aura perte d’emplois. Si les politiques monétaires et fiscales sont conçues pour réduire la demande, comme c’est le cas actuellement en Europe, aucune intervention nouvelle ne sera en mesure d’améliorer l’emploi ».
« Un marché du travail plus flexible - simple euphémisme pour désigner une réduction des salaires - peut susciter la création d’emplois seulement si les gouvernements sont disposés en même temps à accroître la demande par les politiques monétaires plus souples ou des politiques fiscales plus expansionnistes  ».

Serge-Christophe KOLM
« Les Français chôment pour un franc surévalué et les Allemands travaillent à la place des Français chômeurs  ».
« Je suis favorable à une reprise à l’américaine, avec d’un côté une réduction d’impôt pour relancer la croissance, de l’autre une politique monétaire rigoureuse pour freiner l’inflation. C’est la combinaison de ces deux politiques que je préconise depuis quinze ans et que le président Reagan a enfin appliquée ».
Encore un « expert » incompris puisqu’il ajoute : «  Quand les économistes - comme dans les autres sciences - font une découverte, il faut quinze ans pour que ça passe en mesures politiques »

Paul PREBISH
« Jusqu’à une époque récente, les Américains recommandaient d’avoir de la patience en matière de dette extérieure  : l’économie mondiale allait se rétablir rapidement, un vaste marché allait s’ouvrir à nos exportations et les taux d’intérêts allaient baisser. Rien de tout cela n’est arrivé. Cette situation me préoccupe profondément, car le service de la dette est très lourd et il absorbe une proportion considérable de l’épargne de nos pays, au détriment des investissements qui sont au plus bas. A cela s’ajoute la dégradation des termes de l’échange et les effets néfastes du ralentissement de la croissance américaine sur nos exportations »
« ... pour payer une partie des intérêts, on obtient de nouveaux crédits qui augmentent la dette ».
Enfin un expert qui voit clair : évidemment, il fait partie des pays pauvres, endettés, exploités.

Jean DENIZET
« Le problème de la dette reste effrayant pour le système bancaire occidental. En fait, les banques ont déjà renoncé au capital prêté ; ce qu’elles veulent, ce sont les intérêts de la dette. Mais les pays débiteurs sont incapables de les payer aux taux actuels. Il faudra, en fait, plafonner, chapeauter les intérêts eux-mêmes. Mais cela, les banques ne veulent pas en entendre parler. Le monde va peutêtre périr de l’égoïsme bancaire et de son incompréhension totale ».
« Les Etats-Unis sont devenus débiteurs nets du monde avec une dette qui augmente bientôt de plus de 100 milliards de dollars par an. Faire du crédit à un fils prodigue milliardaire, cela a toujours été le rêve des usuriers et des banquiers mais cela n’a qu’un temps. Les Etats-Unis, un jour, devront faire une opération rigueur de type mars 1983 en France, c’est-à-dire faire de la déflation pour corriger leurs erreurs. Pour limiter ces risques de récession, il faudrait que l’Europe et le Japon prennent le relais de la relance américaine. Malheureusement ça ne s’est jamais produit ».

Alain CHEVALIER
« Il est vrai que le poids de l’endettement pèse comme une épée de Damoclès sur toutes les économies et avant tout sur celle des Etats-Unis, mais le ralentissement de la croissance américaine et son déficit budgétaire devraient à court terme entraîner la baisse du dollar et celle des taux d’intérêt ».
« La dévaluation n’est pas une capitulation, c’est une mesure technique. En période de haute spéculation, comme celle que nous connaissons, il est parfois plus coûteux de défendre une monnaie pour finir par jeter le gant que d’agir en temps voulu, c’est-à-dire avant que l’offensive se mette en place ».

***

Vous voyez que tout cela n’est pas très original, ce qui ne veut pas dire que des réflexions et analyses ne sont pas pertinentes dans le cadre du système économique monétaire actuel. Mais, ce qu’un distributiste peut en retirer « globalement  », c’est que ce ne sont pas ces grands experts en économie qui indiqueront aux dirigeants des divers pays ou aux peuples inquiets de la montée du chômage la voie à suivre pour sortir de la crise ; crise que certains veulent seulement nommer, pudiquement sans doute, mutation.
Pour nous, c’est la même crise du capitalisme que celle des années 30, différente seulement grâce à tous les garde-fous sociaux qui en ont évité la soudaineté et limité la dureté. La crise dure et durera car elle est inhérente au système. Le chômage continuera à croître en même temps que la production ; la reprise US - et celle des autres pays industrialisés - restera, au mieux, précaire.
La « vision » du monde et de son avenir qui transparaît dans les principaux éléments de réponses des 9 experts que nous avons retenus n’est pas faite pour éclairer nos dirigeants. Nous nous en doutions : la « brochette » réunie par le Nouvel Observateur nous conforte dans nos convictions.
Une anecdote éclairante pour conclure. Il y a deux ans, nous assistions à un exposé-débat à la Maison de la Radio, réunissant six économistes renommés, dont Michel Albert. Le sujet : « Comprendre aujourd’hui pour vivre demain. Sortir de la crise ». Question d’un auditeur : «  vous avez tous, messieurs, abondamment parlé de la crise ; vous l’avez analysée, mais aucun d’entre vous n’a indiqué - ce qui nous paraît être la question essentielle - la solution pour en sortir ».
Réponse de Michel Albert (assez emphatique) : « Mais mon cher monsieur, s’il y avait une solution, ça se saurait, nous le saurions ».
Alors, amis distributistes, vous savez ce qui nous reste à faire  : convaincre autour de nous, toujours convaincre, et... encore convaincre  !