Faites le test !

par  M.-L. DUBOIN
Mise en ligne : 12 octobre 2006

  Sommaire  

Vous vous étonnez qu’on ne vous prenne pas au sérieux quand vous proposez, à la place de l’économie de marché, une économie solidaire, fondée non sur l’égoïsme mais sur le partage, ayant pour objectif non plus le profit financier individuel mais l’épanouissement de tous les êtres humains et qui fonctionne par cooptation et coopération et non plus par rivalité et compétition permanente ?

— Mais c’est parce que vous vous adressez à des gens intoxiqués, à qui on a mis dans le crâne, systématiquement, que la rivalité est la meilleure des stimulations, qu’il faut se battre en permanence contre tous parce que l’homme est mauvais par nature, qu’il ne faut pas avoir mauvaise conscience à agir par égoïsme, car non seulement c’est naturel et légitime, mais parce que la main invisible du marché fait que la somme de tous les individualismes conduit à l’équilibre idéal pour tous, que l’économie c’est par essence la recherche du profit maximum en raison d’une loi universelle que les spécialistes savent scientifiquement démontrer, qu’il faut obliger les travailleurs à travailler toujours plus, pour qu’il y ait croissance économique, que cette croissance est une nécessité parce s’il n’y a pas croissance il y a forcément régression puis mort, et enfin qu’imaginer autre chose, c’est soit un rêve bien gentil mais stupide, soit la volonté dissimulée sous de belles paroles d’instaurer, au contraire un régime autoritaire, totalitaire, etc, etc.

 

Si vous avez besoin d’un thermomètre pour mesurer le degré d’intoxication de votre interlocuteur, il en existe un depuis février dernier : c’est le livre intitulé Soleil capitaliste, publié par les éditions du sextant. Bien entendu, vous le lisez d’abord, pour vous faire une opinion, et puis vous demandez à votre interlocuteur quelles sont ses réactions à sa lecture. Il s’agit d’un livre facile à lire parce qu’il est la transcription d’entretiens, donc le style en est celui du langage parlé, il y a bien un peu de franglais, la “novlangue” des gens branchés, mais même quand on ne la pratique pas, on la comprend. L’auteur du livre, Isabelle Pivert, est allée trouver plusieurs personnes, en général sorties de la grande école de commerce qu’est HEC, toutes proches du sommet de leur carrière (elles ont une quarantaine d’années) et qui exercent un métier dans la finance ou la gestion d’entreprise, et elle leur a demandé simplement de se présenter, de décrire leur activité, de dire quel était leur objectif en choisissant leur métier, quels en sont les intérêts et les difficultés.

Ce livre montre ainsi la réalité du capitalisme vu de l’intérieur, et même de l’intérieur de ses acteurs, leurs motivations et les impératifs auxquels ils sont soumis, comment et pourquoi.

 

« Un État totalitaire vraiment “efficient” serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. La leur faire aimer, telle est la tâche assignée dans les États totalitaires d’aujourd’hui aux ministères de la propagande, aux rédacteurs en chef des journaux et aux maîtres d’école. »
Aldous Huxley,
dans Le Meilleur des mondes.

Il est probable que les gens intoxiqués à 100 % seront remplis d’admiration devant l’intelligence, la compétence, la quantité ahurissante de travail fourni et toutes les autres qualités exceptionnelles dont témoignent ces personnes, qui méritent ainsi les salaires qu’elles perçoivent. Ils y trouveront même la preuve que lorsqu’on se trouve devant l’obligation de mettre quelqu’un à la porte, il suffit de lui laisser le temps de sentir venir le coup pour que ce soit une catastrophe. Quand on peut, bien sûr.

À l’opposé, la note zéro en intoxication revient à ceux qui partagent l’analyse qu’en tire l’auteur dans sa conclusion : le capitalisme est un totalitarisme. Il ne s’agit plus de distinguer une race pure et puis d’éliminer tous ceux qui n’en sont pas. Mais il s’agit de même de distinguer ceux qui, ayant compris que le but de l’homme ici-bas est de chercher le profit maximum, sont capables d’agir efficacement dans ce sens et puis d’éliminer tous les autres, ceux qui refusent ce but, comme ceux qui ne sont pas ou ne sont plus capables d’efficacité. Et les lecteurs qui auront droit à un zéro pointé se rappelleront que les totalitarismes finissent par imploser, qu’ils se détruisent eux-mêmes, de l’intérieur. Ainsi le capitalisme ne se contente-t-il pas de détruire l’environnement, il détruit l’humanité en éliminant, dans ceux qu’il asservit, et parfois même dans ses victimes, tout ce qu’ils avaient d’humain.

Que les “zéro pointé” en concluent qu’il est urgent, non seulement de résister avant qu’il soit trop tard, mais aussi de réfléchir à un système économique susceptible de donner à l’humanité une autre motivation que celle qui la mène à sa propre destruction.